Corps La Defonce

Pourquoi défendre une langue ?

Car vous l'aurez compris c'est de la défense de la langue française qu'il s'agit ! En même temps qu'à travers elle, c'est la défense de toutes les langues, par le beau langage, comme nous l'enseigne les grands orateurs du passé qui n'avait pour tout soutien technique que leur art. Pourquoi la défendre ? Me direz-vous. Est-ce que la langue, telle qu'en elle-même toujours elle change, ne se défend-elle pas fort bien toute seule ? On peut se le demander, mais les langues sont mortelles. Comment s'en étonner puisque c'est vrai de toutes choses, des particules élémentaires aux étoiles, tout ce qui a commencé doit finir ! Alors des langues mortes nous en connaissons tous quelques-unes : le latin, le sanscrit... mais combien sont mortes sans histoire. Pour tout compliquer, certaines langues sont même mortes et vivantes à la fois, comme le chat de Schrödinger et même, paradoxe des paradoxes, l'Hébreu, la lettre de la Thora, qui était mort est ressuscité comme le Christ. Donc, quoi qu'on fasse, le français mourra. Mais pour ceux qui l'aiment, il doit vivre ! Tout se résume à cela. L'amour ne s'explique pas donc inutile de se demander pourquoi nous aimons la langue française, il suffit de le constater et alors de défendre, non seulement sa vie mais aussi sa beauté.

Comment la défendre ?

Dans ma jeunesse la langue était défendue autoritairement, sans doute principalement dans la bourgeoisie, par des interventions répétées de certains adultes dans la façon de parler des enfants ou des jeunes gens, à l'aide d'un schéma unique et invariable : "on ne dit pas : (ceci ou cela), on dit : (patati, patata). Un allemand de mes amis avait qualifié cette position sur la langue "d'absolu irrationnel" car ce n'était jamais accompagné de la moindre justification. Ce caporalisme linguistique recelait en fait une terrible contradiction puisqu'il introduisait la correction en affirmant implicitement que la langue était déjà comme cela, en prenant position contre tout changement. Mais, à l'insu de ceux qui le pratiquaient, cet arrêt sur image avait déjà enregistré des changements. On ne dit pas : "je m'en rappelle" mais "je m'en souviens", était un classique. Pourtant, "en" signifiant "de cela" la formule : "de cela je me rappelle" est parfaitement justifiée psychologiquement. Alors que "je m'en souviens" est la corruption injustifiable de "il m'en souvient". Mais dans les années soixante on ne raisonnait pas sur la langue, on affirmait. Les choses ont heureusement changé sans que paradoxalement la langue ne s'en porte apparemment beaucoup mieux.
Défendre la langue c'est donc prendre parti, mais ce n'est pas forcément reprendre les autres. On peut prêcher par l'exemple comme le fait notamment le poète. Mais si l'on défend une expression il faut dire pourquoi et encore plus si l'on en condamne une. Evidemment la chose est difficile et tout ce qui peut être qualifié d'erreur, ou presque, trouvera dans la rhétorique un concept pour se justifier. Alors comment faire ? Défendre in fine la clarté de la langue, qui est aussi sa beauté.

De la légitimité de la querelle

Une langue est vivante si elle change. On pourrait donc la laisser aller en roue libre au gré de sa fantaisie en pensant que quoi qu'elle fasse ou quoi qu'on lui fasse, il y aura toujours une langue. Ce n'est pourtant pas si simple ! Nous l'avons vu la langue peut mourir et pour pousser la comparaison avec un être vivant, si certains changements lui sont favorables, d'autres peuvent lui être préjudiciables et s'ils cumulent leurs effets constituer une véritable maladie. De la langue comme constituée d'un esprit et d'un corps, où les maladies de l'esprit finissent inéluctablement par altérer le corps. Il faut donc identifier les tendances délétères, celles qui altèrent sans poussée de sève.

Quand l'écrit prend la parole à la gorge

Comme en témoigne la radio, la langue est essentiellement orale. Mais quand même, on parle aussi de langue écrite et elle se fait parfois entendre et en particulier dans les liaisons. Les jugeant sans doute dangereuses, certains les ont purement et simplement supprimées : Les étrehumains, Les femmenceintes, Les personnagées... et pire : Les erreurhumaines et Les autrarguments, ou encore : Les portouvertes, Les troupàpied et les suffragexprimés. De cette façon la réserve des substantifs qui n'existent qu'aux pluriel, comme "les immondices" s'enrichit considérablement, nom d'un petit bonhomme ! nous avons pourtant "les bonshommes" pour plaider en faveur du "s" bien inséré. Ce phénomène ne se borne d'ailleurs pas aux pluriels, on entend aussi "de paretd'autre" ; "foràfaire", etc.

La dérive anglicisante

Une langue emprunte des vocables aux autres. Rien de plus naturel ! Ce qui l'est peut-être un peu moins c'est que l'anglais soit devenu la source quasi unique des emprunts. Et face à cette déferlante le français présente une fragilité particulière. C'est un retour de bâton qui vient du fait qu'une bonne moitié du vocabulaire anglais est d'origine latine et vient notamment du vieux français qui fut la langue de la classe dirigeante anglaise pendant deux siècles après Hastings. De ce fait, nombre de mots anglais deviennent très familiers une fois prononcés à la française, quand ils ne sont pas identiques à l'écrit. Cette identité éventuelle à l'écrit fonctionne comme un véritable cheval de Troie du sens. Par exemple : "le marché domestique" du latin "domus", fait référence au négoce des produits, des appareils, comme les ordinateurs ou les téléphones, qui sont destinés à la maison par opposition à ceux de l'usage professionnel. Les Américains utilisent le mot "domestic" pour qualifier leur marché national : la nation vue comme une maisonnée ! c'est leur affaire. Mais comme ce que nous appelons "marché domestique" est en anglais "home market" cela ne leur pose pas de problème de compréhension, contrairement à nous quand, pour des raisons qui resteraient à éclaircir, nous adoptons cet anglicisme totalement inutile quand il n'est pas dangereusement opaque : "le ralentissement du trafic aérien sur le marché domestique".
On peut multiplier les exemples. Addiction est un mot anglais, d'origine latine, extrêmement vague (ce qui ajoute sans doute une aura de mystère à son charme exotique) comparé au français "intoxication" qui dit bien ce qu'il veut dire, quant aux "addictologues", c'est eux qui nous intoxiquent. Un "volontaire", terme usité dans l'armée, est quelqu'un qui accepte une mission en principe dangereuse, l'utiliser, sous prétexte de traduction, pour désigner un bénévole est une perte totale de sens. Une "expertise" est, en français, un rapport d'expert, cela ne signifie pas compétence. D'une façon générale, l'emprunt lexical est justifié quand le mot apporte un concept nouveau. Le "supporter" soutient son équipe et nous n'allions pas le qualifier de souteneur. Mais on a pu trouver pertinent de supporter aussi les équipes, maintenant certains voient qu'on "supporte le terrorisme" et le substantif "le support" se faufile par derrière, déjà installé avec le sens de "maintenance" dans quelques sociétés qu'on appelle de plus en plus souvent "compagnies". Voilà une partie de ce que nous devons supporter dès aujourd'hui et quant à demain ? C'est à "rechallenger" ! Et s'il faut parler de demain, rappelons que le futur est un temps ou des temps : "les temps futurs" qui concernent la totalité. Ce n'était pas l'avenir avec ses destins particuliers mais voilà maintenant qu'on le conjugue aussi au présent avec "je prépare mon futur." Quant à la "régulation" ou son contraire, dont on nous siphonne les oreilles, rappelons qu'en français il s'agit de création ou de l'application des règles, leur fixation dans un ensemble d'applications s'appelle la "réglementation".

Une histoire édifiante

Pour en revenir à la radio j'ai eu la surprise d'entendre, une fois n'est pas coutume, utiliser le mot "déréglementation", mais c'était par les représentants en France des partis Républicain et Démocrate, précisant l'un et l'autre que c'était la traduction française de "deregulation". Cela m'a rappelé une conférence de presse où je m'étais rendu autrefois comme journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies. Mes confrères, pour la plupart, parlaient et, ce qui est pire, écrivaient un abominable jargon truffé d'anglicismes "on upgrade ses releases" parfaitement incompréhensible à tous ceux qui n'étaient pas de l'art, bien aidé en cela par les professionnels du secteur. Qui avait commencé et quel parti avait contaminé l'autre ? Je me le demande encore. Ce qui est sûr c'est que cette débauche d'anglicismes est un snobisme qui veut faire oublier que ceux qui s'y adonnent sont incapables, en fait, de manier correctement la langue anglaise. L'histoire qui suit illustre ce fait assez bien. La conférence de presse en question comprenait, comme c'est souvent le cas, un exposé sur l'état de l'art dans le secteur où travaillait la société. Quel ne fut pas ma surprise d'entendre le conférencier parler un français parfaitement correct où chaque terme anglo-américain avait laissé place à sa traduction exacte en français, ce qui était plus qu'exceptionnel, unique ! Eh bien ce dernier champion de la langue française était un américain, un jeune ingénieur qui avait appris le français dans son université, devenue un conservatoire du français correct.

La dérive pléonastique

Comme "début d'amorce", disons que contre le pléonasme, "nous luttons très très fort, avec beaucoup d'énergie", mais que "nous ne sommes pas d'accord, entre nous". Du grec pleonasmos, qui veut dire "excès", il peut naturellement relever d'un effet de style parfaitement voulu : "vu, de mes propres yeux". Ainsi il renforce. Mais par un retour de bâton quand il ne renforce pas, il affaiblit. D'autant plus qu'il est lui-même le symptôme de la faiblesse de l'expression et peut-être même de la pensée, qui ces temps-ci flageole de façon audible car on en rencontre de plus en plus. Le vieux "prévenir à l'avance" fait encore de l'usage avec "pénétrer à l'intérieur" et autres classiques, mais on en rencontre de beaucoup plus piquants comme, si vous êtes rongé par la culpabilité, la merveilleuse "autoconfession" qui marie le pléonasme et l'anglomanie. C'est là une bonne façon sans doute de "s'accomplir soi-même", évidemment, c'est plus sûr ! comme de "se remotiver soi-même" puisqu'on n'est jamais aussi bien servi... Il y a aussi des basiques comme "candidat potentiel" et "période provisoire", "cohabiter ensemble" ou bien, tant qu'à être généreux il faut "partager avec les autres" par "la capacité à pouvoir donner", "le consensus" aura avantage à être celui "de tout le monde" pour y adhérer "nombreux et en masse". Pour éviter de se perdre on "s'expatrie à l'étranger". Tant qu'à être méchand, mieux vaut "lyncher à mort". Alors n'hésitez pas à "faire de l'efficacité" en "essayant de faire en sorte" en "exagérant volontairement" et en "menant les choses à leur terme, jusqu'au bout" à moins d'être "un sursitaire en puissance". Et parmi les "fatalités subies" celles qui nous rendent "pessimiste pour l'avenir" nous trouverons le "plancher mininal" qui appelle de ses voeux, c'est logique, le "plafond maximal". Si vous êtes chasseur vous rencontrerez par exemple des "sangliers sauvages", les apprivoisés sont sans doute dans les boites de paté. Et puis on est devenu tellement prudent qu'on ne croit plus, ni ne peut-on plus croire, "on peut se permettre de croire" ou alors "on se permet de pouvoir", ou on constate que : "il est facile de pouvoir" et même "on risque de pouvoir", car "il est possible qu'il puisse être" dans "la situation de ce qui se passe" ; ainsi "on a pu réussir" prudence et modestie ! Le discours politique n'est pas en reste de cette prudence généralisée, certains se trouvent "proche de la possibilité d'arriver à un accord" et "Si l'Europe veut montrer l'exemple, il faut qu'elle soit exemplaire". Qui peut dire le contraire ! Et, foin de faiblesse, vous aurez remarqué que maintenant tout est fort : "le signal est fort, voire très fort le message, l'engagement est fort, l'acte s'exprime avec force" ou encore, quand on mobilise c'est "très fortement". Evidemment, nous ne sommes pas des mauviettes nous autres ! On pourrait multiplier les exemples, la radio vous en fournira d'abondantes moissons. Remarquons un pléonasme canonique que l'on entend dans presque toutes les bouches des princes qui nous gouvernent, aussi bien que dans celles de la multitude qui rêvent de les imiter, c'est l'incontournable "Etat de droit". Or un Etat sans droit n'est pas un Etat. A noter pour finir que, par effet de pendule, on trouve aussi le phénomène inverse avec par exemple : "la mémoire collective de l'individu" et autres paradoxes.

La densification des concepts

Bien qu'immatériels les mots s'usent. Le pléonasme est sans doute une réaction à ce phénomène mais on observe aussi une tendance à la densification des concepts dont l'effet est généralement malheureux, d'autant que le mot réputé plus savant, donc plus valorisant, est aussi plus long, c'est une dérive verbeuse. Ainsi en est-il du populaire : "au jour d'aujourd'hui", pléonasme direct par triple répétition, car "hui" est un vieux mot venant du latin "hodie" qui a déjà ce sens, que l'on entend parfois venant de bouches a priori distinguées. Plus proche des préoccupations modernes, si vous vous "attaquez à un problème" vous n'aurez devant vous qu'un petit dragon dont vous triompherez peut-être sans gloire, c'est pourquoi certains préfèrent "attaquer une problématique" qui ressemble plus à l'hydre de Lerne. De même, fi de question ! on "pose un questionnement", "d'un point de vue pragmatique" pour une "information justifiée". "Un métier simpliste" est sans doute idéal pour les simplets, "une vie intensive" pour les cultivateurs, "le sport individualiste" est sûrement apparu après la chute de l'Union Soviétique, quant à "un nouveau parti anticapitalistique" qui rétablirait l'équilibre, pour une fois ce sera vraiment une nouveauté ! Avec "la climatologie nous fait des croche-pattes" nous entrons de surcroît dans la saison du charabia.

Les tics verbaux

Comme les tics nerveux, les tics verbaux sont involontaires et répétitifs. En fait, ils sont l'expression d'une volonté inconsciente qui se fossilise dans le retour, parfois à chaque phrase, de la même expression, qui a perdu toute valeur sémantique. Ces expressions ne sont cependant pas dénuées de sens en elles-mêmes, c'est cet usage qui les en dépossède et qui permet ensuite leur répétition mécanique. Les plus classiques sont les très similaires "en fait" et "effectivement". Ces adverbes sont très utiles pour souligner la divergence entre ce qui est annoncé ou supposé et la réalité avec : "En fait... (il est quand même venu)" ou la convergence avec : "Effectivement... (il a réussi). Sans ces nuances ils ne sont plus pertinents, voire totalement absurdes : "Le film Zoulou se passe en Afrique, en fait", "Notre correspondant que l'on retrouvera effectivement dans quelques minutes..." Ainsi, ils ne font plus qu'empâter le discours par leur sourde répétition. À côté de ces deux basiques qui résistent au temps on en entend beaucoup d'autres qui apparaissent parfois soudainement comme des produits de consommation qu'on lancerait sur le marché.

Ben écoutez !

Apparu dans les dix dernières années le suprême tic "écoutez" s'est, comme une traînée de poudre, envolé de bec en bec dans la volière des perroquets et il faut maintenant compter ceux, parmi les politiciens et les professionnels de la communication, qui n'y ont pas recours. Evidemment, cette expression peut être très utile, voire nécessaire, pour arrêter son interlocuteur dans un développement que l'on juge inutile, en lui coupant la parole encore relativement courtoisement : "Ecoutez ! Non... Je ne vois pas les choses comme ça." Quant à celui à qui l'on pose une question précise en lui demandant d'informer ou de donner son avis, s'il coiffe sa réponse d'un "Ecoutez !" ; "Eh bien écoutez !", ou de ses versions populaires "Ben écoutez !" et "Oh ben écoutez !", il ne fait plus qu'exprimer une angoisse profonde de n'être, malgré les apparences, plus du tout écouté, situation sans doute tragique, tout spécialement pour un homme politique. Et si, comme on le constate fréquemment, toutes les réponses sont successivement ornées de cette attaque, on est face à une perte de sens totale (soulignée parfois par l'économie articulatoire d'un "coutez !" ) qui par contamination se propage à l'argumentation tout entière laquelle devient proprement inaudible. C'est la perte complète de la maîtrise de son discours comme peuvent en témoigner plaisamment les palmes que je décernerais l'une à un ancien ambassadeur de France à Bagdad avec un buté : "Ecoutez ! je n'ai plus rien à dire." et l'autre à un présentateur vedette du journal télévisé avec un impatient : "Ecoutez ! je ne le sais pas encore." C'est l'inverse sémantique et psychologique de "Vous savez !" ou "Comme vous savez !" qui est parfois utilisé de façon analogue, mais incomparablement plus courtoise;

On va dire !

Une nouvelle expression fait flores depuis un an ou deux. Et grâce au panurgisme général on l'entend maintenant dans presque toutes les bouches où elle n'a pas manqué de se transformer en tic pour beaucoup d'entre-elles. Nous avions : "disons" qui, avec un nous de modestie, annonçait une estimation quantitative ou qualitative. Nous avions aussi : "pourrait-on dire" et "si j'ose dire" qui introduisaient a posteriori une réserve ou un clin d'oeil humoristique. Maintenant nous avons : "on va dire" pratiquement toujours placé au final, qui peut apparaître comme une synthèse moderne et problématique de tout l'héritage. C'est le pronom impersonnel "on" qui prend la parole, non plus au conditionnel comme avant, mais au futur, curieusement pour qualifier ce qui vient d'être énoncé. Alors on ne sait plus qui va dire mais on sait quoi puisque c'est ce qui vient d'être dit. C'est une manière d'avancer que lorsqu’on parle, on ne dit en fait rien puisque cela reste à accomplir. En tout cas il n'est pas très surprenant de voir une expression aussi bizarre se transformer aussitôt en tic. Et en la répétant à chaque phrase on arrive effectivement à parler pour ne rien dire ou à l'absurde en l'appliquant même à ce qui paraît le plus objectif : "Un costume de marin, on va dire !" ; "on a préparé l'action, on va dire !"; "j'étais jeune, on va dire !" ou, à l'inverse, à ce qui est totalement subjectif : "pour laquelle j'ai un petit penchant, on va dire !", avec le sens de "je vous l'avoue".

Les expressions oiseuses

"Il parle superfrançais !" Pour bien parler ou pour bien écrire, il faut éliminer tout ce qui est inutile. C'est l'histoire de la marchande des quatre saisons qui, après avoir écrit sur son ardoise : "Belles oranges en vente aujourd'hui" supprime les mots l'un après l'autre les jugeant tous inutiles. Beaucoup d'expressions très usitées, même quand elles ne sont pas répétées en tic, tomberaient sous le couperet de cette loi d'airain. Le vieux "au niveau de..." qui était à une époque le must de ceux qui parlent pour ne rien dire fait encore de l'usage : "la saturation au niveau du parc" ; "je suis resté un petit moment au niveau de l'hôpital local". Plus en vogue actuellement est son homologue "par rapport à..." ; "l'affluence par rapport aux vacances" ; "voir plus clair par rapport à qui je suis". Certains utilisent de façon immodérée "Voilà !" pour marquer une pose en soulignant le processus d'énonciation : "Voilà ! (ce que je dis)". D'autres on recourt à un récurrent "tout ça !" qui, au mieux, à la valeur de "etc" mais est généralement totalement inutile. Tout ce qui rallonge : "manifestation de caractère apolitique" ; "Il y a des pièges en tant qu'athlète" est un piège pour l'expression qui risque de ne plus s'y retrouver. Un mot enfin sur la dérivation impropre, procédé il est vrai courant, avec l'exemple de "limite" qui prend le sens de "presque" parfois pour s'appliquer à un autre adverbe "limite violemment". On sent là l'influence d'un langage robotisé, celui des affranchis qui, en brutalisant la syntaxe, pensent acquérir magiquement une expressivité sans bornes.

Le langage journalistique

Comme on le constate aisément : "il se passe énormément de choses dans l'actualité." Dans le manifeste du dadaïsme, Tristan Zara dit que produire une oeuvre compréhensible c'est faire un travail de journaliste. Sans doute ! A l'inverse les journalistes ne sont pas les mieux placés pour se montrer dadaïstes dans l'exercice de leur profession. Ils feraient mieux d'être normatifs car on n'ouvre pas sa radio à la recherche de néologismes. Et si la norme leur fait défaut, il leur resterait la ressource de combler leurs lacunes. Il n'y a pas besoin d'être grand clerc pour savoir qu'un "cinquantenaire" est un anniversaire et que quelqu'un qui a atteint la cinquantaine est un "quinquagénaire". Mais on constate, au contraire, l'existence d'un langage spécifique. Les journalistes se veulent poètes et même si leurs créations ne font pas flores ils continuent sans désemparer à les utiliser dans leur coin. Ainsi "on salut la disparition..." on peut saluer une occasion de faire son travail et donc de gagner son pain, mais pour ce qui est de la disparition stricto sensu, à plus forte raison celle d'un personnage célèbre, quand on choisit de s'exprimer, on ne peut que la regretter. Autre confusion : "une baisse de moins 25%", en toute logique il s'agirait d'une hausse ! Mais à côté de ces errements de la pensée, il y a aussi une volonté néologisante affirmée. Le mot "poursuite" s'est totalement effacé derrière le pléonasme "course-poursuite" que personne n'emploie hors cette corporation. Même chose pour l'anglicisme majeur "a été contrôlé positif" qui introduit un germanisme particulièrement perturbant pour notre syntaxe latine. D'ailleurs l'emprunt à tout crin de mots anglo-américains comporte des dangers, comme en témoigne un "jetflag" (notez le "f" dans ce nom commun peu commun), particulièrement décalé qui, pour ceux qui font tout à l'envers, servira avantageusement de jet amiral à une incompétence linguistique supersonique. Une autre expression intéressante, reprise par certains hommes politiques, est celle des "assassinats ciblés". Il s'agit d'un pléonasme, un assassinat ne résultant jamais du hazard. Mais sur le fond, si tuer intentionnellement quelqu'un qui vit paisiblement est bien évidemment un assassinat en est-il de même de l'élimination d'un combattant d'une armée ou d'une guérilla dont l'action vise précisément la mort de ses ennemis, réels ou supposés ?

Fin de La Defonse

Les fils d'Ulysse sont toujours sensibles au beau langage

Les chants de sirènes, envoûtants est suaves, ont une beauté fatale. Mais quoi de plus néfaste que la bêtise soutenue par la prétention quand elle envahit le langage et pollue les oreilles, les esprits et les coeurs. Il faut savoir ce que parler veut dire, c'est indispensable pour préserver sa liberté. Comme le montre l'exemple l'exemple des "belles oranges" cité ci-dessus, tout mot qui n'est pas strictement indispensable doit être supprimé. Pour le reste c'est "Belle marquise vos beaux yeux me font mourir d'amour", l'expression la plus directe et la plus spontanée est bien sûr la meilleure. Quintilien affirme que le rhéteur doit être vertueux pour remplir correctement son office. Effectivement ! Celui qui dit : "je suis désolé" quand il est en fait ravi de contredire, n'est qu'un faux-cul et n'arrivera pas à convaincre. Le mot juste exprime la relation juste. Le langage est une belle cause, mais le beau langage est une conséquence, il est la résultante de tous les efforts vers le vrai.