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La route noire


La route était écrasée par le soleil qui lui tapait dessus comme un marteau sur une enclume. Son goudron noir, qui luisait sourdement, m'apparaissait presque liquide, une trajectoire poisseuse et sans fin sur laquelle venaient se poser mes pieds avec dégoût. J'étais chaussé de sandales ce qui me protégeaient de la cuisson de cette flaque visqueuse mais mon corps nu rôtissait au soleil, lequel s’enfonçait aussi dans mes yeux par le ricochet de toutes les couleurs éclatantes du décor qui défilait autour de moi.

J'avançais en plein milieu de la route qu’aucune voiture ne parcourait en cette fin des années quarante. Je marchais mécaniquement, comme une marionnette dont les fils aurait été les bras, suspendu dans le cadre rigide formé par le docteur Sauce-Roquefort et sa femme. Rien ne risquait de survenir sur cette route du Val de Loire de l'immédiat après-guerre, aussi la famille en occupait-elle toute la largeur pour cette promenade estivale très parisienne.

Le docteur, mon père par l’état civil, me tenait par la main gauche et sa femme par la droite. J'étais si petit que, pour que je garde les pieds sur terre, il fallait que mes bras soient tirés presque à la verticale, ce qui ne m'autorisait pratiquement aucun mouvement, c'est à peine si je pouvais regarder autour de moi car, quand je tournais la tête un peu trop la tête, mon nez rencontrait mon épaule.

Mon père naturellement, sa femme et moi formions le noyau dur de la famille avançant sur cette route, celui qui n'échappait jamais au ruban noir. Autour de ce nucléus, gravitaient mon frère aîné et ma grand-mère paternelle. J'enviais les possibilités de mouvements de mon frère, qui marchait à gauche, bien qu'elles aient été assez réduites en comparaison de celle de ma grand-mère laquelle se montrait très dynamique, selon son habitude, la vitesse réduite de l'ensemble lui permettant de larges écarts.

Ma nudité me pesait encore plus que tout le reste et j'essayais d'apercevoir ma barboteuse jaune poussin, qui me venait de Mamy, ma mère nourricière que j'avais malheureusement perdue pour ces vacances dans ma famille naturelle. Le couple qui m'encadrait avait, après un bref conciliabule, décidé de me dépouiller de mon vêtement dès le début de la promenade, en prétextant de la chaleur. J'essayais de localiser la seule chose qui me rattachait à une vie décente et d'évaluer mes chances de la récupérer car l'inconfort de ma position ne m'affectait gère, en comparaison du sentiment de honte et de déchéance que m'apportait ma nudité exposée d'aventure aux regards curieux de villageois sur le pas de leurs portes.

Mais les deux qui me tenaient étaient inaccessibles et mon frère pratiquement invisible, autant que ma barboteuse dont il avait sans doute été chargé. Comme toujours avec eux, je ne disais mot, je me bornais à lancer autour de moi des regards que seule ma grand-mère était capable de recevoir. Grâce à sa mobilité, elle arracha sur un mur qui passait quelques feuilles de lierre, puis, en perçant habilement chaque feuille avec la tige d'une autre elle me confectionna une ceinture qu'on lui laissa me placer autour de la taille.

Cela tenait, mais je n'étais pas satisfait de cette ceinture à laquelle je trouvais un côté farfelu, incongru et peu utile, car c'était mon sexe dont j'aurais voulu qu'il soit couvert au lieu d'être exhibé, encore plus visible sous l'ornement de feuilles me ceinturant, secoué qu’il était par la démarche saccadée que m’imposait ce curieux attelage.

Le décor continuait à défiler au long de l'interminable coulée de goudron. En levant les yeux, j'apercevais des arbres, des murets de pierres vieillies parfois fleuries. Une débauche de couleurs m'emplissaient les yeux. Tout flamboyait sous le soleil bouffant qui éclairait le décor avec lequel, parfois, ma grand-mère se confondait, apportant un peu d’ombre. Au contraire, sous le soleil martelant qui écrasait la route, le seul décor me restant quand je baissais la tête, la dernière tache de couleur claire était constitué par mon corps, complètement aliéné du monde s'il n'y avait eu le cordon de feuilles vertes qui le barrait à la taille.

Chemin faisant cependant, la ceinture ombilicale se défaisait un peu à chaque pas, elle se desserra, cassa et glissa sur moi. Je la regardais, entraîné par le mouvement mécanique sans pouvoir faire un geste, glisser et disparaître, avalée par le noir de la route. Aussi, quand nous traversâmes le hameau suivant, j'étais de nouveau complètement nu. Amenés sur le pas de leurs portes par la chaleur, les gens nous regardaient passer et le décor se chargea brusquement d'une effrayante complexité. Des regards partout ! L'être humain le plus proche, une femme en tablier examina rapidement le groupe que nous formions et ses yeux s'arrêtèrent finalement sur moi. Toute ma honte et l'amertume de mon impuissance se ravivèrent brutalement sous ce regard scrutateur, qui nous avait tous détaillé soigneusement.

Comme la marche continuait, ma grand-mère me demanda si je voulais encore une ceinture. J'avais renoncé à tout espoir de récupérer mon vêtement et de toute façon ma honte était consommée… alors j'acquiesçais à ce reste d’existence et de costume. Je me rendais bien compte que c’était mieux que rien comme elle l’était aussi. Le "oui" que je prononçais à son adresse fut ma seule parole sur cette route.

La tête dure


Mon père se retrouvait père, autant qu'il le pouvait, pendant les vacances d'été. Il pouvait alors quitter le ragoût urbain et professionnel où il mijotait l'année durant pour retrouver ses racines de terroir et les émotions de son enfance passée en confrontation avec la nature. Il récupérait alors ses fils entre parenthèses, l'un ici, l'autre là, pour reconstituer une famille estivale dont il était le chef. Alors nous partions lui, sa femme, mon frère et moi, et le plus souvent nous allions dans le Limousin dont elle était originaire.

L'endroit était un petit hameau de quatre à cinq maisons où les parents de ma belle-mère, eux-mêmes banlieusarts, avait gardé la fermette berceau de la famille. Nous y sommes allés plusieurs fois et j'aimais bien l'endroit. D'abord au contact de ses parents, qui étaient plutôt gentils, ma belle-mère s'humanisait de façon étonnante et semblait notamment perdre l'envie de me dresser.

Ce Limousin était donc pour moi une terre de liberté malgré tout et, de plus, j'y trouvais tout ce qui faisait la campagne au yeux du petit Parisien que j'étais. La fermette avait un enclos avec un poulailler où je retrouvais la compagnie des poules, comme dans mes vacances flamandes avec mes parents d'adoption chez qui je vivais l'année durant. Non loin de là, il y avait un étang où j'allais jouer avec les grenouilles au grand dam de ma belle-mère qui craignait que je ramène des "maladies". Derrière la maison, il y avait naturellement un prés avec quelques vaches paresseuses et surtout, longeant la barrière en bois toute rustique, un chemin caillouteux en bordure formant un tableau des plus pittoresques.

J'aimais aller m'y réfugier car je n'y rencontrais jamais personne si ce n'était un chat ou une poule. J'y allais, pendant les heures chaudes de l'après-midi, d'une démarche mal assurée, avec mes jambes qui se tordaient pour atténuer le contact de mes pieds nus sur les cailloux. C'était pour moi un endroit féérique, je passais là des heures tranquilles à contempler la nature et à regarder les cailloux gros et ronds comme de énormes gallets. Certains avaient la taille d'un oeuf de poule d'autres étaient beaucoup plus gros, mais tous brillaient au soleil comme de l'or car il étaient parcourus par des veines de mica.

Ce jour-là, l'été de mes huit ans, nous venions d'arriver dans ce lieu de vacances qui m'était familier et que j'abordais sans appréhension particulière, lorsque mon père, qui avait une trentaine d'année, se sentant retrouver son âme d'enfant m'invita fermement à jpartager ses jeux. "On va fabriquer des lance-pierre, me dit-il. Quand j'avais ton âge je me fabriquais des lance-pierre pour chasser les oiseaux. Mais "pourquoi faire, chasser les oiseaux ?" objectais-je... Ah, mais tu as la tête dure ! continua-t-il, à la campage on ne joue pas aux mêmes jeux qu'en ville. Aussitôt dit, aussitôt entrepris et promptement réalisé..., avec des fourches de bois vert proprement taillées au couteau et des bandes élastiques découpés dans une vieille chambre à air, mon père avait promptement confectionné deux lance-pierre. Et je me trouvais donc en possession d'une de ces magnifiques armes de jet, dont mon père entrepris de me montrer le maniement. Suivant son exemple, j'envoyais deux petits cailloux dans la nature sans viser quoi que ce soit et, comme je n'avais pas l'âme d'un chasseur, ce lance-pierre perdis à mes yeux le peu d'intérêt que ma curiosité lui avait accordé au début. J'avais joué le jeu, je pensais avoir fait mon devoir d'enfant.

Donc, oublieux des lance-pierre je me balladais tranquillement alentour en rêvassant. La nature autour de moi se projetais comme un spectacle dont j'aurais voulu être l'écran pour la faire mienne par absorsion. Soudain une douleur violente m'explosa dans la nuque. Par réflexe, je portais ma main sur la zone douloureuse déjà étreinte par une main de fer qui aurait voulu me faire éclater la tête et, me retournant, je vis derrière moi mon père. Son lance-pierre à la main, il me regardais avec un sourire rusé et ses yeux brillants exprimaient une malice indéfinissable à la quête de je ne sais quelle approbation. A ce spectacle, j'éclatais alors en sanglots et, reprenant ma marche, hâtais le pas pour tenter d'échapper à ce dangereux personnage. Ce dernier alors me rattrapa en trois bonds et me barra la route pour me lancer cet ordre : "Arrête de pleurer". Comme je tardais à lui obéir, il se fit plus insistant encore : "Arrête de pleurer ou je ne jouerai plus jamais avec toi."

L'Education Sexuelle


Avant qu'on nous sépare, Doudou a été mon éducateur et, finalement, l'est resté après notre séparation - la lumière des étoiles mortes continue sa course dans l'espace et dans le temps. Il aurait voulu, m'a-t-on raconté, devenir instituteur et s'est donné du mal pour essayer m'apprendre l'orthographe, sans grand succès d'ailleurs. Mais il m'a appris à jouer aux échecs et bien d'autre choses. Il me faisait notamment tracer des figures géométriques à la régle pour me faire ensuite colorier les secteurs ainsi délimités. "C'est pour lui donner le sens des couleurs." avait-il dit un jour à un visiteur. Doudou voulait donner et il pensait que le savoir est une des choses qu'il faut donner, et, dans son esprit, cela devait se faire avec méthode.

Un jour, alors que j'avais près d'une dizaine d'années, il me déclara, d'une façon plutôt impromptue, que "pour transformer un taureau en boeuf on lui coupait les mamelles." Je m'interroge encore sur le cheminement de sa pensée pour en arriver à cette leçon de choses un peu discutable. Mais, le connaissant cela n'avait pu être ni l'effet du hasard, ni l'inspiration du moment. Quoi qu'il en soit, cela me paru curieux parce que je savais que les mamelles étaient l'attribut de la vache, mais dans l'instant je ne cherchais pas plus loin.

Malgré tout, cette introduction m'avait sensibilisé au problème, c'est-à-dire m'avait signalé qu'il y avait là un élément important des riches mystères du monde, et m'avait en outre donné le sentiment que j'avais acquis une connaissance. L'occasion de faire usage de ma science toute neuve me fut rapidement donné par l'instituteur qui nous fit cours sur le cheptel : les ovins et les bovins. L'effet du mot de "boeuf" fut de me faire ériger mon index droit au bout de mon bras, comme le roi Arthur levant Excalibur, pour lancer vaillamment cette question.
- M'sieur, comment on transforme un taureau en boeuf ?
- Tu demanderas à ton père, il te le dira, lui.

Cette fin de non recevoir contraire à toute les habitudes et même à l'institution plongea la classe dans une stupéfaction qui s'exprima par un profond silence. A la récréation, les camarades s'empressèrent autour de moi, le héros qui avait débusqué la trace d'un savoir interdit avec une question apparemment des plus autorisées.

"Pourquoi, il a dit ça ?" demandaient mes camarades presque en choeur. Le problème se compliquait du fait qu'une brimade personnelle n'était pas exclue. J'écartais de telle soupçons par une attitude fière et sereine en déclarant doctement que je connaissais très bien la réponse : "on lui coupe les mamelles." déclarais-je à la cantonade, trop heureux de leur en boucher un coin. Je n'en pensais pas moins, dans mon for intérieur, que cette histoire n'était résolument pas claire et qu'il me fallait chercher à en savoir plus.

L'occasion m'en fut fournie, quelques semaines plus tard, alors que le docteur Sauce, mon père chromosomique, nous emmenaient avec lui à la campagne mon frère, mon ainé de cinq ans, et moi. J'étais assis à l'avant dans la Quatre Chevaux paternelle, et mon frère se trouvait, sur la banquette arrière. Le trajet d'une soixantaine de kilomètre était long, Le père, plutôt bavard d'ordinaire, ne disait rien, je jugeais donc la situation propice pour poser ma question : - Papa, comment on transforme un taureau en boeuf ?
Après quelques instants de silence, mon père naturel me fit cette réponse :
- Je suis très content que tu me poses cette question. D'ailleurs, j'avais l'intention de t'en parler.
- Ah, me dis-je in petto, en me sentant de plus en plus mal à l'aise, qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
Il s'ensuivit un cours assez détaillé, au niveau microscopique, décrivant la vie cellulaire en des termes sociaux. Il s'agissait la rencontre probable d'une cellule, ou plus précisément d'une demi-cellule mâle et d'une demi-cellule femelle, dans des circonstances sur lesquelles étaient encore jeté un voile pudique. Dans le flou le plus total, il apparaissait qu'il s'agissait là d'un merveilleux système de reproduction crée par la nature qu'il fallait respecter. Je me demandais comment... En bref, c'était de cette façon qu'on faisait les enfants.

Bon ! Mais Je ne savais toujours pas comment on transformait un taureau en boeuf. Je ne comprenais même pas comment on en était arrivé là. Comme c'était une situation dont je n'avais que trop l'habitude, je ne me troublait pas et je reposais simplement ma question.
- Eh bien, on lui coupe les couilles ! me lança mon père quelque peu excédé.
Je connaissais le mot "couilles", et avec cette clé, je déverrouillais en un éclair un certain nombre de portes qui me barraient l'horizon. Adieu les pudiques "mamelles" de Doudou, il y avait une parenté entre le taureau, le boeuf et moi. Il me restait cependant encore à découvrir quel rapport il pouvait bien avoir entre les couilles et cette histoire de demi-cellules qui font les enfants.
Il m'a fallu repartir à l'assaut du savoir par de nouvelles questions. J'appris alors que les demi-cellules masculines étaient précisément fabriquées par les couilles et que si on les coupait, l'individu à qui ça arrivait était définitivement hors-circuit de ce merveilleux système de reproduction créé par la nature dont il ne fallait pas abuser. J'appris de plus qu'on faisait ça aux boeufs pour qu'ils puissent travailler. Je ne me rappelle pas d'avoir eu peur, mais logiquement j'aurais dû, car on me reprochait fréquemment de ne pas travailler.
Il se trouvait donc qu'il y avait des demi-cellules mâles dans les couilles, des demi-cellules femelles quelque part à l'intérieur, qu'elles se rencontraient dans l'utérus et que ça faisait un enfant. Une loi biologique fondamentale les poussait les unes vers les autres, ces demi-cellules (ah bon !), c'est pourquoi les hommes et les femmes avaient "envie de le faire".
- De faire quoi ?
- Ben, des enfants !
- Ah bon !
- On en a envie, insistait le docteur, qui n'avait qu'une envie, celle de retourner au niveau microscopique.
- C'est comme la faim, précisait mon frère qui était au parfum...
Dans toute cette histoire, le point délicat était comment ces demi-cellules mâles rencontraient les demi-cellules femelles, soit dit entre vous et moi. Et c'est justement ce qu'on ne me disait pas. Comme il semblait qu'on voulait m'apprendre quelque chose, je posais la question.
- Mais, tu le sais bien, me répondit le docteur.
La surprise était de taille. Je le savais !... Honnêtement non, j'avais bien l'impression de ne pas le savoir.
- Mais enfin, tu as bien parlé à des copains à l'école... Certes j'avais bien parlé à des copains à l'école. Et bien que l'école soit un lieu où souffle l'esprit les copains en question ne m'avaient pas parus très au courant en général, et notamment de ces graves questions. - En s'embrassant, dis-je enfin.
Ce que je sortais là ne venait pas de mes copains d'école, mais de Mamy, qui, comme Doudou, n'appartenait pas à l'école positiviste, et avait fait cette réponse à la même question.
- Mais non, me dis mon père sur un ton exaspéré, presque désespéré. Enfin, ce n'est pas possible ! Tu n'en as jamais parlé à l'école ?
Et moi, j'étais bel et bien désespéré. Je n'avais toujours pas plus de précisions. La seule chose signifiante était son incapacité à expliquer quoi que ce soit. Cela m'amena donc à penser aux choses dont on ne peut pas parler.
- Ah, dis-je, profondément embarrassé, je pense à quelque chose..., c'est peut-être ça.
- Mais bien sûr que c'est ça ! me rétorqua le docteur en poussant un énorme soupir de soulagement.
Ca avait beau être ça, il me fallait encore quelques précisions pour avoir les idées un peu plus claires. Je hasardais encore une ou deux questions hésitantes. J'eus droit à quelque explications supplémentaires dont la clarté n'était pas le mérite le plus grand, car elle se terminait, par cette phrase dépeignant le rôle masculin :
- Eh bien, il l'encule !
J'avais déjà entendu ce mot et j'en cernais plus ou moins le sens, mais j'étais plutôt surpris que cette pratique obscène ait quelque chose à voir avec le "merveilleux système crée par la nature". Bien que ce n'avait pas été dit explicitement, au moins avais-je maintenant une introduction sur la façon dont on pouvait abuser du système en question. A ce stade pourtant, je doutais sérieusement que je puisse en avoir un jour envie. Ce développement imprévu sur ma question initiale, m'avait amené plus près du but, mais duquel ? Pour avoir cherché la connaissance, j'avais, d'une manière trouble, fait connaissance avec un "système" dépeint comme "merveilleux" au niveau microscopique et de manière ignoble à l'échelle humaine ; mais la prédiction de l'instituteur s'était plus ou moins vérifiée. En accomplissant son devoir de père, le docteur avait certes un peu tiré à côté, mais il m'a suffit, par la suite, de corriger cette minuscule erreur de réglage pour y être tout à fait.

La bouche en cœur


Enfant, j’avais une belle voix. Du moins tout le monde s’accordait la-dessus sans que j’y accorde d’importance. Et même, ma voix a été à l’origine de mon premier contrat. J’avais sept ans et je passais des vacances d’été à la Panne, en Belgique, en compagnie de Mamy et Doudou, ma famille naturelle ne m’ayant pas capturé cette fois-là. Nous habitions un rez-de-chaussée bordé d’un côté par une arrière-cour pleine de poules et de canards, où je jouais la plupart du temps et d’autres rez-de-chaussée qu’un couloir commun avec le nôtre amenait à la rue. Il y avait des voisins que je croisais parfois et, un après-midi, une jeune femme que je connaissais de vue m’aborda pour me demander de chanter et m’offrit, pour ce faire, une petite somme d’argent. Bien que très surpris, je m’exécutais. Ils étaient plusieurs à m’écouter et je leur présentait les quatre ou cinq pièces de mon répertoire, évidemment composé de chansons enfantines. J’aurais certainement aussi bien chanté pour eux gratuitement mais le paiement devait faire partie de leur plaisir et ils se montrèrent satisfaits.

Ma « belle voix » continuait d’attirer l’attention et quand j’ai eu douze ans ma mère a pris l’initiative de m’amener à une à une manécanterie. Cette chorale était dénommée "les petits chanteurs de la Sainte Croix", ce qui n'était pas sans rappeler "les petits chanteurs à la Croix de Bois" qui se trouvaient, à cette époque au faîte de leur gloire. Après une courte audition, je fut accepté et, dès lors, Je m'y rendais un soir par semaine et c'était pour moi un bon moyen d'échapper à l'ambiance du foyer de tension que formait mon père et ma belle-mère. Malheureusement, contrairement à ce qui avait été espéré, je n'y exerçais que fort peu mon bel organe. Le maître de chœur, peu ou mal organisé, n'entraînait guère ses troupes, sinon dans la pédérastie qui était son péché mignon. Alors chantait qui pouvait, comme il le pouvait.

Mais, pour ne travailler que fort peu le chant, je m'étais fait une réputation sans le savoir. Ce ne pouvait être que par mon père, dont les vantardises étaient innombrables et qui, pour en faire une de plus, m'avait sans doute d'aventure pris pour objet de sa fierté. J'eus l'occasion de m'apercevoir de cette réputation que j’étais à cent lieux de soupçonner, dans la voiture un de ces dimanches soir où nous rentrions de week-end.

C'était un, parmi tant d'autres, de ces week-ends passés dans la maison de campagne du docteur Riz-Blanc, surnommée pompeusement : « le château ». Il n'avait rien eu de particulier, si ce n'est l'absence de ma belle-mère et le fait, qu’au retour, mon frère soit assis à la place qu'elle occupait habituellement sur le siège passager avant, à côté de mon père. Je me trouvais à l'arrière, bien sûr, mais ce soir-là il y avait dans la voiture quelque-chose de tout à fait particulier avec la présence à côté de moi sur la banquette arrière du docteur Riz-Blanc soi-même. Evénement tout à fait unique !

C'était un petit homme sec, au physique comme au moral, parfois violent à mon égard comme mon père y invitait cordialement ses amis. Et comme souvent il s'amusait à éructer quelques mots en Allemand, selon la traditionnelle caricature « à la française », je lui reconnaissais toutes les qualités des sous-officiers qu'il voulait singer. Quelle ne fut pas ma surprise en l'entendant ce soir-là s'adresser à moi d'un ton affable, faisant preuve d'un intérêt pour moi tout aussi unique que sa présence dans la voiture paternelle.

Il avait entendu dire que je chantais dans une manécanterie et, ce soir-là, il révélait une face cachée de sa personnalité, celle de l'amateur d'art. Il voulait savoir ce que j'y chantais et même avoir un aperçu de mes talents. « Si tu veux bien... » Qui plus est ! En même temps que la qualité d'artiste je découvrais la qualité des relations qui lui était attachées. Ce n'était plus les ordres menaçants qui menaient à l’exécution d’une corvée. On me demandait « si je voulais bien », je ne reconnaissais plus mon interlocuteur.

Littéralement porté aux anges par ces marques d'attention extraordinaires, je commençais à lui débiter la liste de mon répertoire principalement composé de chants de Noël. Il y avait bien sûr l'incontournable "Il est né le Divin Enfant", mais aussi "Les Anges de nos Campagnes" sur lequel je comptais particulièrement pour recueillir des félicitations, et bien d'autres chants encore.

Mais je n'eus pas le temps de lui présenter tous mes titres, et encore moins celui de lui en interpréter un seul que mon père, que j'avais presque oublié dans le ronronnement du moteur, commença à présenter son propre répertoire. Je ne l'avais pratiquement jamais entendu chanter. Il se bornait à chantonner parfois une bribe de chanson de carabin, mais la prestation n'était jamais très longue, juste le temps de ce qui se voulait une plaisanterie. En tout cas, je ne l'avais encore jamais entendu pousser la chansonnette dans le but d'épater la galerie. Mais ce soir-là, unique en son genre et en tous points, mon père se sentait, semblait-il, particulièrement en voix et, fort du répertoire populaire en vogue, parti comme une flèche avec "Trois Jeunes Tambours". Mon frère, qui chantait encore plus faux si c’était possible, ne tarda pas à lui emboîter le pas pour le rejoindre dans un duo encore plus extravagant que tout ce qui s'était présenté jusqu'alors.

Les deux casseroles à l'avant du véhicule n'avaient rien à envier à celle que l'on attache généralement à l'arrière. Riz-Blanc avait l'air de prendre son mal en patience, d’assez mauvaise grâce cependant si j’en jugeait par sa mine déconfite. De mon côté, j'avais l'habitude de la patience, comme de ce genre de situation, alors je regardais le paysage, pourtant sans intérêt, en attendant qu'ils se calment… Je pouvais toujours attendre ! Tous les chants populaires les plus connus, de "En passant par la Lorraine" à "Nini Peau de chien", y passèrent et le reste du trajet s'effectua dans ce fond sonore, le bruit du moteur augmenté de quelques décibels.

Comme nous arrivions pour déposer Riz-Blanc à son domicile et qu'il était clairement trop tard pour un autre tour de chant. "Ah ! mais on a pas entendu le garçon chanter." déclara alors mon père en plaçant une nuance de regret dans sa voix mélodieuse. « C'était ce que je m'apprêtais à faire, si vous n'aviez pas cru bon de me casser les oreilles » leur envoya Riz-blanc pour conclure. Cette soirée fut pour moi celle d'une double révélation : mon père inspiré par Euterpe et Riz-Blanc en protecteur des arts.

La lettre envolée


La vie de famille réserve des surprises, les lettres en témoignent. Mais une vie de familles, comme la mienne, élargit considérablement le spectre des possibilités. Elle comportait trois volets principaux. D’abord, le volet des voisins, grâce auquel j’avais, la semaine durant, le privilège d’avoir de vrais parents qui, de surcroît, n’appartenaient qu’à moi. Ensuite le volet institutionnel, représenté par mon père naturel, son épouse et mon frère à l’autre bout du palier. Enfin le volet lointain, constitué de ma mère naturelle, de son mari et de ma soeur, dans le seizième arrondissement. Le jugement de divorce ayant prévu que les fils se rendraient chez leur mère le dimanche, c’était pour moi l’occasion retrouver mon voisin de palier de frère. Nous nous rendions alors chez notre mère partagée et son mari dont la politique était de se tenir, autant que possible, à l'écart de l'autre capharnaüm. Cette branche portait un rameau supplémentaire avec ma grand-mère, la mère de ma mère naturelle qui - comprenne qui pourra - me semblait nettement moins naturelle que sa fille.

Restée à Clermont-Ferrand que sa fille quitté pour Paris, cette grand-mère était quand même un peu présente ce dimanche particulier, car ma mère, avait décidé que je devais lui écrire. Celle qui le commandait cet exercice ne faisait par ailleurs pas mystère qu’elle ne parlait, ni, à plus forte raison, n'écrivait plus à l'autre depuis belle lurette. J’étais confronté à cette riche complexité familiale comme à une jungle exubérante où j’aurais du trouver un chemin, dans quel sens ! Pourquoi cette lettre ? Fallait-il rendre un corps à ce qui n'en avait plus, en puisant dans la réserve ? Je n’y comprenais pas grand chose, mais ce n’était pas là ce qu’on me demandait. Je discernais néanmoins confusément que le constat que l'autorité ne vaut que dans la mesure où elle trouve à s'exprimer, j’allais m’apercevoir que le phénomène était, en outre, cancéreux.

Ces étranges familiers, pour ne m'avoir jamais rien appris, ne m'avaient pas non plus appris à dire “non” et si je l’avais su, par ailleurs, ils me l’avaient désappris. Aussi, puisqu'il me fallait manifester mon affection sur commande je me mis à la tâche. Du haut de mes huit ans je commençais à avoir quelque notions d'orthographe, mais un peu titubantes et qui n'allaient pas me tirer de ce mauvais pas. En fait le vrai problème s'est posé dès le premier mot. Je ne retrouvais plus la construction du mot “grand-mère” à partir de “mère” enrichie de “grand”. Je ne voyais plus les choses comme ça, alors je me rabattais sur la graphie improvisée composée d'un “gran” privé de son “d” et d'un “maire” sans attributions bien précises. “Ma chère granmaire” était donc l'en-tête de cette lettre qui continuait en lui disant que je pensais à elle, et tâchait d'attester de l'existence d'une famille avec quelques lignes embarrassées que concluais par “je t'embrasse très fort”.

Le modèle hiérarchique prévoit à chacun un remplaçant en cas de défaut. Mon frère, à treize ans, n'avait pas encore été nommé caporal pour couronner ses compétences, mais il se les sentait gonfler. Il sentait aussi que son rôle naturel était de remplacer l’ordinaire maréchal du logis empêché sur ce terrain. Tant et si bien, qu'à peine en avais-je terminé, armé d'un naturel désarmant mon frère s'empara de ma lettre d'un geste à la fois décidé et désinvolte pour l’inspecter.

Bien calé dans un fauteuil, mon écrit à la main, il manifesta, dès le premier coup d'oeil, une franche hilarité. “Ecoute ça !” lança-t-il très familièrement à notre mère commune : “Ma chère grammaire !” Puis, continuant sa lecture il s’ingéniait à rendre aussi comique la suite qui ne l'était pas particulièrement, sauf à tourner en dérision la naïveté du sentiment. Aussi il revint, encore et encore, à la case départ avec : “Ma chère grammaire !”, pour s'esclaffer derechef et débiter, en boucle, une série de : “Ah non, çà !”, pour tout développement.

Ma mère paraissait la trouver franchement drôle et elle en riait, on aurait dit de bon coeur, du rire faux qui était le sien, un rire forcé, mécanique, qui, dans les circonstances présentes, pouvait sembler plus approprié qu’à l’ordinaire. Elle semblait gagnée, irrésistiblement, par la bonne humeur fraternelle, pleine d’entrain d’avoir levé un tel lièvre. Lui, grisé par son succès, sembler vouloir jouer son disque rayé jusqu'à l’usure complète du sillon, écrasant d'un rire sonore les protestations que j’essayais d’exprimer.

Comme il a bien fallu que mon frère, plus ou moins arrivé à bout de souffle, finisse pas s'arrêter. Avec le grand sourire fendu de ceux qui sont sûr de leur charme, il tendit ma lettre à sa mère d’un geste princier avec un “on garde ça !” le regard allumé d’une joie ineffable. Notre mère, décidément conquise par l’abrupt bagout de son aîné se saisit du cadeau qu’il lui faisait avec un “Oh oui !” de ravissement. Je vis alors, comme un papillon pris au filet, mes pauvres mots, écrits sous la contrainte, disparaître, portés par les mains de l'autorité parentale vers quelque tiroir. Ma lettre envolée était, pour ma grand-mère, devenu le message du silence.

La mère courant d'air


Après avoir été repris à mes parents nourriciers, je survivais chez mon père mais je passais les dimanches après-midi chez ma mère dans ses quartiers, dans le seizième arrondissement. Lorsque j'étais plus jeune, entre dix et treize ans, je venais voir ma mère en compagnie de mon frère aîné. Mais il avait fini par quitter la maison paternelle pour aller se réfugier à Clermont-Ferrand chez notre grand-mère maternelle. Depuis, je visitais ma mère seul mais je retrouvais chez elle ma petite soeur qui grandissait et venait à remplacer, plutôt avantageusement, le frère enfui.

J'étais dans ma quatorzième année, lorsque par un froid dimanche d'automne, ma mère nous emmena ma soeur et moi visiter une exposition au musée d'art moderne. Je n'étais pas à proprement parler féru d'art. Je crois même que je ne savais rien de l'art, à part peut-être de celui de retomber sur mes pattes après et sauts les plus périlleux ou les vos planés. Quant à ma soeur elle était vraiment trop petite du haut de ses huit ans pour se mettre à la hauteur des tableaux. Enfin, c'était là une sortie du seizième dans le seizième.

Ma mère non plus n’était pas vraiment à la hauteur des tableaux, mais à défaut d’explications cette sortie était quand même une manière de pied à l’étier. Quand nous sortîmes du musée, la nuit commençait à poindre et un vent assez froid soufflait sur le bord de la seine où nous nous trouvions, cherchant à apercevoir un hypothétique autobus. Face à cette situation, ma mère décida que nous rentrerions en taxi, ce qui était assez dans ses habitudes. Encore fallait-il en trouver un dans les rues plutôt désertes du Paris de cette fin d'après-midi de dimanche.

Ma mère, bien couverte dans un grand manteau brun clair assez luxueux, s'inquiétait du froid pour ma soeur, petite blondinette fluette dans son manteau gris et son petit bonnet de laine beige clair qui la tenait par la main sans rien dire. Ma mère s'avisa alors de l’existence à proximité d'un passage souterrain pour piétons et décida qu'elle s'y abriterait avec ma petite soeur tandis que je j’irai à la recherche d'un taxi. Je les vis disparaître dans l'escalier et remontant le col de ma veste pour garder un peu de chaleur, je partis.

La veste qui me servait de rempart contre le froid était la première de ma vie et m'avait été offerte, aux dernières vacances, par cette grand-mère maternelle qui se couciait beaucoup de moi. Je longeais la Seine d'un pas rapide autant pour me réchauffer que pour en finir au plus vite. Je n'étais pas à mon aise avec cette mission car je n'avais encore jamais hélé un taxi. De plus, je craignais tous les adultes qui étaient pour moi des gens mal commodes dont j'attendais plutôt des baffes que des sourires. Mais enfin à la guerre comme à la guerre, de toute façon il n’était pas pensable de se dérober.

J’avais beau marcher je ne voyais pas de taxi dans le peu de circulation qu'il y avait., Finalement j'en croisais quand même deux ou trois sur ma route et je leur fis signe en vain, pour finir par comprendre qu'ils étaient occupés et que cela pouvait se voir à l'éclairage de leur enseigne fixée sur leur toit. Après moult essais infructueux, j'en trouvais un de libre sur la place du Trocadéro. Le chauffeur accepta mes explications, probablement un peu embrouillées, sans faire d'histoire et, après dizaine de minutes, j'arrivais avec mon taxi sur les lieux où j’étais attendu. Pendant cette brève course, j'avais jeté plusieurs fois un oeil inquiet sur le compteur en me demandant ce que je ferais si le chauffeur me demandait de payer avant de me laisser disparaître de sa vue dans le passage souterrain. Par une conjonction particulièrement favorable, lorsque nous arrivâmes sur les lieux le compteur affichait cent vingt francs (les anciens francs de l'époque) ce qui était précisément la somme que j'avais en poche et le chauffeur, décidément bonne pâte, me laissa aller sans rien dire.

La nuit était pratiquement tombée quand j'arrivais dans ce souterrain aux allures lugubres. Pour moi, il était d'autant plus lugubre qu'il était désert, à moins que ce soit l'inverse. En tout cas la famille que j'y avais laissée s'était envolée. Parcourant ce sombre couloir de bout en bout je devais bien me rendre à une évidence pénible. D'une part je ne savais pas quoi penser et cette situation imprévue avait tout pour m'inquiéter, d'autre part il me fallait maintenant remonter rendre compte de la situation à mon chauffeur, dont je craignais déjà la réaction. Je respirais d'avoir sur moi la somme qui me permettait de lui payer sa course, mais je n'ignorais pas qu'il était d'usage d'y ajouter un pourboire ce qui ne m'était pas possible. A mon grand soulagement il ne protesta pas, bien au contraire, alors que je lui donnais mes deux pièces, l'un de cent, l'autre de vingt francs, il s'inquiéta paternellement de ce que j'allais faire et aurait, semblait-il, été tout disposé à m’amener où j’aurais voulu. "Je vais me débrouiller" lui répondis-je pressé de briser là cette relation qui m'embarrassait et qui ne tarissait pas mes craintes. Et me retrouvant seul, mais tranquille, dans le froid et la nuit. J'entamais une marche qui me permis, en une trentaine de minutes, de rejoindre la maison maternelle non sans inquiétude quant à l'accueil que j'allais y trouver.

L’angoisse était ma compagne. Dans une situation de ce genre où je n’avait pas rempli tout le rôle qui m’était imparti, mon père et sa femme ne m'aurait pas raté. Mais ma mère ne se montrait généralement pas si dure, son mari, le père de ma petite soeur, n'était de toute façon pas homme à réclamer la mort du pécheur. Aussi c'est sur un ton légèrement teinté d'excuse, qu'elle m'expliqua n'avoir pu rester dans ce souterrain où sévissait un courant d'air très froid et où ma soeur grelottait. Elles en étaient donc sorties pour, contre toute attente, prendre au vol un autobus qui leur avait permis de rentrer à la maison. Sur mon retour, comment j'étais revenu, si j'avais trouvé un taxi et comment je l'avais payé... pas une question, pas un mot. J’aurais bien voulu protester pour ce que je vivais comme une trahison doublée d'une injustice. Je l’ai fait d’une grimace. Tout était dit. Moi aussi je grelottais et je tentais de me réchauffer dans ce bel appartement confortablement chauffé et agréablement meublé et décoré ,où j’avais toujours eu plaisir à venir pour échapper à mon ordinaire avant d’avoir à le rejoindre in fine par la force des choses . Pourtant ce soir-là il demeurait désespérément refroidi comme d’un terrible courant d’air.