**********************************************************************************************

........On ne peut pas vivre de regrets

....................................Journal d'un quadra


**********************************************************************************************
samedi 20 octobre 1990 - 9h

Les six premiers mois sont disponibles sur demande

lundi 6 mai 1991 - 17h

Je me suis réglé mon conte personnel. Voilà l'histoire : Un crapaud qui voyageait, loin de son pays, rencontra une belle princesse, si gracieuse et si aérienne qu'on la surnommait "Blanche Colombe". "Tu n'es pas beau mais tu me plais quand même." dit Blanche Colombe au crapaud et ils se mirent en ménage. Mais comme le palais de Blanche Colombe était en carton pâte, il ne résistait pas aux intempéries et, pour éviter que la pluie ne mouille les cheveux de la belle, ils partirent ensemble pour le pays du crapaud. Partout où ils passaient, les gens s'étonnaient de voir princesse aussi élégante en compagnie d'un animal si peu brillant. Enfin ils arrivèrent dans une demeure faite de pierres moussues et de petits murets où vivaient des lézards. Comme pareille demeure ne seyait point à si jolie princesse, le crapaud entreprit d'en améliorer l'aspect et le confort. La tâche n'était pas facile car une princesse n'est pas contente à moitié. Tant et si bien, qu'en tombant d'une échelle, le crapaud se cassa une patte. La princesse en avait déjà assez des dandinements inélégants de son crapaud et n'avait que faire d'un crapaud boiteux. Aussi, quand ce dernier, tout saignant et plus baveux qu'à l'ordinaire, lui demanda son aide pour se débarbouiller, elle lui donna un grand coup de pied au derrière, qui lui enfonça le nez dans son mouchoir tout mouillé de pleurs et de bave, en lui disant : "je t'ai apporté ma beauté et toi idiot, tu n'as rien trouvé de mieux que de te casser la patte pour m'emmerder." Comme elle prononçait ces paroles, les cheveux de la princesse devinrent tout blancs, son visage se rida comme une vieille pomme et sa vue s'affaiblit tant qu'elle dut ensuite porter des lunettes. Le crapaud, lui, qui était tout barbouillé de sang, de pleurs et de bave, se redressa, perdit ses pustules et se transforma en un beau chevalier blanc qui enfourcha son cheval et parti au grand galop. Moralité : la bave du crapaud lave plus blanc que l'amour de la blanche colombe.

Mardi 7 mai 1991 - 1h

Je ne sais pas pourquoi dans mon insomnie je repense au Dr Prouty que j'ai revu à l'enterrement de mon père naturel, et à ces vacances que nous avions passé chez lui à Paray-le-Monial quand j'avais une douzaine d'années. Je me souviens d'avoir extrait de sa bibliothèque le premier roman de science fiction que j'ai lu : La Révolte des Trifides. Je me souviens aussi du coup de pied au cul qu'il ma flanqué parce que je dessinais de la main une tête de lapin en ombre chinoise dans le faisceau de son projecteur, vide encore du film d'amateur qu'il allait nous montrer. Un coup d'une violence absurde assené sans prévenir dans le silence général ! Et d'ailleurs, quand je repense à toute cette bande de zouaves qui gravitait autour de mon père naturel, des médecins pour la plupart, et qui appartenaient à la moyenne bourgeoisie de la France de l'après-guerre, c'est la nausée qui me prend. Ma mère naturelle était entourée de gens plus civilisés.

Mercredi 8 mai 1991 - 23h

Je me débats dans des difficultés sans nom, qui, je le devine, ne sont que ma combinaison particulière de l'aliénation commune. Mais, je trouve quand même le temps d'être heureux. C'est nouveau ! J'ai retrouvé un équilibre - ça veut dire une tranquillité - que je n'avais jamais eu, sinon tout au début quand je n'étais encore qu'un embryon imperceptible. Quand je n'étais pas tranquille je vivais le passé dans un effet de flash-back permanent (des mauvais souvenirs venant intempestivement éclairer le présent d'un coup de flash) comme le héros de ce film impressionnant : Le Prêteur sur Gages, un juif vivant New York en fondu avec le camp de concentration. Maintenant je revis en flash les moments de ma vie où je n'ai pas été à la hauteur de la situation, et ils sont nombreux... Et alors quand je suis seul je crie. Seul, je crie souvent. Vous penserez peut-être que ça ne va pas mieux, mais je suis quand même content de mon évolution. Ce soir, en écoutant la cinquième de Beethoven, avec la migraine que j'ai encore à cette heure, j'ai poussé quelques cris, notamment en pensant (c'est le comble !) à Daniel Gélin dans un rôle où il jouait un acteur qui n'était précisément pas à la hauteur à la ville, sinon à la scène. Sur ces entrefaites l'idée m'est venue, pour la première fois, que la musique m'aiderait peut-être à devenir moi-même.

Jeudi 9 mai 1991 - 16h

Pour en revenir à l'équilibre, autrefois et il n'y a pas encore si longtemps, je l'attendais toujours de quelqu'un d'autre. Comme un nouveau-né peut l'attendre de sa mère... je ne peux pas ne pas en revenir toujours là... Parent, ami, amour, psy, tout y est passé et je n'ai réussi qu'à faire exploiter mon déséquilibre. Le père jésuite étant l'exception. J'ai retrouvé l'équilibre lorsque j'ai compris que cette quête était vaine, où plus exactement quand j'ai renoncé à trouver ce merle blanc. Depuis ça va pas mal, je ne pleure plus et je me demande ce que je vais faire de la force qui me reste. Ce soir je vais voir les Précieuses Ridicules avec les Thomé à leur théâtre de quartier, puis nous souperons chez eux - c'est ça la vie !

Vendredi 10 mai 1991 - 24h

Quand le thermomètre de l'espoir descend à zéro, je me dis : "continuons pour voir la fin de l'histoire". Mais la fin de l'histoire c'est peut-être idiot aussi. Si la mort vient comme un affaiblissement progressif où surnagent quelques prises de conscience, jusqu'à la dernière précédant un état d'inconscience final ou qui précède de peu la fin. Certains pourraient dire que c'est encore là le mieux, que la mort cela peut aussi venir après d'atroces souffrances. Mais non, il faudrait un choix. Il faudrait pouvoir échanger sa vie contre autre chose, contre la vie d'autre chose. Mais cela, n'est-ce pas un privilège exorbitant ?

Samedi 11 mai 1991 - 0h

Le monde est tellement compliqué qu'il me paraît exclu que je terrasse l'hydre de cette complexité. Mais contrairement à autrefois où je désirais une vie simple, sans en avoir vraiment conscience, et où je ressuscitais sans cesse la complication comme malgré moi, aujourd'hui j'ai l'impression d'avoir accepté l'inévitable : ma vie sera compliquée ou ne sera pas. Cela veut dire que si je veux passer à autre chose, acquérir les moyens de mener une autre vie que celle de ma petite économie de subsistance (au demeurant bien confortable), il va falloir marier le risque et l'imagination en des noces inquiétantes. J'ai l'impression d'être prêt à m'y lancer, à sauter le pas... Mais pour le moment ce n'est encore guère plus qu'une velléité. Il reste à inventer le premier pas et tous les autres ne me coûteront peut-être pas autant. Qui vivra verra ! (Truisme de l'optimisme)

Dimanche 12 mai 1991 - 9h

Le soleil est revenu timidement après ce début de mai maussade. C'est toujours un plaisir de le voir et de s'imaginer prenant la route pour partir à l'aventure. L'aventure qu'est-ce que c'est ? Sinon ce qu'il est agréable de voir vivre par les autres dans les romans ou au cinéma, car ils y perdent souvent beaucoup, voire même tout, le propre du héros étant de ne jamais perdre, sinon la vie avec panache. En dehors de cette médiatisation, l'aventure c'est ce que nous vivons tous, c'est la vie même. C'est mon activité sociale, toujours remise en cause, dont la survie est à réinventer constamment. Ce sont des risques réels, sinon mortels, pour des résultats plutôt médiocres. C'est sans doute précisément la médiocrité des résultats qui écarte l'idée que l'on vit l'aventure. Vue ainsi, elle commence quand le profit escompté justifie la prise de risques délirants. A ce niveau, une subtile nuance sépare encore l'aventurier du fou ou du suicidaire. J'ai naguère pris des risques délirants (comme celui d'importer en fraude des brochures subversives dans l'ex-Allemagne de l'Est), et je m'en suis tiré, tout heureux de mon coup et tout fiérot de me sentir un aventurier. Je me rends compte aujourd'hui que je n'étais qu'un aventurier amateur, qui son coup fait, s'empressait de retourner au restaurant universitaire.

Lundi 13 mai 1991 - 22h

Je sors d'une migraine, grâce au Gynergène ça va mieux mais Aie ! Mon numéro en est repoussé de vingt-quatre heures. J’en ai un peu trop en ce moment, faut-il en conclure que je me sens profondément moins bien dans ma peau. J'ai mal à la dure-mère... Ca paraît on ne peut plus lacanien, il faudra que je creuse l'étymologie de ce méninge. D'ailleurs c'est vrai que j'ai été assombri récemment par un nuage de morosité. Je me suis pris à penser que je ne rencontrerais plus de femme (l'évidence est que je n'en rencontre pas) et que sans amour (sauf la parenthèse que vous savez - les Deweert) j'ai poussé, sans amour je pousserai plus avant dans la vie... Je vieillirai et je mourrai, mais que j'aurai peut-être la chance de trouver un sens à ma vie et à ma solitude, à ma vie dans la solitude... Gai ! n'est-ce pas ?

Mardi 14 mai 1991 - 1h

L'insomnie frappe surtout la nuit... et la mort ? C'est vers deux heures du matin que j'ai appris la mort de mon père naturel. Lorsque le héros meurt, il ne meurt pas complètement puisque son combat continue et même s'il meurt vaincu son exemple demeure. Et ce qu'il défendait, par l'exemplarité de sa mort, trouvera d'autres défenseurs. Et même si tout cela était vain et que tout doive mourir tôt ou tard, le héros meurt sans le savoir, sans en souffrir, porté par son enthousiasme vers son apothéose. Lorsque meurt le criminel, tout meurt avec lui. Il était sa seule justification du monde. Pour se conserver, il le détruisait comme on scie la branche sur laquelle on est assis. Non pas qu'un criminel, si grand soit-il, puisse encore épuiser la vitalité du monde, mais en le détruisant il détruisait la seule chose qui pouvait lui survivre et donc, il reste seul face à l'enfer de sa propre destruction. Sa fin est la fin de tout, avec lui l'univers disparaît et le sens de toute chose, y compris, et surtout, de sa vie. Tant de fin est insupportable pour un seul homme et il meure le plus misérablement. Vous avez deviné à qui je pense en écrivant ces lignes, qui a gémi et pleurniché pendant un quart de siècle devant cette fin pitoyable.

Mercredi 15 mai 1991 - 21h

J'ai entendu ces jours derniers une interview du Pr. Jean Bernard à la radio. Il a dit notamment que lorsqu'on a vécu quelque chose d'aussi tragique pour son pays que la débâcle de 1945, on le porte toute sa vie. Voilà exactement le type de réflexion que je n'aurais pas comprise quand j'étais jeune. Aujourd'hui, après avoir vécu le désastre de mon couple et vu pareillement tout ce que j'aimais, écrasé sous les bottes de l'ennemi, je la comprends. Car cette débâcle, en tout lieu à toute heure, je la porte en moi. Et, aussi heureux que je puisse être, elle est toujours aussi présente, comme mon cœur battant dans ma poitrine. Voilà ce que j'aurais à dire à Christian qui ne peut cesser de se lamenter, si fort est son désespoir de sentir des nerfs se dissoudre peu à peu sous l'effet de sa myélite (nerveuse ?), c'est que moi aussi j'ai une horreur dans ma vie. Ce n'est pas, comme il dit pour lui-même, que "mon corps disparaît"... En l'occurrence ce serait plutôt le contraire, j'ai l'impression de ne vivre encore aujourd'hui parce que mon corps ne voulait pas mourir... la seule chose qui restait. Cette horreur qui mobilise toute mon énergie, c'est la menace d'être, comme un christ involontaire, dévoré par ceux que j'aime.

Jeudi 16 mai 1991 - 22h

"Le droit de vivre est à la base de tous les droits" était le préambule d'un discours du Président de la République. Je ne m'étonne plus de ne m'en avoir jamais trouvé aucun auprès des membres de ma soi-disant famille. Mais le temps n'est plus aux concessions qui immanquablement en entraînent d'autres, ni aux relations morganatiques qui toujours furent mon lot. Je réclamerai mon dû et je me donnerai d'abord les moyens de le faire... Ce type de pensée vient parfois me soutenir le moral. Mais la vie est tellement indécise que j'ignore si je ne suis pas simplement un cheval qui rue dans les brancards, où il s'épuisera sans savoir où il va, ou bien si je tiens ma chance par la queue.

Vendredi 9 mai 1991 - 24h

J'ai fini par offrir l'éventail japonais à mon professeur de danse accusée d'être une demi-mondaine par les aigres commérages, et c'était complètement raté. J'avais déduit de l'annonce, à caractère inhabituel, que l'école nous offrait le champagne à la soirée dansante de ce soir, qu'il s'agissait là de fêter son anniversaire dont elle m'avait confié que c'était le quatorze mai. Point du tout ! La raison du champagne (peut-être promotionnelle) n'a finalement pas été révélée et quand je la vis pour nous quitter précocement je lui avouais ma déconvenue. "On ne fête pas l'anniversaire des professeurs." me fit-elle justement remarquer. Je lui remettais néanmoins maladroitement mon cadeau, qu'elle reçut comme s'il était pour la petite Sarah, le tout dans un embarras réciproque. Il ne reste comme ressource à mon offensive de charme que tout cela paraisse "attendrissante maladresse". Ce qui me rappelle cette maxime dont j'ai oublié l'auteur : "La prédiction est un art difficile, tout particulièrement en ce qui concerne l'avenir". Cela dit et justement, quelle sensation délicieuse d'avancer dans l'avenir comme sur un terrain de connaissance et de trouver les événements au rendez-vous qu'on leur avait fixé ! Pareillement pour le général qui prévoit le mouvement de l'ennemi, pour l'amoureux qui devine le cœur de sa belle, que pour le financier qui anticipe le mouvement boursier. Je ne connais rien de plus voluptueux, de plus aérien, de plus olympien... Mais alors, quelle secousse quand, patatras ! la réalité se dérobe et que l'abominable trou d'air qui casse la glissade aérienne vous fait chavirer le cœur. Devant ce cruel dilemme, je dirais : "Il faut mériter son bonheur."

Samedi 18 mai 1991 - 13h

Il m'est venu récemment l'idée que les gens normaux étaient fous. Un paradoxe à creuser ! Mais, en attendant, je trouve la vie normale (insérée dans le social) monstrueuse, et moi-même tout aussi monstrueux quand il s'agit de me construire les moyens d'arriver à mes fins. C'est là bien entendu mon héritage, de ne pas me reconnaître le droit de défendre ma vie, sinon qu'avec de tout petits moyens, pensés pour ne porter ombrage à quiconque, mais qui le portent quand même. Exister c'est être un monstre aux yeux des autres, à la fois comme les monstres dénaturés du Moyen-Age (dont les difformités faisaient spectacle et qui exprimaient l'altérité repoussante), que comme les "monstres naturels" (paradoxe des temps modernes), tel Moby Dick, d'une altérité tout aussi irréductible que l'homme (en fait certains hommes) veut détruire dans son égoïsme cosmique. Ces deux sortes de monstres, de la "dénature" et de la nature, je les ai incarnés en même temps pour mes parents naturels. D'un côté dénaturé par l'image de l'autre (défigurée par l'amour déçu), inassimilable, que je contenais, et de l'autre représentant le principe vital : ce qui pousse naturellement, qu'on le veuille ou non, envahissante mauvaise herbe ou ressource du grenier. Mais il n'y a pas que le monstre, erreur de la nature ou nature sauvage, qui n'a pas sa place dans le paysage. Il y a aussi le monstre de l'intérieur, celui qui se cache : Persona. C'est le plus paradoxal, puisque au lieu de témoigner, a contrario, de la beauté du monde, il témoigne de sa laideur : être laid dans son fort intérieur parce que le monde alentour est laid lui aussi.

Dimanche 19 mai 1991 - 21h

J'ai l'impression que je suis à un tournant. C'est une sensation d'attente, de vide. De tous les mouvements que j'ai lancés, les actions engagées, il va bien finir par venir une réponse, une réaction. Et puis mon dégoût de mes errements de pied tendre de la finance commence à se dissiper et je vais me relancer dans l'action pour le meilleur ou pour le pire. Rien que d'y penser l'angoisse me reprend, mais je ne peux pas reculer. Ce sont des risques banals. Ils ne font pas partie de mon héritage culturel. Mais qu'est-ce qui fait partie de mon héritage culturel ? Comme disait Jean-Pierre au cours de notre conversation téléphonique d'y hier : "La caque sent toujours le hareng." J'aimerais bien savoir ce que je sens, étant donné que, bien évidemment, on ne peut sentir sa propre odeur. De toute façon je dois continuer à me conformer à l'image idéale que je me suis forgée, le patricien connaissant la musique et la danse, et, cela va de soi, maîtrisant l'économique. Et comment mieux me conformer à cet idéal que d'appliquer ma connaissance du monde à la spéculation financière. Je me révélerai par ma réussite ou par ma chute aussi bien. Quant à la femme, si je suis à un tournant, je n'en sens pas encore le parfum.

Lundi 20 mai 1991 - 13h

Selon mon Histoire Economique, une des hypothèses avancées pour expliquer la grande dépression du treizième siècle est la baisse de la tension morale. Cette expression m'a frappé, car lorsque je recherchais une vie avec une basse tension morale j'étais dépressif. Mais quelle était la cause et la conséquence ? Dans ma vie actuelle, je sentirais plutôt la tension morale monter. Je le ressens comme une conséquence du désir et de la résistance de l'Autre. J'ai l'impression de placer des briques une par une dans la construction d'une jetée, d'un tremplin comme celui que construisirent pendant des mois les romains au siège de Massada, ou encore d'actionner une pompe qui gonflerait un château fort. la pression monte, quand va-t-il exploser ?

Mardi 21 mai 1991 - 23h

Me voilà donc à Londres, comme prévu, grâce aux bons soins d'I.. logé au Hilton Langham qui vient d'ouvrir ses portes dans un bâtiment du siècle dernier, entièrement rénové. Après la conférence de presse, nous avons descendu la Tamise sur le Silver Barracuda, un bateau-mouche, pour rejoindre à Greenwich, le Cutty Sark, un ancien Clipper transformé en restaurant. J'avais entendu parler de ces bateaux qui se faisaient la course pour amener avant les autres le thé de chine, sur le marché anglais. Mais je ne les imaginais pas si grands. Dans la coque en forme d'aile d'oiseau ils emportaient six cent tonnes de thé. D'après le programme, je nous imaginais voguant sur les flots tout en festoyant. Mais non ! le clipper est en cale sèche. Ni tangage, ni roulis, donc pour absorber la selle d'agneau à la menthe... nous avons assez d'émotion avec la cuisine. Tout cela est bien agréable une fois de temps en temps, mais je me demande si le luxe n'est pas, pour qui peut en user, un moyen d'oublier le vide intérieur.

Mercredi 22 mai 1991 - 10h

Après le Hilton, me revoilà dans la petite maison de Peter. Demain soir nous partirons pour le Pays de Galles rejoindre sa résidence d'été et son amour. Ce soir je songe à toutes ces années ponctuées de visites londoniennes, à mes amours qui souvent m'y accompagnaient, et je me demande où j'en suis. Ma vie a deux aspects : d'un côté je suis là, faisant du tourisme à l'occasion des voyages de presse, profitant des libéralités du système mais incapable de mettre sur pied un vrai business ; d'un autre côté, j'ai l'impression d'avoir aujourd'hui plus de moyens sociaux que je n'en ai jamais eu. Et même c'est effrayant de penser que j'en avais si peu. Je ne m'en rendais pas compte, exactement comme d'une maladie dont on se cache la gravité.

Jeudi 23 mai 1991 - 17h

Aujourd'hui j'ai passé la journée à la National Gallery, sur le conseil d'Alain S., l'attaché de presse d'I.., qui est un grand amateur de Turner. C'était parfait en tout point sauf pour le déjeuner à la cafétéria du musée qui était un chef-d’oeuvre de mauvais goût anglais. J'ai vu, et écouté, un enseignant qui commentait un tableau de Titien à une classe des jeunes de douze, treize ans. Son exposé avec des questions aux élèves a bien duré une demi-heure et j'ai apprécié l'enthousiasme qui en émanait. Le tableau représente l'abandon d'Ariane sur son île par Thésée, qui n'est plus qu'une voile au loin, et l'entrée en scène de Dionysos avec sa suite... L'ensemble est très riche et l'enseignant a su parler très simplement du désir aux enfants. Puis j'ai suivi une visite guidée avec explication de cinq tableaux dont La Chaise de Van Gogh. Comme l'a rappelé notre guide, le peintre n'a pas pu tenir plus d'un semestre à l'école des beaux-arts et il n'a pas vendu une seule toile de son vivant (bien de quoi être dépressif, mais où est la cause de quoi ?) et maintenant ses toiles atteignent les prix records de la peinture. La visite des musées, des monuments et le spectacle de la beauté en général me procure une telle joie que je serais tenté de m'y consacrer entièrement si je ne croyais pas que pour l'apprécier vraiment, il faut avoir une vie qui ait un sens, une vie où l'on essaye d'arriver à quelque chose. Maintenant j'attends Peter pour partir avec lui à la rencontre du Pays de Galles.

Vendredi 24 mai 1991 - 9h

Ce matin, je regarde par la fenêtre le pays que je n'ai pu voir quand nous sommes arrivés hier dans la nuit. La fenêtre, le lit, la chambre, la maison et la colline derrière, tout est aussi petit que la carte du Pays de Galles sur la carte de Grande Bretagne. Je me sens triste paradoxalement. Hier soir j'ai pensé qu'il n'y avait rien pour moi sur cette terre. C'est ça l'idée de Dieu ! Quand je disais à Philippe I... que j'aurais souhaité une vie normale et qu'il s'acharnait à ne pas comprendre : "Quelle sont les normes pour une vie normale ?" Quand on sort de l'école du même nom, voilà bien le genre d'interrogation académique que l'on peut s'offrir. Au fait je ne comprends toujours pas comment elle m'a échappé, ni pourquoi elle continue, mais de voir deux personnes qui s'aiment...

Samedi 25 mai 1991 - 23h

Ce soir nous avons eu une grande surprise partie d'anniversaire avec barbecue, vin et danses. Pour ces dernières, les Anglais ont eu beau les avoir codifiées, elles n'en sont pas pour autant tombées dans le domaine public en Grande Bretagne. Aucun Gallois n'est venu tremper dans ces horreurs, il n'y avait que des amis anglais de mes amis anglais. Avec ma science chorégraphique je me suis senti seul, c'est normal. Moi qui voulais voyager loin et connaître le monde. Avec la solitude, je crois que je suis allé plus loin que je ne l'espérais, où que je le croyais seulement possible. D'autres, ceux que j'appelle les gens normaux ont, je pense, accompli ce voyage bien plus tôt que moi dans leur vie, et probablement sans grande sensation. Mais pour moi c'est l'archétype de voyage sans retour. Où je suis arrivé et plus loin encore peut-être... il va falloir s'y faire et faire avec !

Dimanche 26 mai 1991 - 13h

Je me dis souvent, et surtout quand ça ne va pas, que ça va beaucoup mieux dans l'ensemble et que j'ai fait beaucoup de progrès. C'est certain et mes progrès sont surtout intéressants parce que je les ai accomplis dans la solitude et non en référence à quelqu'un comme c'était le cas avec mon ex qui exploitait la situation. De temps à autre, un événement survient pour me rappeler, par un brutal retour en arrière, d'où je viens et faire remonter brusquement ce sentiment d'être en fraude si profondément ancré en moi que, je crois, je ne m'en débarrasserai jamais tout à fait. Aujourd'hui, je découpais un article dans le journal d'hier, acte tout à fait anodin, mais qui contenait une minuscule dose de sans-gène, le journal n'étant pas à moi. J'étais bien persuadé que tout le monde s'en fichait éperdument, et de plus je me trouve dans un monde extrêmement amical où personne ne m'adresse le moindre reproche à propos de quoi que ce soit. Hé bien ! il a quand même suffi que la porte de la cuisine où je me trouvais soit ouverte brusquement pour que la terreur de l'enfant pris en faute me submerge un bref instant.

Lundi 27 mai 1991 - 14h

Au cours de ce séjour, j'ai pour la première fois pensé à mes responsabilités dans l'échec de mon couple. D'un côté cela me fait mal d'en admettre, de l'autre il est heureux que j'en arrive là malgré tout, rien n'étant jamais tout blanc ou tout noir. Le tort que je me vois aujourd'hui, c'est de n'avoir pas voulu les moyens de mes fins. Etre un homme sans avoir à me battre, un père de famille sans assumer d'autorité... Je voulais qu'elle m'aide, en me faisant profiter (pour en faire profiter notre couple) de ses moyens de défense (et d'attaque), qu'en définitive elle n'a voulu garder que pour elle et notamment pour pouvoir les utiliser contre moi.

Mardi 28 mai 1991 - 11h

Me voilà dans l'avion qui me ramène en France. Peter a été adorable comme toujours et c'est un crève-cœur de le quitter, bien que nous ne saurions probablement rien faire ensemble à part partager des loisirs. Je retiens particulièrement ce qu'il m'a raconté de son père. Peu avant sa mort et après des années de brouille (Peter étant communiste, tout ce que son père, nobliau polonais, détestait non sans raisons) son père lui a dit : "vois-tu j'ai toujours fait ce que je croyais juste, et peut-être je me suis trompé. Mais toi, tu dois continuer à faire ce que tu crois juste, car c'est cela qui est juste." Cela m'a brutalement rappelé ce que Dautry (un ancien camarade de faculté de mon père naturel) m'avait raconté au sujet de son père, lorsque je l'avais revu, peu avant sa mort, à l'hôpital où j'étais opéré du tendon d'Achille. Son père, pendant l'occupation, alors qu'il n'y avait pas grand chose à manger, était toujours le premier à se prouver... je me corrige : se priver. En voilà deux qui ont eu des pères, et moi ? Il faut être juste, j'ai eu Edouard Deweert pendant une dizaine d'années. Si seulement il pouvait être là aujourd'hui pour m'aider encore.

Mercredi 29 mai 1991 - 10h

Ce matin en me réveillant après mon retour du Pays de Galles... Catastrophe ! Je suis parti en oubliant de donner de l'eau à mon petit boulot dont les feuilles pendent maintenant lamentablement. Je me suis précipité, mais je crois bien que c'est trop tard. Et je suis déjà revenu depuis vingt heures, mais l'oubli c'est l'oubli ! Je vais maintenant vivre dans l'espoir inquiet qu'il va se remettre où assister pour ma punition à son agonie. Comme j'étais si fier d'avoir sauvé, en le transplantant, ce petit arbre héroïque qui avait poussé dans une fêlure du béton du balcon, j'ai là de quoi polir tous mes complexes de culpabilité. En même temps il faut que je me méfie de cela. Par ailleurs, je constate depuis mon retour, le retour en moi-même d'une tension douloureuse, qui doit être la tension morale que je mentionnais le vingt mai dernier. Tant mieux ! je me sens capable de faire face.

Jeudi 30 mai 1991 - 8h

Je viens de lire un article qui présente les travaux de Stephen Jay Gould, un paléontologiste américain connu, qui affirme que l'apparition de l'homme fut le fruit du hasard. Si la science arrivait à démontrer que Dieu n'existe pas, ce serait une nouvelle révolution, que j'aimerai bien voir tant j'en imagine les conséquences illimitées. Pour le moment, rien n’est dit. Et même si la science à quelque peu grignoté au cours des siècles ce qui paraissait n'appartenir qu'à Dieu, on peut encore croire ce qu'on veut. Mais si la science, par quelque moyen imprévu (comme souvent) parvenait à établir le caractère contingent de l'humanité, malgré les fanatiques qui immanquablement s'accrocheraient à leurs croyances, tout changerait. Finie la survie de l'esprit et l'autre monde, fini le sens de la vie. Nous ne serions plus que l’œil par lequel l'univers se regarde le nombril avant la presbytie. Que fera alors l'humanité dans cette ambiance de fin du monde à petit feu... Jouir par tous les trous ? Certainement pour certains. Et pour d'autres préparer les nacelles de survie qui, s'échappant de la terre en perdition sur l'océan du temps, partiront à la dérive dans la galaxie pour permettre à l'homme de conserver son rêve d'éternité.

Vendredi 31 mai 1991 - 24h

J'ai repris ce soir mes habitudes à la soirée dansantes de l'école. Après la soirée dansante du Pays de Galles de samedi dernier et ces Anglais qui dansaient comme des pieds, cela fait du bien. En plus, j'ai l'impression que mon professeur, qui s'enquiert de l'avancée de mes travaux d'installation, répond discrètement au brins de cours que je lui fais. Cette constatation, une fois passé un moment de légitime satisfaction me plonge dans le plus profond désarroi, tout à fait conforme à celui de ma jeunesse en pareil cas. Qu'est-ce que je fais maintenant ? Elle doit attendre de moi quelque trait de génie qui nous permettrait d'aller plus loin, et je ne voudrais la décevoir à aucun prix... mais que faire dans ce poulailler de commères caqueteuses où le moindre murmure est interprété et où on n'est jamais à plus de deux mètres de quelqu'un et à cinq de son mari ?

Samedi 1 juin 1991 - 22h

Cette idée, finalement tout le contraire d'inouïe, que l'apparition de l'homme fut contingente, a fait le tour de ma tête pour que je constate que, tout compte fait, j'ai toujours pensé dans ces termes... en flagrante contradiction avec une conclusion à laquelle je suis arrivé récemment (qui doit se trouver à quelques pages d'ici), que la vie a un sens. Je croule sous le poids de mes contradictions !

Dimanche 2 juin 1991 - 22h

J'ai travaillé mais je ne me sens pas satisfait. En fait j'ai toujours l'impression que je vais en faire plus que je n'en fait effectivement et c'est une déception permanente. Elle est cependant plus ou moins forte et n'empêche pas les périodes d'euphorie, courtes évidemment, après une grosse besogne achevée. Ces temps-ci, et c'est aussi une conséquence de mon escapade au Pays de Galles, je me sens particulièrement débordé et profondément incapable de remettre les pendules à l'heure. C'est désagréable, mais en même temps l'expérience m'a appris que ce type de situation se résout toujours par une forme ou un autre de dépassement. C'est ainsi qu'il faut voir les choses : la vie comme un effort constant. J'ai terriblement besoin d'aller de l'avant.

Lundi 3 juin 1991 - 224

C'est incroyable ce froid en juin, et qui dure. Cela me refroidit alors que j'aurais plutôt besoin de sang chaud, car je m'aperçois que de la dizaine d'affaires que je mène de front, toutes, sans exception, sont en panne. Il ne manquait que le peintre qui a décommandé sa venue et ne donne plus signe de vie. Lorsque j'étais à la librairie Dillon à Londres, j'ai aperçu un livre intitulé "Make Things Happend", c'était les mémoires d'un patron que j'ai songé un instant à acheter pour y renoncer me disant que je n'arrivais déjà pas à lire tout ce que j'avais en train. Maintenant je le regrette un peu car je trouve la formule extrêmement juste. Etre patron, je crois bien que c'est ça : faire que les choses arrivent. Et c'est bigrement difficile si j'en crois mon expérience avec mes fournisseurs. Personne ne tient ses engagements ! Et ce n'est même pas comparable à une armée où plus aucun ordre ne serait exécuté, puisque tous ces gens là ont librement consenti (apparemment) à cette relation contractuelle.

Mardi 4 juin 1991 - 22h

Je ne sais plus quoi dire, je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus quoi penser. Il y a des passages à vide de ce genre. Mon séjour au Pays de Galles m'a fait toucher du doigt la réalité dont parlait Norobindo Gose aux pèlerins d'Auroreville : "Il n'y a nulle part où aller, l'aventure ne peut être qu'intérieure." Effectivement il n'y a nulle part où aller, bien que je rêve encore parfois à tout lâcher, prendre ma retraite avec mes trois sous, m'acheter une Mercedes d'occase et voyager, aller vivre au Portugal, me la couler douce, visiter, rêvasser, méditer... Mais contrairement à Jean-Pierre qui rêve de gagner au loto pour placer son argent à douze pour cent et commencer à vivre, je ne crois pas que la vie commencerait grâce à une démission économique, je n'y crois plus. Pour vivre vraiment il faut maîtriser l'économique. Voilà !... Plus facile à dire qu'à faire !

Mercredi 5 juin 1991 - 22h

J'ai reparlé à Guy de mon journal pour lui dire que j'approchais des quatre cent mille octets et que cet été, je corrigerai tout et je l'apporterai ensuite à un éditeur. Sa réaction a été immédiate : "Que veux-tu qu'un éditeur fasse du journal d'un inconnu ?" Voilà la pensé qui vient immédiatement à un esprit pratique et au fait des rapports de pourvoir et de commerce. J'ai fait d'énormes progrès en direction de la normalité (la bonne j'espère) puisque je suis maintenant non seulement capable d'accepter de tels raisonnements mais même aussi parfois de me les faire. Mais je me souviens qu'il n'y a encore pas si longtemps, par un besoin irrépressible de croire la vie plus simple qu'elle n'est, je n'arrivais à rien sinon à me la compliquer horriblement.

Jeudi 6 juin 1991 - 21h

Bon finalement et toutes réflexions faites, pour en revenir à ce que je me disais hier : je vais me donner tout ce mal pour recevoir de l'éditeur une lettre de ce genre : "Nous avons examiné avec attention le manuscrit que vous nous avez envoyé. Mais, malgré toute sa valeur, nous sommes au regret de vous informer que nous n'envisageons pas de le publier. Veuillez..." Dans un coin de ma tête, c'est bien ce que j'ai toujours pensé. Alors, pourquoi faire ? Est-ce pour me mettre le pied à l'étrier et me préparer à écrire de nouveau en travaillant un genre qui puisse intéresser un éditeur ? Ou bien est-ce la chose en soi, un rendez-vous quotidien avec moi-même, un face-à-face de l'être et de l'exprimé, que personne, pas même moi-même, ne lira jamais ?

Vendredi 7 juin 1991 - 22h

Ce matin, coup de téléphone..., surprise ! Denis parti il y a neuf mois prendre son poste de censeur à la Réunion, de passage à Paris, s'invitait pour déjeuner. Nous avons beaucoup parlé, comme toujours une conversation pleine de blagues à froid, de à-la-manière-de et de mimiques cocasses. Il déclare qu'il ne reviendra pas en métropole, sinon pour y être enterré. Il a pris le parti définitif de l'exotisme et après la Réunion..., l'Extrême Orient ou Berlin aussi bien. Il est toujours aussi toqué de sa fille qui, du haut de ses dix-sept ans, le considère comme un nul total. C'est l’œuvre de sa vie et c'est attendrissant. Il est décidé à faire son bonheur qu'elle le veuille ou non. Y arrivera-t-il ? Il m'a retrouvé tel que j'étais il y dix ans, et non comme j'étais il y a neuf mois "déprimé". Cela correspond aussi à ce que je ressens, bien que justement ce soir je me sois senti paradoxalement un peu abattu.

Samedi 8 juin 1991 - 7h

Quelle nuit vraiment moche je viens de passer. Quand on dort bien on a vite fait d'oublier ce que c'est qu'une mauvaise nuit. Déjà hier soir ça n'allait pas, je n'accrochais pas à l'Histoire économique. J'ai essayé de trouver une distraction dans l'Histoire d'O, puis dans Qu'est-ce que la Littérature ?... Je les ai trouvés aussi barbant l'un que l'autre, pour finir par revenir à l'Histoire Economique dont j'ai fini par lire quelques pages. Puis j'ai éteint pour me plonger dans un demi-sommeil entrecoupé de rêves bizarres. Je me souviens même d'avoir rêvé de Pierre S. (l'ancien copain gauchiste intello) en spéculateur financier qui me rassurait sur les cours - il était capable de tout. La spéculation, j'ai beau me dire que c'est le jeu entre les hommes, j'en ai quand même encore un peu honte.

Samedi 8 juin 1991 - 22h

Ce soir j'attendais, non pas Madeleine, mais Jean-Pierre pour dîner, afin de fêter la brève apparition de Denis hier. A sept heures et demie il m'appelle, sa bagnole est en panne... Auto kaput gross Malheur ! Du coup il ne vient pas, il ne veut pas prendre le RER, ni un taxi... Tout cela lui coupe ses moyens, il préfère rester chez lui au risque, que je lui ai signalé, de ruminer toute la soirée son infortune. "A peine avais-je la tête hors de l'eau..." a-t-il commenté. Il faut que ce soit Denis qui vienne de la Réunion pour que j'ai une visite, car avec Anne qui n'habite qu'à cinq cents mètres mais n'a plus cinq minutes de libre depuis qu'elle travaille et Jean-Pierre avec ses réflexes de vieux schnock pantouflard... Pour un peu je me rachèterais la télévision. Voilà aussi un effort à faire : se garder une réserve d'énergie pour la fantaisie, l'imprévu, le gratuit, la vie en somme.

Dimanche 9 juin 1991 - 20h

Il faut que j'apprenne encore à me défendre un peu mieux, car si j'ai déjà fait beaucoup de progrès je m'aperçois tous les jours qu'il me faut en faire encore davantage. Cela me rappelle un conseil de mon père naturel, donné relativement récemment, il y a quelque cinq années : "Tu dois te battre". A cette époque, j'avais déjà pris les désirs transcendantaux de mon ex à travers de la gueule, et je m'en remettais difficilement. Ce conseil, bien dans son genre, m'a trouvé ébranlé. D'un côté je me rendais compte que je ne m'étais pas assez, voire même pas du tout, battu contre ceux qui voulaient me nuire, et que je m'en trouvais fort mal, pour ne pas dire plus. D'un autre côté une partie de moi-même se révoltait encore contre cette notion d'une altérité ennemie a priori. Je lui répondis par cette question : "Me battre contre qui, contre quoi ? Ma question reste valable, mais son conseil (le seul véritablement paternel dont je me souvienne de sa part) le devient de plus en plus.

Lundi 10 juin 1991 - 22h

Hier soir j'ai eu un appel de Jean-Pierre, qui ressemblait fort à un appel à l'aide qui ne voulait pas dire son nom. Quoi qu'il en soit, il se noie dans un verre d'eau... Et comme moi il cherche l'âme sœur. En parlant de l'âme sœur... Quand je pense qu'une présence me manque, que j'aimerais pourvoir partager ma vie, mes joies mes peines... (air connu, banal et rabâché) je pense toujours ipso facto à ce que j'ai offrir, à quel avantage cet autre hypothétique pourrait trouver auprès de moi, jamais à l'inverse. Et même devrais-je ajouter que quand j'ai offert ce que j'avais, ce fut pour le plaisir de me faire envoyer sur les roses. Cette constatation me suggère deux remarques. D'abord, je n'ai jamais offert ce que je n'avais pas, et ensuite aimer pour moi a toujours voulu dire : être prêt à se laisser exploiter. Cela peut sembler, à première vue, normal pour un homme d'un certain âge qui cherche une âme sœur pas trop fripée. Mais il y a trente ans c'était déjà ça, et en gros, avec mes idées de partage, d'équité et de réciprocité, je ne jamais réussi autre chose que de me faire exploiter. Pour renverser totalement la malédiction il me faudrait penser que non seulement je sortirai de ma solitude, mais que ce sera pour recevoir le meilleur d'un autre, car ce serait bien mon tour après tout. Etre déjà capable de le penser serait un début !

Mardi 11 juin 1991 - 24h

Je m'aperçois maintenant que la façon dont j'ai abordé les marchés financiers, et leurs spécialistes plus ou moins idiots, relevait d'une logique de séparation qui a dû être une constante toute ma vie, pour tous les domaines. Je partais du principe que les règles applicables au domaine m'étaient étrangères et que donc je ne puisse les comprendre a priori. J'étais donc tenté de suivre tous les conseils venus, même, et peut-être d'autant plus, qu'ils choquaient mon sentiment. Après un peu plus d'un an dans ce nouveau domaine, je constate que dans beaucoup de cas mon sentiment était plus pertinent que la position de ces prétendus spécialistes dont les motivations sont troubles. Je traduirais cette constatation par cette formule : je ne suis pas séparé de la vie. Cela veut dire que si je m'en crois séparé, c'est sans doute par fidélité à ceux qui ont essayé de m'en séparer, mais en réalité j'ai développé une relation au monde qui m'est propre et qui, si elle a fait un détour par la psychose, est peut-être maintenant devenu moins malsaine que celle de la plupart des gens qui passent pour normaux. En conclusion, cette relation au monde, qui s'est construite à partir de mes efforts contrariés pour survivre et qui constitue une sorte de dividende de ma robustesse, je dois y croire et l'utiliser en l'appliquant aux nouveaux domaines où je m'aventure. C'est capital !

Mercredi 12 juin 1991 - 22h

Ce soir, à la fin du cours de solfège j'ai tenté ma chance auprès de la prof, pour l'avoir en cours particulier. Théoriquement je n'y croyais pas et pourtant elle en a accepté le principe sans la moindre tergiversation. A vrai dire, lorsque je lui ai dit : "J'ai besoin d'un professeur", phrase à double sens, se référant d'abord à l'exercice de la Méthode Rose (qu'elle m'avait conseillé et qui mentionne la participation d'un professeur) ce qu'elle ne comprit qu'un peu plus tard, elle me répondit par un regard très dense que j'avais déjà capté, la fois précédente, avec une allusion au besoin que j'avais d'elle. Puis, une fois l'exercice terminé je suis revenu à la charge, lui demandant carrément des cours. Maintenant je dois lui téléphoner un soir et je suis au moins sûr qu'avec elle je serais en bonnes mains.

Jeudi 13 juin 1991 - 9h

J'ai cinquante ans, ou presque. A cet âge beaucoup pensent à leur retraite s'ils n'y sont déjà. Moi, je commence à vivre. En buvant mon café du matin dans mon lit, je sens monter en moi une rage froide contre les obstacles qui m'empêchent d'avancer, contre ceux qui les placent, contre moi-même qui ne suis pas assez dur. Les bons jours, la pression monte et, à un certain point, je saute du lit et j'y vais. J'y vais, car j'ai perdu les chasses éternelles du Grand Manitou. La sérénité de l'éternité s'est épuisée avec les bisons, chassés par l'homme blanc, à la langue fourchue et insatiable, ennemi de la terre et maître de la machine, qui transforme le monde en un rébus un peu plus compliqué chaque jour. Haug ! J'ai parlé.

Vendredi 14 juin 1991 - 24h

Aujourd'hui j'ai entendu à la radio le rapport de ce fait-divers cocasse : un homme d'affaires a obtenu le divorce après trois mois de mariage, sont épouse thaïlandaise s'étant révélée être un homme. On rit sans réserve d'une histoire pareille dont les protagonistes sont perçus comme "un peu fêlés". C'est ce qui est drôle. Quant à moi je n'ai eu que le temps d'en sourire avant de m'apercevoir combien cette scène de la vie conjugale ressemblait à mon histoire. Certes, ma femme n'était pas un homme mais elle n'était pas non plus vraiment une femme. Et, pour cacher ce fait, elle est (comme le travelo de l'histoire qui jouait la pudeur pour éteindre la lumière avant de faire l'amour) entrée dans les contorsions invraisemblables du mensonge. Lorsque l'essentiel est dissimulé, la source centrale de causalité est occultée et les nécessités de l'existence conduisent, dans un mouvement ininterrompu, à recréer au jour le jour des liens causals de circonstances, qui s'agglutinent ensemble, créant à leur tour des "méta-liens". C'est la construction sans plan d'un château impossible, bien plus baroque que celui de Louis II de Bavière, dont les pans s'écroulent au fur et mesure et qui se dresse au milieu de ses propres décombres. Dans cette position spirituelle, la vérité centrale de l'être est, pour ne pas être assumée, rejetée vers la périphérie et transformée en mort-vivant, tandis que l'accessoire, les développements terminaux, sont reliés ensembles en court-circuit et recréent un pseudo-centre de la personnalité, effroyablement appauvri. La coquille devient le cœur à la place du cœur éclaté.

Samedi 15 juin 1991 - 24h

Comme j'ai commencé à me l'expliquer (le 27 mai dernier au Pays de Galles), il y avait complémentarité entre nos deux façons de ne pas être adulte d'elle et de moi. Elle : continuer à être la petite fille en sucre chouchoutée, le centre de toutes les attentions par tous les moyens. Moi : éviter les affrontements à tout prix, essayant de faire alliance dans toutes les directions pour compenser la mort de mon agressivité, faire famille de tous bois. Et être adulte, n'est-ce pas un équilibre instable, moyen terme entre la révolte enfantine contre le rejet que, peu ou prou, le monde nous signifie et son acceptation résignée ?

Dimanche 16 juin 1991 - 9h

Plusieurs fois m'est revenue en mémoire cette scène ou commentant l'absence du prof de français qui enterrait son père, un surveillant nous disait "quand on a plus ses parents, on a plus grand chose..." J'avais douze ans et mon esprit se révoltait à l'idée que mon père naturel et sa femme, ceux que le monde des adultes me désignait comme mes parents, mais qui étaient des tortionnaires sans cœur, pourraient me manquer un jour. Mon sentiment ne me trompait pas sur ce point. En revanche, la remarque du surveillant a depuis pris tout son sens car mes parents occultés, les Deweert, sont revenus en force dans ma vie. Et, bien qu'ils me manquent comme le surveillant le disait, paradoxalement ils sont tout ce qui me reste. Le bilan d'une vie à mi-parcours me montre que rien, jamais, ne les a remplacés.

Lundi 17 juin 1991 - 23h

A première vue ça va. Les choses avancent. Le boulot, mon fils spirituel que j'avais cru mort à cause de mon incurie, repart. Je l'ai échappé belle. Je n'irai pas le planter à Mont, dans cette maison qui se fermera bientôt pour de bon, je le planterai ici, dans l'arrière jardin. Et dans le jardin de devant, je planterai un prunier de Sainte Catherine, comme ceux dont je faisais du vin de prune japonais, ces dernières années dans le Val de Loire. C'est la fin d'une époque de ma vie. C'est le début d'une autre (faisons dans les lieux communs !) ; je sens cela parce que je me suis remis à bricoler mon appartement, la perspective de la prochaine venue du peintre me servant de stimulant. Peu à peu mes idées s'affirment. Il y a encore beaucoup à faire, mais tout avance comme inexorablement. Est-ce que je serais au rendez-vous de mes rêves cet automne ? Et serai-je un jour à ce rendez-vous, peut-être le dernier, où j'attends de retrouver gentleman séduisant ?

Mardi 18 juin 1991 - 24h

Quand je pense à mon père naturel je fais mine de cracher par terre pour exprimer tout le dégoût qu'il m'inspire. Cela m'arrive de penser à lui jusqu'à trois fois dans la journée certains jours et d'autres, Dieu merci, pas du tout. Ma mère naturelle..., c'est malgré tout différent. Alors que lui n'a jamais rien fait, sinon cherché à m'exploiter dès le premier instant, elle m'a porté... à son corps défendant, ou au contraire : son corps me défendant, contre les attaques de son esprit. Quelle conjonction me délivrera un jour de la marque de ce couple diabolique et me réconciliera avec mes gènes ?

Mercredi 19 juin 1991 - 9h

D'où me venait l'idée qu'il existait un droit qui m'éviterait de me battre ? Cette idée était basée sur l'idée que les mots ont un sens qui s'imposerait aux désirs de l'individu. Ainsi je me suis fréquemment retrouvé seul dans le palais de cristal du langage, ultime refuge et ultime consolation de celui qui place la vérité en dehors de lui-même. Désir de vérité radicalement autre que la vérité du désir. A quelle origine, quel événement fondateur, remonte cette bifurcation, cette étonnante différenciation qui ouvre sur une faculté et une impuissance ? Il faudrait le demander à Doudou, lui, me connaissait. Parce qu'il m'élevait, il savait ce qui me manquait. Et, bien qu'il en disait peu, je sais maintenant qu'il était parti, en misant sur la durée, pour boucher les trous. Pour cette raison, c'est lui mon père, le naturel ne me voyait même pas, occupé qu'il était à tirer profit matériel de tout. Il me faut réfléchir à la filiation entre le comportement de Doudou naguère et du mien aujourd'hui.

Mercredi 19 juin 1991 - 11h

Je viens de recevoir un numéro hors série de Que Choisir intitulé : "Etre en Forme", qui passe en revue divers sports. Il y a naturellement un article sur la danse, qualifiée de "bien plus qu'un sport... (cela va même très loin) La danse peut même aider à la restructuration de la personnalité : elle est ainsi utilisée comme thérapie chez des enfants et des adultes atteints de certaines maladies graves comme la psychose." Si on y va par-là, j'avais rendez-vous avec la danse, et d'ailleurs le pilotage s'en rapproche comme discipline de localisation spa tio-temporelle. Je dois effectivement constater que mes larmes amères se sont taries, de là à penser que c'est à la danse qui les a séchés, il n'y a qu'un pas bien sûr. Pour ne pas m'arrêter en si bon chemin, je compte maintenant sur la musique comme facteur d'adaptation à la complexité de la société. Une fois de plus, l'agréable est l'utile.

Jeudi 20 juin 1991 - 23h

J'ai apporté une photocopie de l'article de Que choisir sur la danse à l'école où Roland s'en est saisi d'un air bougon. Il s'est finalement décidé à l'afficher tout en ayant copieusement râlé, avant de le couper, contre l'encadré qui mentionne que la pratique en est déconseillée aux cardiaques et aux personnes du troisième âge. J'ai aussi fait un brin de conversation avec mon charmant professeur, qui me faisait presque reproche qu'on ne m'ait pas beaucoup vu ces derniers temps. Diable ! Je lui ai dit que j'étais allé au centre Leclerc dans l'espoir de la rencontrer ce qui la fit bien rire.

Vendredi 21 juin 1991 - 24h

Aujourd'hui après une visite chez Anne, c'est le retour en arrière sur soi. Que vais-je faire de ce journal et d'abord où en suis-je ? Un bref retour en arrière dans la mémoire magnétique de l'ordinateur me montre que j'ai commencé le vingt octobre dernier. Encore quatre mois donc, pour atteindre la masse critique que j'avais défini au départ : un an. Quand j'aurai atteint ce but que ferai-je ? C'est la grande question ! vais-je continuer à me rendre à ce rendez-vous quotidien ? vais-je arrêter pour me consacrer à d'autres formes d'écrit ? Vais-je ne plus rien faire du tout : plouf dans l'eau et le trou se referme ?

Samedi 22 juin 1991 - 24h

Je ne suis pas allé à la soirée dansante d'hier, malgré l'invite de mon professeur que je pouvais prendre pour moi mais qui n'était peut-être qu'un réflexe commercial. Elle est séduisante, c'est sûr. C'est une artiste pleine de style, mais je ne vois pas bien où ça me mène, même s'il est un peu tôt pour me poser une pareille question. C'est là le charmant trouble de l'amour qui en fait une grande aventure pour l'éternité. Rêve-je, où ai-je bien vu ? Et même dans ce dernier cas, combien d'embûches vont-elles se dérouler sous mes pas ? Mais si malgré tout j'en reviens à ma question : à quoi bon ? Je cherche une femme pour partager ma vie, pas une maîtresse. Bien, cependant il y là un défi que je ne peux négliger et en plus, si je ne m'abuse, je ne peux pas la laisser avec un désir inassouvi, ce serait inhumain.

Dimanche 23 juin 1991 - 9h

Ce matin, en me réveillant, j'ai senti le manque d'une présence. Alors, comme je suppose que nous faisons tous et toutes dans ce cas là, j'ai étreint mon oreiller. Et j'ai, un bref instant, pensé à mon ex, que j'étreignais encore, comme cet oreiller, les derniers temps, où pourtant les carottes étaient cuites et même carbonisées. Mon amour est mort carbonisé... à l'instar des personnes coincées dans les boites de nuit en feu, selon la formule journalistique. Eh bien non ! on meurt asphyxié avant d'être carbonisé. Le feu de la passion brûlait sans oxygène ! Où j'en suis arrivé aujourd'hui je ne peux que regarder en arrière, le champ dévasté, la morne plaine de mes amours franco-allemandes et me dire "s'il y a eu de l'amour pour moi dans cette galère ça n'a pas dû être autre chose qu'un sentiment bien étriqué". Ce petit quelque chose à quoi j'avais précisément été préparé à me contenter par mes parents naturels qui faisaient eux aussi à l'économie. Et lorsque nous tournons notre cœur meurtri vers la femme, l'amante, la sœur, la mère, nous trouvons un personnage prompt à considérer que celui prêt à se contenter de peu n'aurait plutôt droit à rien. C'est du moins ce que moi j'ai rencontré. Comme toute règle aime se mirer dans son exception, je repense à Nicola, une jeune anglaise de ma jeunesse. Elle avait dix-huit ans et moi vingt-deux. C'est la seule, dans toute ma vie, qui paraissait partie pour me donner tout ce qu'elle avait à la suite de son pucelage. Mais ce fut bien trop court. Entièrement à cause de moi, car j'ai eu peur de ne pas pouvoir faire face à la haute (ou, au moins, la middle society) anglaise dont elle était issue, avec mon inadaptation qui n'était pas encore marginalité. Le piège s'était refermé. J'avais reculé au lieu de m'engager, dans la voie de l'insertion sociale, quand une bonne occasion s'en présentait. Je m'en étais remis à la providence. Je me voyais obligé de lâcher la femme à laquelle je n'osais même pas avouer l'impuissance sociale dissimulée derrière une puissance sexuelle dont j'étais fier, mais qui s'est révélée à longue bien dérisoire.

Lundi 24 juin 1991 - 22h

Comme IBM est dans de sales draps, le nouveau directeur général, ou quelque adjudant de ce calibre, a déclaré que les employés de la firme ne vivaient pas suffisamment en état de tension et avaient oublié que leur rôle était de faire gagner de l'argent aux actionnaires. Le capitalisme oublie ses bons sentiments quand il perd de l'argent ou même n'en gagne plus assez. Quant à l'état de tension, c'est là dedans que je vis maintenant - les cris que je pousse de temps à autre en sont le symptôme. Est-ce que cela va me faire gagner de l'argent ? C'est encore à voir. Mais déjà, je peux en tirer une conclusion sur le "farniente" qui diminue voire supprime l'état de tension, comme le ferait un euphorisant. Il ruine la santé au sens large. Evidemment beaucoup de gens étaient au courant, mais moi je faisais partie de ceux qui ne le savaient pas.

Mardi 25 juin 1991 - 17h

Décidément, cela fait des semaines que je veux me mettre à jour dans mes lectures financières et que je n'arrive même pas à commencer. Je m'y mets moralement, cela ne va pas plus loin car c'est toujours au dernier moment, celui où d'autres tâches pressantes m'appellent. Il faut dire que j'ai accumulé les prévisions erronées à un tel degré que je redoute de m'y remettre. En même temps, l'idée follement séduisante que de justes prévisions sont du domaine du possible me conduit fatalement à ne pas renoncer à ce domaine bien particulier, ou l'action n'est que le fer de lance de l'arme intellectuelle. Je repense à ce général allemand de la deuxième guerre mondiale qui arrivait à deviner le soir précis de l'offensive russe. Fort bien, mais entre lui et moi il y avait certainement trente ans d'expérience, et je n'ai pas trente ans devant moi. Le peu d'expérience que j'ai accumulée en la matière me pousse à la conclusion qu'il faut être contrarien. Facile à dire en vérité ! Car la contradiction ce n'est pas avec les autres qu'il faut la vivre, mais en soi-même d'abord, sinon on se borne à ressentir le courant principal. C'est une sorte de masochisme intellectuel qui, certes demande un effort de mise en place, mais devrait finalement bien me convenir.

Mercredi 26 juin 1991 - 9h

Il peut arriver que l'on n’ait rien à dire ("on", c'est moi). Mais même dans ce cas-là on a toujours quelque chose à dire. La preuve en est ! Mais au-delà de cela, il y a une différence, un décalage, entre ce que l'on voudrait dire (ce qui paraît de qualité) et ce qu'on a vraiment à dire parce que c'est là dans la culasse prêt à partir à la première pression du doigt. Par exemple hier, je suis allé me faire reboiser la colline chez le Dr Pouhane. C'est un petit peu l'envers du décor, l'artifice nécessaire qui n'appelle pas de commentaire en soi. Avec ma tête un peu secouée je me suis dis : "Il faut mériter son bonheur." Formule d'autant plus méritoire que rien ne garantit qu'il y aura un bonheur ! Ou bien, il faut sagement admettre que le bonheur c'est la recherche du bonheur. Et en effet, si l'on est heureux de vivre, parce qu'il faut..., parce qu'on le doit à ceux qui voulaient qu'on vive, la chirurgie esthétique participe de mon effort en tout point semblable à celle de la plante qui pousse ses racines dans la pierre jusqu'à la faire éclater.

Jeudi 27 juin 1991 - 23h

Je commence à me remettre du mal de tête consécutif à ma visite chez le chirurgien du cuir chevelu. Je dois dire, tout en le cachant, qu'il m'a transformé le sommet du crâne en écumoire. C'est peut-être un effet de ce crible où passent mes idées, qu'il me revient en mémoire une charmante jeune femme qui m'avait prodigué quelques caresses dans une partie fine. C'était une basque à poils noir de corbeau, frisée de haut en bas, avec une silhouette impeccable et un ravissant minois. En repensant à elle, je me prends à chercher une rationalité à cette attirance, au demeurant banale. Sans doute la possibilité, toute théorique, d'engrosser ce brûlant objet du désir, amènerait au bout du compte, et avec un peu de chance, à reproduire la troublante beauté en question, en quelques copies plus ou moins conformes et tout aussi désirables. Mais ce n'est finalement que repousser la question d'une génération. Et pour une question idiote, c'est bien une question idiote !

Vendredi 28 juin 1991 - 21h

J'ai pris aujourd'hui ma première leçon de piano, comme prévu à Passy chez ma prof du conservatoire, qui, toute mademoiselle qu'elle était nommée, se trouve flanquée d'un enfant et d'un mari. Enfant, mari, vie professionnelle de haut niveau, dynamisme, enthousiasme, je trouve à ce cocktail un parfum de bonheur, de bonne santé morale, qui n'éveille pas en moi l'envie mais plutôt quelques envies, et me ravit. C'est sympa de voir des gens bien portants et, apparemment, heureux de vivre, et cela ouvre la porte à l'espoir. D'autre part, puisque ce n'est évidemment pas l'argent qui l'intéresse dans cette affaire. Reste à savoir (mais je ne suis pas pressé) ce qui l'intéresse, c'est-à-dire quel fantasme j'ai activé (le fils, le père, le père dans le fils, le fils dans le père ?) De toute façon, sans cette ambiguïté (que je n'ai donc pas intérêt à voir lever trop tôt) son enseignement n'aurait pas ce pouvoir transfusionnel, que je ressens quasiment physiquement. C'est justement parce qu'on ne sait pas où ça peut mener que j'ai une chance de bien apprendre le piano.

Samedi 29 juin 1991 - 9h

J'ai voulu narrer à Jean-Pierre au téléphone (puisque depuis plus de trente ans nous sommes toute confidence sur nos rapports au beau sexe), les nouveaux développements de mon aventure, et j'ai essayé de lui décrire la subtile alchimie de ma relation avec ma prof de piano... Il n'y a rien compris, ni sur la transmutation du désir, ni sur le plaisir de voir des gens bien dans leur peau, ni sur rien de rien j'en ai peur. Et en parlant de plaisir, avec lui je suis servi. Il n'arrête pas de se lamenter, et qu'il se "fait chier" dans son travail, et qu'il se "fait chier" chez lui dans sa solitude, et que sa bagnole le lâche, et qu'il a pas d'argent pour la réparer, et que sans voiture il ne peut pas en gagner, et qu'il a mal au dos, et qu'il a mal au cœur..., et de gémir sur le côté insupportable de tout et de rien en se complaisant dans un immobilisme destructeur. Cela étant, il ne faut pas s'aviser de le lui faire remarquer, même incidemment et en prenant des gants, sinon lui prend la mouche et se dresse alors sur ses ergots pour se raccrocher désespérément à une image d'homme fort que rien ne peut abattre. Depuis des mois j'essaye de l'inciter à sortir de sa prostration mentale... J'y renonce !

Dimanche 30 juin 1991 - 9h

Hier soir c'était le gala à l'école de danse. Cette année il y avait comme "guest star" une équipe de karatéka qui nous a fait une démonstration très bien réglée, dont une partie en musique comme un ballet. Une démonstration de danse orientale par une houri blonde, et puis naturellement les démonstrations de Trouy et Relent qui étaient particulièrement en forme et nous réservaient un gag pour le rock. Je profite de ma récente et énième lecture de Malaise dans la Civilisation, pour penser, comme le dit l'auteur, que civilisation, culture et art, ne sont bien que de l'énergie sexuelle transformée. C'est particulièrement visible à la danse, où l'expression prend ses racines dans le corps et où ce dernier affiche son désir dionysiaque d'envahir l'espace et le temps avec la grâce apollinienne des mouvements pour seule pudeur.

Lundi 1 juillet 1991 - 23h

J'ai cinquante ans et j'ai d'énormes progrès à faire. Le piano ! Je commence à faire les exercices (entre autres exercices requis par ma prof) du Pianiste Virtuose de Hanon : cent pages de portées serrées ! Le tout s'exécute en une heure, précise le préambule, mais avant d'y arriver, il me faudra des années à une heure par jour au moins. Alors je ne sais pas si j'y arriverai, si je serai un jour cet homme jouant du piano avec aisance, qui vit dans mon rêve, mais je sais déjà que ce sera mérité ou ne sera pas. Et s'il n'y avait que le piano, mais il y a la danse... Ce n'est pas fini, même si l'époque, il y a deux ans et demi, où j'avais peur de ne pas y arriver, me fait sourire maintenant. Et puis, même si cela ne semble pas présenter de difficulté majeure, il y a cet appartement que je dois finir d'installer pour y organiser les soirées, dansantes ou non, qui doivent être la renaissance de ma vie sociale. Et bien sûr il y a la femme. Celle que je n'ai jamais su trouver, ou jamais sur reconnaître, ou jamais su garder. Et si je réussissais enfin dans ce domaine, ce serait pour aller à la rencontre de nouvelles difficultés plus redoutables, et d'efforts encore plus grands que tous ceux que je viens d'énumérer.

Mardi 2 juillet 1991 - 23h

Le plus difficile (je ne me reconnais plus en parlant ainsi) c'est de réussir à gérer correctement mes affaires, et mieux à y réussir, car sans cela rien ne sera possible. Mais comment imaginer que je puisse réussir, moi qui ai collectionné les fiascos en tout genre pendant un demi-siècle ! Peu importe si cela me plaît d'essayer. Si nous avions tout le temps ? Mais ça ne serait plus intéressant ! Alors puisqu'il faudra mourir avant d'avoir fini... Eh bien, nous mourrons ! Et l'on meure quand même mieux en sachant jouer du piano qu'autrement. De toutes ces réflexions d'amer courage je mesure combien je regrette d'avoir baissé les bras naguère et d'avoir renoncé à con courir au jeu de la vie pour devenir le meilleur. Je ne savais pas que j'avais une chance, je n'imaginais pas ce que c'était que d'être le meilleur, je savais même pas, je crois, qu'il y avait un meilleur. On m'en avait vaguement parlé pourtant, mais je n'y avais rien compris. Et même, je me demande aujourd'hui si ceux qui m'en parlaient y avaient eux-mêmes compris quelque chose.

Mercredi 3 juillet 1991 - 9h

Hier j'ai vu Pierre C. que j'ai trouvé encore plus diminué. Voilà une vision de la mort qui avance lentement, mais régulièrement et inexorablement, à laquelle chacun de nous souhaiterait échapper plus encore qu'à toute autre forme de mort. Mais comment, sinon en précipitant sa fin ? L'ennui est que la vie, pour ne pas dire l'organisation sociale, nous offre surtout des occasions de mourir vite tant qu'on est jeune. C'est ce qu'on appelle mourir en beauté.

Jeudi 4 juillet 1991 - 23h

Samedi je suis invité chez Philippe Q. qui fête son mariage. Déjà j'en suis ému et je leur ai choisi un petit cadeau dans tout mon attirail. En parlant de mariage... je suis tombé sous le charme d'une des assistantes du Dr Pouhane. C'est la nouvelle qui m'avait lancé un "c'est chouette !" dès aperçu ma mèche chirurgicale, dont je n'aurais pas pu jurer que ce n'était pas commercial, bien qu'apparemment très spontané. Enfin, comme il m'avait semblé reconnaître la voix de ce charmant petit bout de femme au téléphone, je lui demandais de se nommer, pour lui, expliquai-je, pouvoir l'identifier plus tard et vérifier mon hypothèse. A ces mots elle m'a demandé carrément de lui décrire son physique, pour se reconnaître dans ma description après avoir joué un peu. C'est un début intéressant, mais quand elle me retirera les agrafes il faudra trouver autre chose. La vie a quand même des côtés charmants !

Vendredi 5 juillet 1991 - 23h

Aujourd'hui, en arrivant tout émoustillé à ma deuxième leçon de piano, je trouve porte close avec un mot de la prof dessus, me disant qu'elle a vainement cherché à me joindre (comment ?) et qu'elle a dû s'absenter. Ca m'a fichu un coup de barre. D'aucun penseront qu'il n'en faut pas beaucoup ! Moi, je trouve que si les gens vous faisaient faux bond une fois sur dix ce serait vivable. Le problème est que c'est plutôt une fois sur dix qu'ils sont au rendez-vous. Tel mon peintre qui s'est encore une fois évanoui dans la nature en plantant là tout son matériel. Ecœuré de tout, je ne suis pas allé à la soirée dansante, je suis rentré et j'ai passé la soirée à ne rien faire, sinon à lire deux bandes dessinées et à caresser de nouveaux des rêves de fuite : tout planter là et aller au loin musarder sur des terrasses contempler des paysages magnifiques. C'est un beau rêve auquel je ne crois plus.

Samedi 6 juillet 1991 - 24h

Voilà, je suis allé à la fête du mariage de Philippe Quint. qui avait lieu dans la cour carrée, style les Trois Mousquetaires, de son immeuble de la rue Pavée... Sa grande bringue de femme avec l'accent de Toulouse, sa petite gamine, des tas d'enfants, ceux des voisins, et les invités de tous horizons, avec bien sûr les parents du marié et de la mariée... Dans une ambiance détendue, bien dans le style de l'hôte, j'ai vu des gens heureux. Enfin, disons à la manière de Winnicott : suffisamment heureux, et suffisamment normaux. Une bonne occasion pour moi de me demander où j'en suis. Et de revenir sur le pourquoi du comment. Pour la première fois, l'idée m'est venue qu'avec mon ex, c'était dès le début que je n'avais pas ce que je désirais, ni ce dont j'avais besoin. A vrai dire il fallait bien être complètement malade pour espérer quelque chose d'une femme qui pleurait à tous bouts de champ (mais pas en présence d'autres témoins) sans dire un mot. Le cœur aussi sec que les yeux inondés ! Mais, je ne pouvais pas en tirer de conclusion car c'était pour moi une situation aussi normale qu'une autre. C'est la fusion initiale des personnalités naissantes dont parle Winnicott (ou Freud ?) que j'étais incapable de pratiquer par manque de structure, ce qui m'a conduit à cette fusion foireuse avec quelqu'un de radicalement "afusionnel", ou qui avait déjà fusionné bizarrement. Et maintenant, quelle fusion ? Ce ne sera pas facile, aujourd'hui comme hier, pour des raisons différentes et pour les mêmes au fond.

Dimanche 7 juillet 1991 - 23h

Où en suis-je au juste ? Ce n'est pas toujours facile de le savoir. Je sais que tout est en plan : mes travaux d'aménagement, mes ambitions financières, et pour ma lettre je m'interroge, quant à la musique, je vois maintenant combien la route sera longue. Mais le plus grave de tout c'est d'être en panne de courage comme je me suis senti aujourd'hui. Mais ne désespérons pas c'est peut-être simplement le creux de la vague. De ce désarroi un nouvel ordre va sortir.

Lundi 8 juillet 1991 - 22h

Bon, ce matin mon peintre est arrivé et s'est mis au travail. Comme dans la chanson d'un Homme et une Femme : "La vie repart !" Stimulée par ces nouveaux enjeux, j'ai passé la matinée au magasin du bricolage pour chercher les baguettes murales qui me plaisaient (celle prises par le peintre n'étant pas de mon goût) et quelques autres bricoles, et j'ai aussi racheté un verre pour remplacer celui, cassé dans le déménagement il y a deux ans, qui couvrait mon oeuvre d'art (la représentation coloriée du plan hyperbolique de Christian) qui, maintenant rayonne au-dessus de mon lit. Ca peut paraître peu de chose mais ce sont les vraies valeurs de la vie. Ca et les valses de Strauss, que je n'ai cessé d'écouter depuis hier, et je trouve que la vie vaut le coup. Seul mon numéro de juillet pâtit de la situation. Enfin, je crois que j'y arriverai (à installer cet appartement) et que ce sera pas mal. Ce sera le deuxième dans ma vie et le premier pour moi vraiment (le précédent ce fut pour celle que je croyais être ma femme)... et le dernier je pense. Ou alors, la prochaine fois Dame Fortune me prêtera sa main agile, sinon je retournerai au nomadisme des origines, car malgré tout, je ne veux pas finir ma vie ici.

Mardi 9 juillet 1991 - 24h

Corinne, l'assez mignonne cantatrice qui fréquente épisodiquement le cours de danse, ne me parle plus du tout. Avec elle, il n'y a eu que le temps d'un départ un tout petit peu prometteur, pendant une brève période et puis ça a commencé à se dégrader et n'a pas cessé depuis. Je me demande si au début, alors que je lui faisais un peu de charme, elle ne m'aurait pas attribué par erreur une importance quelconque à l'école, qui n'avait évidemment plus de sens quand elle a commencé à se diriger vers le lit du prof. Plus j'avance dans la vie, plus je constate que la femme, la femme rêvée, adorée, la femme éternelle... se révèle généralement comme un tyran impitoyable dès lors qu'elle a le pouvoir. Je suppose que j'aurais pu m'en faire une idée avant d'en pâtir en puisant dans le capital intellectuel mis à ma disposition par la tradition. Mais, dans ce domaine comme dans les autres, et même dans celui-là tout spécialement, comment croire que les aînées ont les clés de l'énigme, lorsqu'ils donnent l'exemple de la fausseté et de la médiocrité prétentieuse.

Mercredi 10 juillet 1991 - 23h

Le peintre qui avait de nouveau disparu dans la nature est revenu et s'est enfin mis sérieusement au travail. Ce genre de situation me replonge dans mes problèmes d'identité : est-ce que, à force de vouloir être la bonne pâte, qui met les gens à l'aise, je ne me mets pas systématiquement en situation de me faire exploiter ? Cela dit s'il faut être craint, comment y parvenir ?... Make Things Happend, il va falloir que je lise ce livre ! Enfin, je suis quand même heureux de voir l'appartement avancer, si peu que ce soit pour le moment. Et je spécule sur mon plaisir futur de le voir apprêté selon mon goût. A défaut de femme, j'aurai au moins un cadre de ma vie.

Jeudi 11 juillet 1991 - 22h

Ce soir je suis rentré du cours de danse, qui s'était déroulé dans la chaleur accablante avec le dernier carré de fidèles, pour trouver ma chambre envahie de fourmis en vol nuptial. J'ai aspiré pendant une demi-heure cette belle vermine en chaleur, puis, je me suis mis à table pour mettre sous enveloppe mon numéro que je voulais absolument mettre ce soir à la boite. Fatalitas ! J'ai inversé les pages six et sept. Philosophe tout de même, j'ai écouté les airs dolents de John Dowland pour me consoler. Et demain je repars au combat. La vraie vie, c'est au bord du précipice. Et encore je n'ai pas fait la guerre.

Vendredi 12 juillet 1991 - 22h

Ce vendredi soir, je ne suis pas allé à la soirée dansante, et ça fait maintenant longtemps. Le peintre à fini le bureau, cette nuit il sèche et demain je commence à l'installer dans une journée marathon qui se terminera par le bal populaire du 13 juillet à Sceaux. Tout à l'heure comme je me promenais dans le parc, je me faisais cette réflexion, au demeurant banale : que d'efforts pour si peu de résultat ! Là, je vais installer un bureau pour une lettre qui survit de justesse, et tout est à l'avenant. Comme j'en étais là, il m'est revenu en mémoire une réplique de Rett Buttler, à la fin de la version cinématographique de Autant en Emporte le Vent, disant en quittant sa femme qu'il ne pouvait admettre qu'il ne restait plus rien de charmant dans la vie. Il était riche, mais avait quand même tout raté. Je ne suis pas riche et j'ai, en plus, tout raté. Je vis avec mon impuissance comme l'autre avec sa solitude, mais je crois quand même que je saurais trouver un charme à l'existence, même si, comme je le crains, mes ultimes tentatives soient d'ultimes fiascos.

Samedi 13 juillet 1991 - 24h

Le bal était complètement raté. Il faut dire qu'il pleuvait par intermittence. Quelques danseurs profitaient des périodes d'accalmie pour patauger dans un centimètre de flotte, et tous dansaient mal. Contrairement à l'année dernière, je n'ai trouvé personne, deux nanas m'ont envoyé sur les roses poliment, pour se mettre à danser ensemble un peu plus tard. De toute façon le cœur n'y était pas, ni chez elles ni chez moi. D'une façon générale, mon oeil est plutôt attiré par les jeunes filles, qui, dans des groupes de trois ou quatre, se trémousse sur place sans oser approcher de la piste de danse. Une jolie femme de trente ans bien parée c'est évidemment un régal pour la vue, mais celles que je vois, la plupart du temps, ne valent pas le coup d’œil. Les jeunes filles ont souvent pour elles une grâce d'autant plus charmante qu'on la sent éphémère, mais sexuellement et intellectuellement ce ne sont encore que des embryons. Quand d'aventure je tombe sur des photos de moi à cet âge, je m'aperçois que j'étais comme cela aussi. Je suppose que le résultat d'une éducation réussie serait de concilier jeunesse et maturité, charme et assurance. C'est visible, fort peu d'éducations sont réussies.

Dimanche 14 juillet 1991 - 24h

J'ai écouté plusieurs fois les valses de Strauss, sur le disque que j'ai emprunté à la bibliothèque, notamment les plus célèbres : Sur le Beau Danube Bleu et La Valse de l'Empereur. Quelle élégance ! Quand j'écoute cette musique, j'ai tout de suite un bal dans la tête avec les hommes en habits et les femmes en longues robes blanches : le Bal de l'Empereur, précisément. La vie est trop courte ! Même si j'avais commencé tout de suite à tirer des plans, je n'aurais pas eu le temps de faire tout ce dont maintenant j'ai envie. Mais çà, le Bal de l'Empereur à Vienne, ou quelque chose du même niveau, si cela existe, j'espère de tout mon cœur y arriver. Il reste cependant à trouver la cavalière adéquate.

Lundi 15 juillet 1991 - 24h

En parlant de tirer des plans... De prendre la vie comme un combat sans trêve ni repos, et, dès le départ, évaluer les forces en présences, étudier le terrain, repérer les adversaires, les ennemis, faire le compte de ses alliés, se méfier de ses amis..., puis se fixer des objectifs et des étapes de réalisation. Enfin adopter une approche scientifique de l'existence, je pense que j'aurais pu le faire très bien. Mais comme il est vain et facile de penser cela. J'y pense parce que je crois que ce qui m'a manqué pour ce faire, ce fut la motivation. Je suis devenu un spontanéiste : avoir tout, tout de suite et rien à la longue, par désespoir. Maintenant je change mon fusil d'épaule, car c'est tout ce qui me reste à faire.

Mardi 16 juillet 1991 - 24h

J'ai pu constater en allant au cours de danse que maintenant Trouy m'ignore, je suppose qu'elle est vexée de mon manque d'initiative. Certes je n'ai pas été à la hauteur de la situation. Je ne voyais absolument pas ce que j'aurais pu lui proposer, et je ne le vois toujours pas d'ailleurs. Il eut fallu que l'appartement soit installé, comme d'ailleurs elle l'avait exprimé en me demandant où en étaient mes travaux. Ils avancent, mais Dieu que c'est dur ! Et en plus maintenant, je crois bien que leur fin arrivera trop tard : après la bataille pour ce désir-là. C'est la vie !

Mercredi 17 juillet 1991 - 2h

Depuis une semaine dans les travaux, je ne vis plus... Je veux dire que je ne vis plus normalement. C'est comme une maladie qui oblige à renoncer certaines des activités habituelles. Je suis passé en économie de guerre, dans la fièvre de l'action urgente. Je ne dépouille plus mon courrier (d'ailleurs celui d'hier est encore dans la boite), je ne fais plus mes gammes, j'ai bien du mal à penser à mon journal et, comble de malheur, ma chambre, si bien arrangée dans son style dépouillé, est maintenant transformée en dépotoir en attendant que le bureau soit installé. Heureusement, cela avance vite et bien. Je pense avoir fini l'électricité ce soir et, avec un peu de chance le reste demain, pour pouvoir reprendre le travail normal après-demain. En attendant, comme j'ai profité d'un réveil-besoin-naturel, pour ajouter un point de colle sur mon fil électrique, je me paye une superbe insomnie. Mais pas en pure perte, car j'ai trouvé comment disposer la sono de façon sioux.

Jeudi 18 juillet 1991 - 24h

A seconde vue, l'idée, dont j'étais si content l'autre nuit, d'installer la chaîne Hifi dans le petit couloir allant de l'entrée aux chambres, ne tient pas. Elle était basée sur l'achat d'une nouvelle chaîne à télécommande, que j'aurais pu, en principe, atteindre à partir de toutes les pièces. Ce qui m'a fait y renoncer, c'est que les cinquante mètres de câble que j'aurais dû tirer pour pouvoir brancher des enceintes aux deux extrémités de l'appartement devraient être à quatre fils, car il y a deux fils par enceinte. C'est vraiment trop gros. Non, la meilleure solution est d'installer la chaîne que j'ai dans le bureau et de réserver celle à télécommande pour le séjour. Pour que ce soit parfait, il faudra aussi que je rachète une deuxième paire de ces excellentes enceintes JBL. Tout ce luxe me donne le vertige ! Je ne sais pas si, au bout du compte, je vais tirer de mon installation les joies que j'en espère, mais je sais au moins que, si c'est le cas, elles auront été méritées.

Vendredi 19 juillet 1991 - 24h

J'ai renoncé, une fois encore à aller à la soirée dansante. Je suis trop crevé et mes mains ont trop souffert sur mon chantier. Je me couche et, fatigué, énervé, je n'arrive pas à dormir. Alors le passé, qui ne dort pas non plus, me rejoint. J'ai fini par souffrir énormément, extraordinairement je crois, d'avoir lié mon existence à une femme qui ne voulait rien, en dehors d'elle-même, et dont l'affectivité complètement stérile n'attachait aucune valeur aux relations avec autrui, en fin de compte, un répugnant narcisse. Je suis tombé de haut quand je l'ai compris, mais j'ai maintenant l'impression que c'était un boomerang. Comme je recherchais des emplois (la recherche) où les résultats étaient peu ou prou déconnectés de l'embauche (l'employeur le plus éloigné possible du client) j'ai cherché une femme qui n'exerçait sur moi aucune pression quant à la construction familiale que je voulais réaliser. Les désirs de celle-là ne risquaient pas de me faire peur car elle n'en avait aucun dans le domaine.

Samedi 20 juillet 1991 - 24h

Je suis allé à la soirée d'astronomie, organisée par Michel (un autre camarade de la danse) chez Micheline Il a profité de son jardin de banlieue, loin des lumières de la ville pour installer sa lunette. Après nous avoir désigné les constellations (pour y voir un cygne ou des ourses, il faut de l'imagination) il nous a fait observer quelques corps célestes : Vénus, puis quelques étoiles doubles, dont le charmant duo d'Albiréo, constitué d'une géante étoile rouge et une naine bleue. Et, pour finir, nous avons pu admirer Saturne avec son légendaire anneau fait de glace pilée. C'était très agréable ! Tout à fait ce dont j'avais besoin pour me changer les idées.

Dimanche 21 juillet 1991 - 22h

Les jours passent à pas de géant et je n'ai pas fini d'installer l'électricité dans mon futur bureau. Il faut dire que mon installation de trois circuits distincts, avec douze prises, plus celui du téléphone, dans les plinthes universelles est du haut vol, et que j'ai fait quelques erreurs qui m'ont retardé d'autant. Tous ces efforts pour une jouissance d'autant plus aléatoire, que le temps passe et qu'elle ne vient pas. Cela me rappelle lorsque j'étais entré pour la première fois dans l'appartement de la rue Saint Lambert (que j'allais occuper pendant plus de dix ans) avec la bande des copains de l'époque. Tout était à refaire et personne ne songeait à y faire quoi que ce soit, mais plutôt à se payer ma tête si je m'étais lancé dans quelques travaux. La situation était tellement désespérée que j'en perdais le sommeil. Aujourd'hui je garde espoir mais j'atteins un point d'usure mentale où les efforts de bricolage et de rangement commencent à me paraître hideux. En plus, je vis de nouveau dans un capharnaüm indescriptible, ma belle chambre à la japonaise, que j'appréciais tellement, est transformée en entrepôt.

Lundi 22 juillet 1991 - 22h

Ouf ! j'ai fini d'installer mes circuits électriques. Bonne nouvelle pour mes doigts qui sont pleins de trous ! Mais ça m'a pris trop de temps et demain il va falloir recommencer la course, entre ceci et cela. Je comprends sur le tard que dans la vie, si l'on veut en faire quelque chose, on n'a pas le temps de souffler. Cela dit, la rage qui me pousse, j'ai bien l'impression que c'est de l'agressivité transformée. Une agressivité que j'avais tout au début sans doute, en tout cas aussi à dix-huit ans, quand je me suis lancé dans la vie sans rien savoir des obstacles que j'allais rencontrer. Puis, curieusement, cette agressivité que j'avais perdue ("peace brother !"), je la retrouve à présent... un peu tard.

Mardi 23 juillet 1991 - 24h

J'ai installé la chaîne Hifi et les enceintes dans le mon nouveau bureau et, pour passer la soirée, j'ai écouté Les Contes d'Hoffman, unique opéra du maître de l'opérette. C'est inhumain de fidélité ! Du moins à mes oreilles qui ne sont peut-être pas parmi les plus fines - c'est ce que doit me révéler peu à peu l'étude de la musique. En tout cas, avec les enceintes judicieusement disposées, la restitution de l'espace sonore et la qualité musicale est telle, que je suis atteint par "la légère narcose", provoquée par les oeuvres d'art, dont parle Freud. Cela a un côté effrayant quand je pense que ce pourrait être l'essentiel du contenu de ma vie désormais. Exactement l'inverse de ce que j'imaginais à mes débuts.

Mercredi 24 juillet 1991 - 23h

En rentrant de chez l'ophtalmologiste qui m'a annoncé que "j'entrais dans l'ère de la presbytie, je trouve un message téléphonique enregistré de Margritt, qui me donne leur numéro à Bad Harzburg, le lieu de villégiature de la famille. Comme il se fait tard, je rappellerai demain. Avec tout le travail que j'ai, professionnellement comme à la maison, et le retard que j'accumule irrésistiblement, je suis naturellement tenté de rester ici tout le mois d'août pour avancer. Mais ce serait une erreur, je crois, il faut que je me change les idées et que je ne reste pas collé à mes difficultés. Je ferais le plein d'énergie pour la rentrée, du moins je l'espère, et il ne faut pas que j'oublie que la vie doit avoir son charme.

Jeudi 25 juillet 1991 - 23h

J'ai eu Margritt au téléphone. Il apparaît qu'ils sont à Bad Harzburg depuis plus de deux semaines. Je ne pourrais pas les rejoindre et aller à Berlin ensuite avec eux, comme je l'avais envisagé, car ils désirent être seuls pour effectuer la rentrée et je les comprends. Mais il y a une autre solution qui est aussi bonne, car Klaus va retourner passer une semaine à Berlin avec son fils à partir du trois août. Je vais donc aller directement les rejoindre, passer cette semaine avec eux dans ce Berlin réunifié que je rêve de voir, et ensuite rejoindre Bad Harzburg et le reste de la famille avec eux, pour une dizaine de jours supplémentaires. C'est parfait, et je m'en réjouis déjà. Le plus curieux dans tout ça, c'est que ce sont des anciens amis de mon ex, et que je n'ai pas de problème à les fréquenter. Ce doit être surtout grâce à l'attitude très intuitive dont a fait preuve Klaus.

Vendredi 26 juillet 1991 - 24h

Ce vendredi, je suis retourné à la soirée dansante, après une longue éclipse due à mes travaux, et j'en reviens moulu avec un bon mal aux jambes qui m'empêche de dormir. Mais ce fut une soirée qui m'apporta de grandes satisfactions. André, surnommé "l'homme caoutchouc", l'extraordinaire danseur de la vieille école, et Jacqueline, sa cavalière attitrée, l'ancienne prof de danse, m'ont dit que j'avais fait beaucoup de progrès. Jacqueline est même allée jusqu'à dire à Micheline (mais je l'ai entendu) que j'avais fait des "progrès extraordinaires"... rien que ça ! Et à moi, elle m'a dit que je dansais beaucoup plus décontracté. C'est peut-être le meilleur des compliments ! La décontraction, l'aisance... c'est ce dont j'ai le plus besoin (le style c'est l'homme, nous y venons). Mais ce n'est pas la décontraction "cool" dans le genre de celle que procure la fumette, c'est la décontraction, l'aisance, pour faire quelque chose de difficile : l'étonnante et trompeuse facilité qui rayonne du geste de l'artiste. Belle soirée déjà, mais ce n'est pas tout... Mais je vais laisser passer la nuit sur cette seconde partie.

Samedi 27 juillet 1991 - 11h

Hier soir, en revenant de la soirée dansante, dans la voiture je discutais avec Micheline. Et comme souvent, alors que je lui faisais part de mes difficultés du moment, essentiellement liées à mes travaux, elle, pour me remonter le moral pour la forme, me faisait un bilan plutôt élogieux de mes activités des deux dernières années. Et, parlant notamment de mon assiduité à la danse, elle soulignait le bénéfice que j'en avais retiré et en particulier la disparition de mes douleurs du pied, dont elle se souvient bien du fait que je lui demandais alors la permission de retirer ma chaussure lors du trajet de retour. Et brusquement, je me suis rendu compte que je ne pensais plus à cet accident. J'en ai été stupéfait. Cet épisode épouvantable avec ses souffrances sans fin, la douleur mordante qui me mangeait la cheville en permanence et plus encore à chaque pas, et qui me rappelait sans cesse l'humiliation d'avoir été à ce point méprisé... Ce serait maintenant du passé ! Je croyais, je ne pouvais pas ne pas croire, que cela faisait désormais partie de moi comme une empreinte indélébile et bien visible. Et bien non ! La prédiction de Jean-Pierre, s'est vérifiée, me voilà lavé : de la merde, du sang, et des larmes. C'est oublié.

Dimanche 28 juillet 1991 - 23h

Aujourd'hui, j'ai passé la journée à construire des étagères démontables, sur mesure, qui m'ont permis d'installer ma chaîne exactement là où je voulais, au-dessus de l'ordinateur et à porter de main pour régler le son en cas de coup de téléphone. Il m'a fallu scier planches et cornières métalliques, meuler, percer, visser, coller, clouer... ce fut un travail de romain. Paradoxalement, c'est maintenant que je m'en sort à peu près, au prix, il est vrai de durs efforts (mais c'est précisément parce que je suis capable de ces efforts que je m'en sort) que je ressens le mieux ma vie comme un gâchis. J'en ai assez de savoir-faire un peu de tout à peu près bien. Il me manque l'excellence que je n'ai pas développé dans le métier que je n'ai pas appris. Je n'ai que trente ans de retard, mais ce n'est que maintenant que je comprends que j'en avais la capacité instrumentale (force physique, sens, cognition et mémoire), suffisamment en tout cas pour tenter ma chance. Etre excellent, être demandé, et procéder à l'échange de son savoir-faire. Voilà le simple schéma social dont ma perception était altérée par mon incapacité à procéder à l'échange - ma véritable infirmité. Aujourd'hui, je n'ai plus envie d'être un bricoleur doué. Et je me suis juré qu'une fois cet appartement installé, je ne me lancerais plus, de ma vie, dans une telle entreprise. Bien, mais comment dépasser la situation ?

Lundi 29 juillet 1991 - 23h

Troisième invasion des fourmis. Ces bestioles s'acharnent à essaimer dans ma chambre malgré ma désapprobation et je ne peux pas rendre la fenêtre étanche tant que mes livres sont posés devant. Ce n'est qu'un petit exemple de plus, mais depuis que je déborde d'activité je ressens de façon plus aiguë la loi de l'emmerdement maximum. Il faudra s'en méfier dans les prises de risques futures. Il me reste encore deux bricolages à réaliser avant de pouvoir retrouver mes activités habituelles j'espère vraiment qu'ils seront finis demain. Mais je me trompe toujours dans ces pronostics, le cache-tuyau de l'entrée m'a pris la journée entière et non la demie comme je le pensais en commençant. Je suis débordé en tout et en déséquilibre permanent. Je ne sais même pas si mes choix, de faire ceci plutôt que cela, sont judicieux, mais j'avance. D'ailleurs la théorie de Jean-Pierre sur l'activisme, seule manière de retrouver l'équilibre moral qui peut rendre la rencontre possible, se vérifie parfaitement. Espérons que pendant qu'il boude, il aura la bonne idée de la mettre en pratique.

Mardi 30 juillet 1991 - 24h

Quand je ne dors pas, je pense à de ces trucs... Par exemple ceci : La foi dans le divin nous commande une synthèse impossible à réaliser entre les exigences du monde animal où nous prenons racines et celles de l'esprit. Mais la tentative est obligée, car ceux qui y renoncent s'abîment dans le noir. Mais quelle est l'origine de cette foi ? Aussi, qu'en était-il avant l'apparition du monothéisme et de sa forte corrélation éthique ? Enfin, comment comprendre la déconnexion chez beaucoup de croyants entre leur foi et leur oeuvres, et inversement la dynamisme de la morale civile chez les septiques ? Voilà beaucoup de questions, pour lesquelles je doute qu'il y ai des réponses.

Mercredi 31 juillet 1991 - 22h

Savoir tout faire et tout faire par soi-même. C'était ma conception de la liberté. Je vois bien aujourd'hui que j'étais "malade du relationnel", pour employer un jargon dépassé. Pas autant, cependant, que ce gars entraperçu dans le midi, qui s'était fait arracher toutes les dents et fait mettre un dentier, mais pas mal quand même. Le problème n'était pas de d'accomplir des performances, parfois je me donnais la preuve que j'en étais capable. Le problème était de tirer un juste bénéfice de la performance, et maintenant encore je n'y arrive pas aussi bien que la plupart. Cela va continuer de s'arranger, je pense. Mais si je suis rétabli (réhabilité serait plus exact) complètement un jour et suffisamment déjà, ce dont je ne suis pas encore guéri c'est de commencer réellement à vivre avec vingt-cinq ou trente ans de retard.

Jeudi 1er août 1991 - 24h

J'ai un visiteur impromptu, un gros chat noir à cravate blanche et au poil bien brillant, qui semble chercher une résidence d'été. J'ai cependant peine à croire que ce chat aux allures tout à fait scéennes ait été abandonné. Mais qui sait ! En tout cas cette présence physique et sociale m'a relancé dans des interrogations sur l'opportunité de faire entrer un animal familier. J'avais pensé à un petit yorkshire. Un "york cher", comme dit Pozza en parlant du sien. Je me souviens à ce propos du personnage interpréter par Kirk Douglas, dans ce film un peu cucul intitulé "Seuls sont les Indomptés", qui disait, en parlant de son cheval "plus attachant qu'une femme". Les animaux ne trahissent pas, je suppose, c'est sans doute pour cela qu'ils sont moins intéressants.

Vendredi 1er août 1991 - 23h

Le chat est revenu dîner et coucher. Chaque fois me fait penser à me prendre un compagnon à quatre pattes. C'est vrai que cette présence physique est une compagnie, même si c'est sans conversation. Moi j'aime bien la conversation. J'avais naguère lu une nouvelle de science fiction où, sur quelque planète, une humanité exotique avait des animaux familiers doués de la parole. En fait il est difficile d'imaginer que l'on puisse échanger des idées, mêmes simplettes, avec qui ne serait pas un être humain - un égal par quelque endroit. Cela dit, il y a des gens que la conversation barbe, plutôt des femmes d'ailleurs - une constatation qui peut entraîner loin. Comme j'en faisais la remarque (la conversation vous barbe) à ma prof de danse, que j'avais effectivement l'impression de barber avec mon bavardage. Elle me rétorqua avec une touchante simplicité : non mais je ne trouve rien à dire. Avec mon ex c'était un autre son de cloche. La conversation (perçue comme une conquête de la femme) était abondante mais factice, comme les bijoux en toc. Ses prétentions nourrissaient mes illusions, et vice versa. Pour en revenir aux animaux familiers, c'était aussi une présence physique, mais qui se payait de mots.

Samedi 3 août 1991 - 24h

Le peintre a enfin terminé ses travaux, in extremis. Nous avons passé les dernières heures de la soirée à rédiger le devis et la facture. Cet épisode me confirme que je n'installerai jamais plus d'autre appartement. Et je repense à finir ma vie dans une errance que je rêve relativement confortable. Mais c'est sans doute encore une illusion. Je suis vanné. Je prends le train demain à sept heures trente et rien n'est prêt. Il faudra que je me bourre, à la hâte, une valise de linge non repassé. Tout ce que je n'aime pas ! Je mets le réveil à quatre heures trente, cela devrait suffire mais ce sera la course.

Dimanche 4 août 1991 - 23h

Ce matin, réveillé à quatre heures trente par le réveil, je me suis rendu compte que la peinture n'était pas sèche et que l'idée de ne fermer que les stores en laissant les fenêtre ouvertes risquaient de me gâcher les vacances par des appréhensions. De plus je n'avais vraiment pas le temps de préparer ma valise, et de fait j'ai passer pratiquement l'après-midi à repasser. J'ai donc appelé Klaus pour lui dire que j'arrivais un jour plus tard. "C'est dommage !" fut son seul commentaire. Je me suis aperçu avec angoisse que j'aurais, malgré mes bonnes résolutions, oublié mon petit boulot sans eau, sur le balcon, lui qui, lors de mon absence précédente avait déjà failli y laisser son écorce. Maintenant, je le laisse à l'intérieur les pieds dans une bassine d'eau. Il va manquer un peu de soleil, mais on ne peut pas tout avoir. Ce coup-ci, je suis fin prêt. J'ai essayé de mettre le chat pépère à la porte, ce qu'il refuse clairement. Finalement je me suis laissé fléchir en maudissant ma faiblesse, car si demain je pars en l'enfermant, ce sera affreux. Pour diminuer ce risque j'ai fermé toutes les pièces sauf ma chambre et le séjour. Vive les vacances !

Lundi 5 août 1991 - 14h

Après un voyage Paris-Cologne sympathique, en compagnie (jusqu'à Charleroi) de trois jeunes gens communicatifs, dont deux anglaises francophones, me voila dans l'express de Berlin, qui vient de s'ébranler. J'ai trouvé sans peine un compartiment avec une place près de la fenêtre, en sens inverse de la marche toutefois. J'ai en face de moi une vieille rombière d'au moins soixante ans qui semblé avoir fait sienne la devise : "Lila mein letze Versucht", à en juger par sa robe à demi-transparente, ornée de fleurs mauves, le tout agrémenté d'une avalanche de bijoux fantaisie. Mais le spectacle n'a rien de désagréable, il serait même plutôt intéressant. A ma gauche, à une place plus loin au coin du couloir, c'est encore plus intéressant. Une jeune japonaise, qui m'a salué à mon entrée, est sagement assise, les yeux baissés sur ses notes. Ce doit être une pucelle... c'est du moins ce que m'inspire sa façon de tenir ses pieds les pointes en dedans, dans une sorte de fermeture défensive de tout le corps. Ce doit aussi être une étudiante plutôt "high class" pour voyager en première. Avec sa robe blanche à rayures bleues (ou inversement), ses chaussures de toile bleue, son petit sac à main bleu et son petit air fleur bleue, sa mise est d'un parfait bon goût et exprime une modestie de bon aloi. Tout le contraire de la rombière d'en face. Paf ! le haut-parleur me tire de ma rêverie pour annoncer notre arrivée à Dusseldorf et je vois ma japonaise boucler son sac. Juste au moment ou je me disais que d'ici Berlin nous aurions tout le temps de faire connaissance !

Mardi 6 août 1991 - 15h

Mon père naturel ! Malheureusement je continue à penser à lui alors que je voudrais l'oublier, et même complètement si c'était possible. Mais cependant j'y pense ; et plus je pense à lui, plus j'ai l'impression de comprendre sa position. Comment sa maladie, cette méchanceté apparemment gratuite du destin, venait lui servir de justification pour toutes ses lâchetés, toutes ses vilenies, qui en fait trouvaient ailleurs leur source. Et par exemple, lors de notre extrême dernière rencontre, son besoin réel de trouver en moi appui et considération pour sa fin (vraiment cette fois) prochaine, qui s'exprimait sans porter aucune atténuation à la bête méchanceté, le mépris hostile et l'iniquité prétentieuse qu'il continuait de manifester à mon égard. Cela veut dire qu'il n'a jamais ressenti aucune nécessité de réciprocité, ni le fait qu'en attaquant dès le départ quelqu'un qu'il aurait dû défendre, il avait irrémédiablement faussé le jeu. Le plus beau de l'histoire, c'est que je me rends compte à présent que ma mère naturelle est de la même farine de charbon de bois, et même, bonnet à peu près aussi noir, mon ex, que je n'irai pas jusqu'à qualifier de naturelle. Enfin, me voilà arrivé à Berlin pour oublier tout ça (bien que paradoxalement c'est là que nous nous étions connus), dans un voyage qui commence bien. Car, hier soir dans le train, peu après l'arrêt à Posdam, j'ai eu la surprise de voir un homme et un enfant faire irruption dans mon compartiment. C'était Klaus et Robert qui étaient venu à ma rencontre.

Mercredi 7 août 1991 - 9h

Hier soir, Klaus m'a entraîné dans une conversation sur ma relation, ou plutôt la fin de la relation, avec mon ex, qui pour avoir été longue, n'a remarquablement rien apporté. Je veux dire par là que ce matin, aucun éclairage nouveau n'est apparu, comme il eut été normal après une conversation de plusieurs heures. C'est là sans doute la confirmation que cette histoire est maintenant vraiment du passé. Une autre constatation est que mon analyse n'est pas vraiment convaincante, en tout cas elle n'a pas eu l'air d'exercer sur mon interlocuteur un grand pouvoir de conviction. Je crois qu'il faut voir là le fait que notre vie est tout le contraire d'un roman policier où tout s'éclaire lorsque les explications finales ont lieu. Un point positif est que mon isolement intellectuel et moral ne m'angoisse plus.

Jeudi 8 août 1991 - 24h

Hier, nous nous sommes retrouvés : Klaus, Robert et moi, dans l'ancien Berlin Est, et nous avons fini notre promenade à la porte de Brandebourg. Là se tient un marché où des turcs, pour l'essentiel, vendent des pièces d'uniformes des armées soviétique et est-allemande. Après quelques hésitations, j'avais fixé mon choix sur une toque soviétique en fausse fourrure, comme souvenir. Par principe, inspiré par les conseils d'Ebert, je me suis mis à marchander. Le Turc a réagi avec une telle brutalité que, écœuré, j'ai laissé là la toque... pour le regretter ensuite, car elle avait beaucoup d'allure. Klaus m'a ensuite fait remarquer qu'il était très difficile de marchander avec les Turcs. "C'est leur côté allemand" a-t-il ajouté. De plus selon lui, ils ont établi des tarifs pour ne pas se faire concurrence et sont liés solidairement.

Vendredi 9 août 1991 - 9h

L'affaire de la toque manquée d'hier a continué de me trotter dans la tête et m'a entraîné dans une série de réflexions. En allant plus loin dans cette voie, j'ai même pensé que le rêve que je caresse d'apparaître un beau jour transformé aux yeux de ma mère naturelle pour lui faire regretter de ne pas m'avoir aimé... Même cela me paraît maintenant à la fois vain et chimérique. Je crois qu'il n'y a rien à espérer dans cette direction. Mais quelle est la direction de l'espoir ?

Samedi 10 août 1991 - 10h

Hier, j'ai fait un grand tour à Berlin ex-Ouest, en suivant mon itinéraire d'autrefois. Parti de Bahnhof Zoo, j'ai revu l'Université Technique. Puis, de Steinplatz à Savignyplatz, j'ai revu les librairies ou je musardais si volontiers. J'ai ensuite poussé jusqu'à l'endroit où se trouvait le Club Républicain. Ce faisant, j'ai eu l'impression de fermer une série de portes derrière moi. Il n'y a plus rien pour moi à Berlin. A dix-huit ans je passais mon temps à ouvrir des portes. Mais une fois la porte ouverte je ne me risquais pas dans la voie ainsi offerte, je restais prudemment (du moins, je le vivais ainsi à l'époque) sur le seuil, uniquement préoccupé d'en ouvrir beaucoup avant de m'engager. Et quand, après biens des hésitations, j'ai avancé sans trop m'en rendre compte, je me suis quand même fourvoyé.

Dimanche 11 août 1991 - 9h

Nous voilà à Bad Harzburg, après une traversée de l'ex-Allemagne de l'Est en voiture. Ce voyage n'était pas possible autrefois, quand l'ancien régime ne permettait de traverser le pays que par certaines routes bien définies et très surveillées. Evidemment, les endroits inaccessibles, c'est-à-dire la plus grande partie du pays, étaient les plus déshérités. J'ai vu de petites villes moyenâgeuses, dont les maisons tombaient littéralement en ruine, avec des toits éventrés, des murs lézardés, etc. En même temps, on sent souffler un vent de renouveau et après un an la rénovation, rendue possible par les matériaux qui arrivent de l'Ouest, se manifeste en commençant par le centre, généralement l'hôtel de ville et sa place carrée. D'autre part, l'économie libérale est en marche, pour le meilleur et pour le pire. Cela se traduit déjà par l'ouverture de magasins d'antiquités et de petits cafés rénovés (économie touristique) où l'on vend cher des produits médiocres. Un vent de renouveau souffle aussi dans la rue, sur le spectacle qu'elle offre. A Postdam, par exemple, j'ai vu un club anarchiste qui n'existait certainement pas avant la réunification. Par ailleurs, j'ai vu plusieurs jeunes femmes se baladant avec des jeans ornés artisanalement d'un drapeau américain sous forme d'une bande encastrée dans la couture verticale de la hanche à la cheville. Comme j'interrogeai Klaus, il me dit que bien évidemment une telle chose n'était pas illégale sous l'ancien régime, mais que celui qui s'y risquait se trouvait immédiatement en butte à un feu roulant de questions (Camarade, pourquoi fais-tu cela ?) tout à fait dissuasif. Enfin, dernier point de la transformation en ce qui me concerne actuellement. Le massif montagneux du Harz a grosso modo la forme d'une saucisse orientée Est-Ouest, dont environ la moitié était à l'Est, avec Bad Harzburg à peu près au milieu (côté Ouest), ce qui nous permet maintenant de profiter de la réunification du Harz.

Lundi 12 août 1991 - 22h

Les jours se suivent et les ballades dans la montagne se ressemblent. C'est sympathique mais la lassitude s'installe vite. Pour varier les plaisirs, je me suis acheté un "Kneehose", qui est une sorte de culotte qui s'arrête au genou et se prolonge par de grandes chaussettes. C'est une tenue assez populaire en Allemagne et particulièrement adaptée à la randonnée pédestre. A par les balades et les sorties, je goûte l'atmosphère, un peu fade, de la vie de famille en vacances, avec les petites tragédies quotidiennes vécues par les enfants et le ronronnement apaisant des parents qui étouffent tous les incendies sous le poids de leur immense lassitude.

Mardi 13 août 1991 - 19h

J'ai passé la journée à Brunswick. Une ville où j'ai séjourné de nombreuse fois avec mon ex qui y avait ses parents, mais que je n'avais jamais visitée. Je l'ai découverte aujourd'hui avec son vieux quartier au centre et ses nombreux musées. J'ai passé une bonne partie de l'après-midi au musée juif. Il est essentiellement constitué par les éléments récupérés d'une synagogue abandonnée faute de fidèles. Avec aussi quelques documents sur la solution finale. Cette visite m'a renvoyé à ma lecture de ses derniers jours, du Que Sais-je : La Pensée Juive. J'imagine combien les juifs ont dû être de prime abord surpris par la haine des chrétiens, auxquels ils avaient presque tout apporté sur le plan spirituel. Peut-être ont-il vécu l'effroyable volonté de destruction des nazis comme un prolongement de cette haine, bien qu'en fait, ces derniers n'étaient pas chrétiens. Il faudra que j'en parle avec Hazon. Mon plus étrange ami, puisque j'en ai hérité. Certain ont eu l'amour en héritage, moi c'est l'amitié.

Mercredi 14 août 1991 - 24h

Ce qui ne se ressemble pas ne s'assemble pas non plus, pour retourner le proverbe. Cela explique que je ne fréquente pas beaucoup de famille. D'être avec celle-là me fait naturellement penser à la famille que je n'ai pas. Quand j'étais jeune, je n'ai pas compris que la joie et la peine d'élever des enfants, d'avoir une famille, se payait pas un engagement de tous les instants. Et surtout qu'il fallait construire la situation comme un édifice : pierre par pierre. Je crois aussi que je ne voulais pas me donner cette peine par ce que c'était la vie, cette vie dont on m'avait tant dégoûté. J'en avais les moyens, ou plutôt je les aurais eu effectivement si j'en avais eu conscience. Mais je ne savais pas évaluer mon potentiel. Aujourd'hui, où je voudrais relever les défis que j'ai contournés naguère, j'ai l'impression - drame de l'existence ! – de ne plus en avoir les moyens.

Jeudi 15 août 1991 - 24h

Voilà que de la façon la plus inattendue, je me suis mis à repenser à mon ex, sans doute parce qu'elle était allemande et que notre dernier voyage ensemble a été en Allemagne. A ma grande stupeur, à ces réminiscences, s'est mêlé un soupçon, pour ne pas dire une larme... de tendresse. Je sais pourtant maintenant que c'était du faux dont rien de valable ne pouvait sortir. Eh bien ! ce jour, je m'offre la nostalgie du faux. Faut-il que la vie ait été pingre à mon égard !

Vendredi 16 août 1991 - 23h

En profitant d'une halte d'une heure et demie à Cologne, pour faire une ballade en ville et visiter un musée, j'ai réussi la performance de perdre mon billet et de rater ensuite mon train en en achetant un autre. Cette mésaventure idiote n'a pas eu que des effets néfastes. Le train suivant était à minuit, soit quelque sept heures plus tard, j'ai fait une visite forcée de Cologne que je ne connaissais pas. Ce faisant, j'ai retrouvé beaucoup de souvenirs de l'époque où je tuais le temps en voyageant à travers l'Europe, passant quelques heures ici puis d'autres là..."comme les vagabonds", dit la chanson. Il m'est revenu tout particulièrement, avec beaucoup d'intensité, un souvenir de dix-huit ans, quand, arrivant à Berlin et ayant retrouvé Jean-Pierre tout à fait par hasard dès les premières minutes, nous avions passé la nuit dans une auberge de la jeunesse où nous avions une chambre pour deux. C'était le tout début, le goût délicieux de la liberté avec le confort et l'exotisme en prime.

Samedi 17 août 1991 - 24h

Me voilà de retour, content d'être parti et content d'être revenu, mais pas sans certaines appréhensions. Je me suis dit hier, au cours de ma longue ballade le long du Rhin, que je rentrais peut-être pour rencontrer un fiasco, qui alors devrait logiquement être le dernier. Les défis de la rentrée sont, d'une part de consolider une situation économique chancelante et, d'autre part, de lancer les grandes manœuvres de ma nouvelle politique sociale, notamment d'invitation dans mon décor rénové, tout cela en vue de trouver l'âme sœur, aujourd'hui comme naguère. Encore et toujours, tel qu'en lui-même toujours il change (le Concombre Masqué). Mais à quoi vais-je aboutir ? Un double échec, alors qu'un seul suffirait, serait assez dans la tradition ! Que va-t-il arriver à notre héros dans cette délicate situation ? Vous le saurez en écoutant la suite de notre grand radio feuilleton : Ca Va Bouillir !

Dimanche 18 août 1991 - 24h

De retour au foyer depuis un jour, j'ai retrouvé mes habitudes et mon régime alimentaire usuel. Mon corps retrouve ses rythmes et tout recommence à fonctionner normalement. La circulation est rétablie, car par un effet psychosomatique évident, mais au sens énigmatique, tout éloignement de la base se traduit par une constipation plus ou moins opiniâtre. Un argument de poids contre le nomadisme ! Bien que je pense qu'à la longue (pas trop longue si possible) un nouvel équilibre s'établirait. En fait, le régime alimentaire des Beddies, ne me convenait guère, surtout paradoxalement leurs petits pains blancs du petit déjeuner. Mais je m'y suis plié de bonne grâce pour cette courte durée. C'est pour moi l'occasion d'apprécier d'autant mieux mes bonnes habitudes en y revenant.

Lundi 19 août 1991 - 22h

Bon, Gorbachev se fait renverser et la bourse dégringole à nouveau, avec en tête de plongeon la bourse de Paris. Ce que les Français, dans leur majorité, peuvent être trouillards ! J'avais pressenti le coup, mais c'est égal, je ne suis pas prêt. Comme l'année dernière le retournement me prend alors que je suis enfoncé jusqu'au coup dans les travaux d'aménagement. Mais cette fois-ci, ce n'est pas vraiment une surprise. Je n'ai pas eu le temps de réaliser ma stratégie concrètement. C'est le cercle vicieux, comme je ne réussis pas comme spéculateur, je fais beaucoup de choses par moi-même, et, ce faisant, je n'ai pas de temps à consacrer à gérer mon portefeuille. La peur joue aussi son rôle dans cette indisponibilité, car entre spéculer, déployer de fines stratégies, et gagner, il y a une marge. Mais, je ne suis pas amer, j'ai le sentiment, encore imprécis, que l'expérience commence à venir.

Mardi 20 août 1991 - 24h

Pour en revenir à l'acquisition de l'expérience à la dure école de la vie. Je constate que j'avais quand même espéré me révéler un as du revolver sans apprentissage. Je me console en me rappelant Mescaert disant dans ses mémoires "pendant douze ans j'ai perdu de l'argent..." Bon ! pour moi cela ne fait pas douze ans et je n'ai pas perdu d'argent, c'est déjà ça. C'est mon nouveau parcours initiatique ! J'en ai fait d'autres : parcours initiatique pour découvrir la tricherie en amour, parcours initiatique pour découvrir une bande de cannibales dans la famille, parcours initiatique de délégué du personnel pour découvrir que tous les moyens sont bons pour se débarrasser des gêneurs. La Bourse, au moins, ne prétend ni à la morale ni à la vertu, mais reprend et situe tous les autres dans le rapport de soi à la réalité. J'ai peur que même si j'y perds tout il y aura encore délit d'initié.

Mercredi 21 août 1991 - 0h

Les souvenirs, comme les visiteurs les plus sans-gène, viennent et reviennent sans se faire annoncer (surtout quand on est au lit sans dormir), sans s'expliquer sur la raison de leur apparition, ils sont là un point c'est tout. Quand j'avais une quinzaine d'années, grâce au truchement de psychologues qui s'étaient penchés sur mon cas, je me suis retrouvé placé dans un foyer pour cas sociaux, nommé le Renouveau. C'était à Montmorency qui offrait un environnement très agréable en regard de ce que j'avais connu. Là, j'ai trouvé une certaine émulation qui me poussait vers un peu plus d'élégance. Aussi j'avais été sensible à la devanture du coiffeur qui proposait une coupe "Horizon", au rasoir : le dernier gadget à la mode. Rassemblant, pièce après pièce, les huit francs nécessaires, j'allais me faire faire la fameuse coupe. Comme j'en avais parlé cela alimenta les conversations. Si bien que, sans une conscience très claire du fait, j'en étais arrivé à considérer la coupe Horizon comme un élément de mon standing. Quelle ne fut ma surprise, la fois suivante, de me heurter à un refus de coiffeur, qui m'imposa, à la place de l'Horizon, une version édulcorée avec seulement "finissage au rasoir", dont, disait-il, je serais aussi content. Je dois dire que j'en fus fort dépité sans réaliser de prime abord que mes finances s'en trouvaient fort soulagées. Certainement, le coiffeur de Montmorency, n'a pas eu l'impression de faire quelque chose de grand en épargnant ainsi mon argent de poche. Pourtant c'était un geste qui mérite qu'on s'en souvienne et qu'on s'en inspire.

Jeudi 22 août 1991 - 2h

Même s'il était impossible de trouver la moindre excuse à la dictature écœurant qui sévissait à l'Est de l'Europe, qui n'avait d'ailleurs de communiste que le nom. Sa faillite entraîne quand même la l'idée du communisme dans sa chute. L'utopie a été défigurée en crime, et les tenants du chacun-pour-soi, et du moi-et-pas-les-autres, se parent maintenant de toutes les vertus. Le principe de propriété reste le grand vainqueur de la fin du millénaire. C'est l'aliénation légitime, l'agressivité acceptable, le meurtre légal. Et finalement la meilleure défense contre l'attaque qui ne manquera pas d'arriver. S'enrichir est la meilleure façon d'éloigner les fâcheux, comme dirait Molière. Cela consiste en quelque sorte à faire la révolution pour soi tout seul. Sûrement ce n'est pas si facile, mais cependant combien plus que de la faire pour l'humanité entière.

Vendredi 23 août 1991 - 9h

A situation objective égale, parfois je me dis que je vais m'en sortir, plus exactement que je suis en train, et parfois j'en doute. Il est certain que pour le moment rien n'est fait. C'est un problème de méthode, et j'espère avoir fait des progrès mais rien n'est encore significatif. Cependant, il faut que j'avance, ne serait-ce que parce que le temps perdu ne se rattrape jamais. Et puis, il y a les manœuvres de mon cher frère naturel, qui risquent de me faire perdre un demi-million, dans le pire des cas. Il faut que je sois prêt à affronter ce nouveau danger, et le seul moyen est d'avoir de l'argent. J'en ai un peu, mais je ne suis pas fier de moi car je n'ai jamais été capable d'en gagner vraiment. Evidemment on ne peut pas tout avoir, et pour être capable de gagner de l'argent il faut y sacrifier pas mal d'autres choses. C'est bien d'ailleurs ce que je fais maintenant, mais les résultats ne sont pas convaincants pour le moment. Evidemment je serais un tout autre homme si j'avais gagné ce que j'ai au lieu d'en avoir hérité (bien que cela fasse aussi partie du jeu et que rares sont ceux qui refusent un héritage). Le vrai jeu consiste à partir nu comme un ver et a accumuler des moyens de défense qui, sur le plan social, se mesurent en argent. Mais on ne vient pas au monde par l'opération du Saint Esprit et l'on a un capital au départ avec l'amour de ses parents.

Samedi 24 août 1991 - 24h

Je n'arrive pas à dormir. J'ai l'air de l'Opéra de Quatre Sous qui me fredonne sans arrêt dans la tête : "in einer Zeit die nun vergangen ist..." Evidemment c'est à mon ex que je pense en répétant cette phrase. D'autant plus que ce morceau est une des rares choses que je l'ai jamais entendu chanter. De plus, le disque contient l'interprétation de Lotte Lenya (la femme de Kurt Weil) qu'elle avait, une fois, conçu le projet d'acheter quand nous serons "installés"..., culture socialiste oblige ! C'était un des rares projets qu'elle eut jamais conçus. Il faut dire qu'elle n'était pas douée pour la conception et que ses projets étaient aussi rares que ses chansons. Je ne me souviens que de celui-là et du projet de voyage culturel au centre de l'Europe : Vienne-Prague-Budapest, l'année prochaine, qui n'a plus vu le jour que quoi que ce soit d'autre. Mai fi du passé, l'avenir suffit à m'énerver. Je pense sans arrêt à la piste de danse que j'ai conçue dans ma tête, orgueilleusement jupitérien. Modestement vulcanien, Je viens juste de finir l'armoire. O dieux ! C'est une course effrénée.

Dimanche 25 août 1991 - 22h

J'ai encore travaillé comme une bête toute la sainte journée, et au soir je me demande ce que j'ai fait de mon temps, tant, mon désir est grand de voir tout terminé. Mais comme dit fort justement le vers classique : "plus le désir s'accroît, plus l'effet se recule". Il recule en effet ! Entre cette période de ma vie et ma jeunesse, le contraste est saisissant. Jeune, ne faisant rien ou pas grand chose, j'arrivais à être heureux. Ce bonheur était cependant limité par mon impuissance. Mais tout de même, avec trois sous devant moi j'arrivais à goûter la liberté en prenant soin d'éviter ceux qui ne songeaient qu'à m'en priver. Aujourd'hui, cette liberté ne signifierait plus rien. D'abord parce que, "grosso merdo", j'ai déjà vu le monde et il est n'est pas infini. Ensuite je n'ai plus l'excuse ou le charme de la jeunesse pour jouer les oiseaux sur la branche ; ce qui signifient que les pauvres rencontres d'autrefois seraient maintenant totalement dérisoires, sinon impossibles. Alors comme j'ai besoin de donner une épaisseur à mon d'existence afin de toucher l'autre, je m'acharne à construire un cadre de vie. Est-ce que j'en jouirai un jour ? Pour le moment, comme le galérien enchaîné sur son banc de nage, je jouis de mes longs coups de rame.

Lundi 26 août 1991 - 8h

Je comprends qu'être seul au monde est vivable à partir du moment où l'on en a pris son parti. Quand ma chère épouse et le bon Dr Porcherie faisait mine de s'apitoyer sur mon sort, et de vouloir m'aider à réparer l'injustice qui, selon leurs dires, me fut faite à ma venue au monde, sans même y penser, ils enfonçaient leurs doigts dans tous les trous de mon psychisme, et ma tête dans l'eau. Pourquoi ? Comme ça, puisqu'on peut et qu'on a toujours un compte à régler qui traîne, ou pour passer le temps, ou par inclination naturelle. Parce que finalement, c'est assez marrant.

Mardi 27 août 1991 - 9h

Ne pas accumuler de pouvoir, prendre sur soi le courage d'être authentique de s'adresser directement à l'autre, faire la révolution du cœur... Voilà l'utopie à laquelle je croyais. Mais pas plus que la démocratie, le rapport à l'autre ne peut pas être direct et à besoin de médiations (les plus idiotes parfois) pour s'exprimer. Il faut un repérage de valeur. J'ai payé cher le fait d'ignorer cette réalité. Il faut croire, puisque d'autres la connaissent quasiment de naissance, que je voulais l'ignorer, ou que quelqu'un m'avait appris à ne pas le savoir. Choisir entre l'une ou l'autre de ces deux hypothèses me dirait du même coup si c'était par lâcheté ou non. Quoi qu'il en soit, je n'en ai pas les moyens et je doute de ne jamais les avoir.

Mercredi 28 août 1991 - 23h

"On vit pour naître". La formule du jésuite me revient à l'esprit quand je vois tout le mal que je me donne pour installer cet appartement. Que je regarde le chemin considérable déjà parcouru et ce qui me reste encore à faire. Comme je le disais plaisamment à Micheline qui n'est pas avare de félicitations : "Je vais rendre mon dernier soupir dans un palais." Usé par les efforts je dirais "que c'est beau" et je tomberai raide mort. L'antithèse de cela est le proverbe turc : "Quand la maison est finie, la mort arrive". Je m'aperçois que la formule jésuite dit à peu près la même chose que cette autre formule : "Le bonheur c'est l'attente du bonheur". Mais elle est plus spirituellement élevée et, en un sens, plus optimiste. En fait je me donne tout ce mal pour naître à la femme qui viendra. C'est ainsi que je le vis. Mais en même temps je me demande si je ne suis pas en train de devenir un vrai solitaire. La femme devenant une abstraction métaphysique.

Jeudi 29 août 1991 - 8h

Ma conclusion d'hier exprime profondément ce que je ressens de mon évolution actuelle. Comme dans la démarche mystique, où, faute de trouver quoi que ce soit, la quête devient le but (faute de grives on mange des merles !) et mes efforts, toujours recommencés, me conduisent à me suffire à moi-même. D'ailleurs j'en viens à penser que ce besoin si impérieux de l'autre, comme but et comme justification, qui a marqué ma jeunesse, était aussi une conséquence de mon inadaptation sociale - cause et conséquence. Je n'arrivais pas à traduire l'idée de l'autre dans une activité sociale productrice et je devais, pour cette raison et pour mon malheur, tenter de l'atteindre directement. Evidemment, telles que je vois les choses aujourd'hui, je ne trouvais pas d'activité sociale que je puisse adopter, à cause du hiatus entre mes possibilités fondamentales et mon état d'impréparation. D'où les regrets si abondamment exprimés dans ce journal, d'avoir abandonné la recherche du passage pour courir après les mirages d'un intellectualisme frelaté. Aujourd'hui, il me reste le privilège de tenir la barre sur le cap que je me suis fixé en envoyant au diable ceux qui me méprisent. C'est une course plutôt solitaire, à la recherche de quelle île qui ne soit pas tout à fait déserte ?

Vendredi 30 août 1991 - 9h

Hier je comparais ma vie à une course, celle des hardis navigateurs... Mais souvent aussi, je m'identifie au héros du film : La Solitude du Coureur de Fond. A vrai dire c'est bien cela ma vie : tenir la longueur. Et au quotidien j'ai bien l'impression d'une course, quand je vois tout ce que je voudrais faire et le peu que j'arrive effectivement à faire. C'est une course épuisante, parfois fastidieuse, parfois passionnante, contre l'invincible temps ; avec l'espoir, tout de même, comme collé sur l'horizon, d'arriver quelque part. Mais si ma course ne me mène nulle part (je le crois de plus en plus souvent), comment se terminera-t-elle ? Probablement entre quatre murs, seul ou dans la compagnie limitée de gens que j'aurai eu le temps de choisir (malheureusement cela n'a rien de sûr) pour faire mes adieux à la vie. Pourvu que ça passe dans de bonnes conditions, ce sera peut-être un moment passionnant. Prendre un nouveau départ ! Partir à l'aventure, vers l'inconnu, sans savoir qui attend derrière la porte... Et n'avoir rien à perdre. Paraître devant le Père, le Vrai, celui qui a vraiment voulu quelque chose... Ou, si c'est, comme le dit Freud, la grande illusion de l'être humain, se dissoudre dans le néant sans rien en savoir et ne pouvoir en souffrir qu'avant. Si c'est bien cela mon avenir, comme dit l'officier du peloton d'exécution aux deux Dupond-t dans Les Picaros : "Ce n'est qu'un mauvais moment à passer, vite oublié, vous verrez ! » Mais c'est aussi d'une remarquable absurdité.

Samedi 31 août 1991 - 22h

Mes réflexions d'hier me conduisaient à la mort - la mienne, charité bien or donnée... Au courrier de ce matin j'ai trouvé une lettre du Japon. J'ai d'abord cru que c'était Osawa qui me répondait... c'était madame Osawa qui m'annonçait la mort de son mari, le sept août à l'âge de soixante huit ans. Les larmes ne se sont pas fait prier. Et j'ai pleuré toute la journée. Je ne l'aurais pas pensé auparavant, mais je crois que j'ai perdu un père. Le second après Edouard Deweert. Et le dernier, car à eux deux ils ont comblé l'horrible trou qui avait nom André Sausse. Tout y est, sentiment de culpabilité aussi, car je n'ai pas voulu croire à la gravité de son état. Il me l'avait dit mais le courant n'est pas passé. D'un côté je lui en voulais de ne pas m'avoir plaint pour la cruauté de mon ex, de l'autre j'en avais marre des pères mourants, et d'un troisième côté, le plus ensoleillé, je me réjouissais tant à l'idée de son retour et des jolies vacances que nous passerions ensemble encore pour quelques années. Lorsqu'il m'avait annoncé (avant ce retour quasi-instinctif à une charge de cours au Japon pour y mourir) son intention de prendre sa retraite en Europe, j'avais même imaginé que nous pourrions vivre ensemble, ici à Sceaux, puisqu'il avait apprécié l'endroit il y a deux ans. Qui me donnerait aujourd'hui cette envie ?

Dimanche 1 septembre 1991 - 22h

J'ai écrit à Madame Osawa pour lui dire ma peine et lui adresser mes condoléances, à Kozo qui buvait naguère avec Osawa et moi, pour lui apprendre la nouvelle, et à Vikie l'américaine de Burgos, qui aimait beaucoup Osawa, et je me sens un peu mieux. Le deuil a ses règles. J'ai fini par avoir Peter au téléphone, au Pays de Galles, et bien qu'il n'avait pas vu Osawa depuis au moins dix ans, il a paru sincèrement peiné. Peter a un grand cœur. Je m'imagine toujours que je vais faire de vieux os. Rien n'est sûr, mais pourquoi pas. Seulement je me rends compte que si c'est le cas, je vais ipso facto laisser en route, un par un, les amis qui me restent. Bon, ne nous affolons pas, ce n'est pas pour demain, mais tout de même c'est dur. On m'en avait parlé de ce truc-là. Il faut le vivre ! Lundi 2 septembre 1991 - 23h

La mort d'Osawa m'a conduit à tout un tas de réflexions sur la mort. D'abord, en passant, je me suis aperçu qu'en comparaison la mort de Pierre S. ne m'avait fait qu'un faible effet. C'est une constatation plutôt rassurante, que l'attitude de rejet méprisant, qu'il avait adopté à mon égard sur la fin, avait fini par porter ses fruits, et qu'il m'était devenu indifférent. Même chose, sans doute, pour cette femme que j'ai tant aimée... Qu'elle aille au diable ! Ce qu'elle fera sans faute. Pour en revenir à Osawa, je dirais que malgré la peine qu'on en a, ça vaut le coup d'aimer. La joie d'aimer est la seule réponse à tous ces narcisses écœurants. Avec Osawa, c'était la joie de se retrouver, de si loin dans le temps et dans l'espace. C'était le soleil, c'était les vacances, les soirées passées à bavarder. Ce fut une affection que rien n'est venu ternir. Sinon, peut-être malheureusement mon refus de comprendre qu'il était au bout du rouleau. Peut-être m'en a-t-il voulu, mais peut-être pas. Il n'a pas su me le dire précisément. Je ne l'ai pas senti. Cela me fait penser à la fin de la vie, qui viendra un jour. On peut mourir d'un coup sans voir venir. Et le cœur a plutôt la réputation d'être imprévisible. Mais on peut aussi descendre une pente douce. C'est ce qui lui est arrivé avec son cœur. Il savait à peu près quand, je le comprends seulement maintenant.

Mardi 3 septembre 1991 - 23h

Ayant déjà une bonne migraine qui m'a fait perdre toute la fin de l'après-midi, je viens d'avoir un appel de Jean-Pierre que j'imaginais mieux vexé que cela, ou du moins pour plus longtemps. J'en suis venu assez rapidement à lui raconter comment j'avais appris la mort d'Osawa, pour être coupé en plein récit par une de ses habituelles objections complètement stériles. Voilà un cercle vicieux qu'il va falloir briser, une bonne fois.

Mercredi 4 septembre 1991 - 22h

Ce doit être un effet de la mort d'Osawa, je pense au Père L. à qui je vais envoyer mes vœux pour la nouvelle année, comme de coutume, dans quatre mois d'ici. Quatre mois, c'est long et c'est court. Et d'ailleurs j'ai, au sujet de cette année presque écoulée, une impression contradictoire. D'un côté, il me semble que je n'aurai rien de nouveau à raconter à cet ami qui souhaitait me voir convoler. En tout cas, je n'ai pas rencontré la femme de ma vie. Et d'un autre côté, j'ai le sentiment que janvier dernier est très loin dans le temps, et qu'il m'est arrivé une foule de choses depuis. Quelles choses ? Sûrement des événements intérieurs, car en même temps il ne m'est rien arrivé. Si, j'ai séché mes larmes !

Jeudi 5 septembre 1991 - 24h

Il y a dans l'écriture du journal trois cas de figure. Ou bien je pars d'un événement concret pour passer du particulier au général et finir sur les grandes réflexions de la vie. Ou bien je pars de l'événement concret et je ne vais pas plus loin - dans ce cas j'ai l'impression d'être fatigué. Ou bien enfin, je pars sans fusée d'appoint directement dans les hautes sphères des réflexions profondément philosophiques sur l'existence. Je l'ai sans doute déjà dit, comme tout le monde je voulais être aimé, et pour moi cela signifiait l'être pour un noyau authentique. Mais qu'est-ce qu'un noyau authentique ? Vendredi 6 septembre 1991 - 9h

J'en reviens au noyau authentique d'hier. Je suis déjà arrivé à la conclusion que c'était essentiellement le sentiment d'existence du nouveau-né, qui, par définition, est authentique ou n'est pas. Cependant, et c'est là le vice du mode de production ou sa subtilité, son authenticité objective d'être vivant ne peut persister en un développement que si elle trouve sa confirmation quelque part. Elle ne peut la trouver que dans une authenticité subjective qui naît du sentiment de l'entourage que l'enfant n'est pas simplement un organisme mais de l'amour transformé.

Samedi 7 septembre 1991 - 9h

Les petits matins, le démarrage n'est pas toujours facile, tout le monde connaît ça. Ce matin j'écoute les Introuvables du Chant Mozartien et, quand j'entends cette soprano dont la voix escalade les sommets, j'ai envie de vivre. Il y a une humanité dont j'ai envie de faire partie. En fait, c'est bien évidemment la même que l'autre. Celle pleine d'envie meurtrière où l'on attend, caché derrière son sourire, que viennent les circonstances favorables pour user de violence. Mais le côté ensoleillé de cette humanité, c'est celui de ceux qui font des choses extraordinaires et ouvrent la porte à la liberté. En faire partie ? Facile à dire !

Dimanche 8 septembre 1991 - 10h

Cette nuit, je me suis réveillé dans un demi-sommeil pour m'apercevoir que je venais de faire un cauchemar. Ou, je dirais plutôt, un cauchemar d'adulte, où la situation, bien que reconnue comme angoissante dans son principe, est néanmoins vécue sans angoisse. C'était un curieux mélange de mes actuelles leçons de piano avec des réminiscences des rapports avec les professeurs de mon enfance. Dont beaucoup m'avait traité comme "le Petit Chose", incapables qu'ils étaient, moralement et intellectuellement, de discerner dans mes dysfonctionnements la marque du rejet et de la privation. Ce n'était, de toute façon pas du tout d'époque. A la suite de cet étonnant retour de flamme - pourquoi le piano ? Je me suis mis à me décrire avec une précision nouvelle. Depuis vingt-cinq ans que je reconstitue le puzzle, il faudra bien que j'en arrive à m'écrire. Je me comprends !

Lundi 9 septembre 1991 - 23h

J'ai passé la journée à ranger sur les rayonnages du bureau réinstallé, les livres qui encombraient ma chambre. Je suis vanné et ce n'est même pas terminé. Pour ranger ses livres, il faut savoir quelle vie on va mener - ou tout au moins en avoir une idée. J'ai l'idée que je n'achèterai plus de livre. Ceux que j'emprunte à la bibliothèque municipale sont beaucoup plus faciles à ranger. Au départ de ma vie, je ne voulais pas m'installer dans des meubles. Puis j'ai fini par accumuler, un peu par la force des choses, et parce qu'au fond je ne possédais rien. Si c'était à refaire, je choisirai une vie pour posséder des événements et surtout pas des meubles ou des livres.

Mardi 10 septembre 1991 - 24h

Avec le déjeuner de presse T.. l'année recommence vraiment. Et c'est là que je m'aperçois que la reprise n'est pas évidente. Je dirais même que j'ai oublié comment je faisais, avant les vacances pour faire face à tout ce qui me fait, à moi, face. Il y en a tellement que l'angoisse de ne pas y arriver me reprend. Tout alors s'écroulerait ! Je suppose que c'est la vie et que c'est une angoisse normale qu'il faut assumer. Quand on constate qu'il est impossible de faire tout ce qu'on souhaiterait, l'hypothèse optimiste est qu'un filtrage, plus ou moins inconscient mais cependant pertinent, élimine à la fin du compte le superflu. C'est un travail de tous les instants où le renoncement joue un grand rôle.

Mercredi 11 septembre 1991 - 9h

Hier, à l'occasion du déjeuner de presse T., j'ai eu l'agréable surprise de constater que la détérioration de relations d'avec cette équipe, que je déplorais sans en comprendre la cause, n'était qu'une impression. Paradoxalement, après un bref soulagement, cette constatation à amener une tension issue de la réactivation des enjeux que j'avais attachés à cette relation. Cela fait mal de vivre. Vouloir le nier ou y échapper conduit à la toxicomanie, ou au moins à la paresse et à un hédonisme stérile. Mais inversement, l'assumer, où cela mène-t-il ? A se reproduire et reproduire du même coup sa souffrance ? Pour les Chrétiens c'est la volonté de Dieu (Il ne travaille pas pour rien), mais en dehors de cela, c'est intéressant. Il faut donc admettre que cette douleur est mêlée de plaisir, comme l'amour est plaisir mêlé de douleur.

Jeudi 12 septembre 1991 - 9h

La vitrine pour mes bibelots d'art, symbole de ma nouvelle vie, est arrivée hier en début d'après-midi. Le reste du dit après-midi, jusqu'à huit heures ou presque, a été consacré à la monter. Dans ma jeunesse folle (mais pas folichonne) je partais du principe que pour éviter les vains efforts, mieux valait ne pas en faire du tout. Aujourd'hui, j'accumule les efforts, avec pour premier résultat de voir s'éloigner sans arrêt, vers un horizon mythique, le moment d'en récolter les fruits. Y a-t-il une masse critique de l'effort ? Je serais assez tenté de le croire. En attendant, et c'est avec l'espoir ma seule consolation, j'ai l'impression de récolter les fruits intérieurs de la maturité, en goûts et jugements qui s'affirment. Je voudrais recommencer ma vie et faire le contraire de ce que j'ai fait (sur le plan social), comme ça, pour voir.

Vendredi 13 septembre 1991 - 9h

Je viens de me réveiller après dix heures de sommeil. Avec les cours de danse des quatrième et cinquième degrés, que j'ai repris y hier, je me suis retrouvé avec les jambes lourdes et un peu douloureuses le soir. Cela fait obstacle au sommeil et favorise la visite des démons ricaneurs du passé. Mais, par ailleurs, j'ai constaté qu'après trois ans d'efforts dans cette école, je possède maintenant une véritable aisance et sûreté de mouvement. Il me reste à acquérir une semblable dextérité au piano et dans la finance. Que va-t-il advenir maintenant, tous ces efforts changeront-ils quelque chose à ma vie, et est-ce que ce qui n'a apparemment aucun sens va en voir un apparaître ?

Samedi 14 septembre 1991 - 23h

Cette vie ne m'offre aucune satisfaction qui ait de prix pour moi, sinon de me sentir en bonne santé mentale. J'ai des petites satisfactions d'amour propre dans mon travail. Toutes petites, à vrai dire, et même un peu puériles. J'ai quelques satisfactions esthétiques qui ne sont pas puériles et qui, au fait, ont un certain prix. Mais les satisfactions qui me manquent (et que j'idéalise évidemment) sont celles liées à la famille et aux responsabilités que je n'ai pas. Lorsque je repense à comment j'en suis arrivé là, je vois de plus en plus clairement que, dans l'état où j'étais à vingt ans, seule une intégration dans un corps constitué fortement structuré, en me fournissant la charpente qui me manquait, aurait pu me permettre de vivre une vie normale, ou du moins telle à première vue. Au contraire la marginalité, par absence totale de charpente, a fait ressortir la maladie. Et je dirais même que l'absence (relative et illusoire) de contraintes à gérer (qui était le but avoué de ce mode de vie) a abouti à un gaspillage de mes ressources physiques, intellectuelles et morales. Vu comme cela j'ai tout simplement gâché ma vie, faute d'avoir eu les idées assez claires, faute d'un tuteur ou d'un hasard favorable. Il resterait cependant à savoir ce que je serais devenu si la maladie n'était pas ressortie. Aurait-elle été compensée, voire guérie, ou simplement recouverte par une structure préfabriquée ? Aurait-ce été efficace et durable ? Une vie normale ne m'aurait en principe pas permis cette intellectualisation... Mais qui sait ?

Dimanche 15 septembre 1991 - 9h

Un coup de téléphone de ma patronne m'a réveillé. Elle me demandait pourquoi je n'étais pas venu au travail depuis deux jours. J'ai dû lui dire que j'étais malade, mais un quart d'heure plus tard une collègue venait me chercher. Là dessus, je me suis réveillé vraiment car ce n'était qu'un rêve. Par un rêve, mon inconscient me rappelle à la réalité, celle de mon travail de journaliste que je néglige depuis deux mois au profit des aménagements intérieurs. D'un côté comme de l'autre, je ne fais que bosser, engagé dans des actions qui ne sont que des moyens pour des fins qui, une fois atteintes, se révèlent à leur tour être des moyens pour d'autres fins plus éloignées, et ainsi de suite dans un mouvement perpétuel. Il n'y a rien là, au fond, de surprenant, car tout est moyen pour le monde économique dans lequel nous vivons. Il faut se tourner vers les religieux pour trouver les fins dernières, "l'essentiel est gratuit" ai-je lu chez les jésuites des Fontaines. Bien sûr, la fin des fins, c'est la grâce divine et tout ce qui s'ensuit.

Lundi 16 septembre 1991 - 21h

"J'ai coupé la planche deux fois et elle est encore trop courte". Il y a des formules apparemment absurdes qui en disent long, comme cette autre : "La prédiction est un art difficile, surtout en ce qui concerne l'avenir". Dans le club d'investissement où je me commettais, un gars a dit une fois : "il suffit que j'achète une valeur pour qu'elle baisse". Il aurait dû ajouter pour que ce soit complet «... et que je la vende pour qu'elle monte". Certes ! C’est là la loi de l'emmerdement maximum. Comment faire pour en rationaliser l'effet de manière un peu plus scientifique ? Peut-être en regardant du côté de la deuxième loi de la thermodynamique, l'entropie !

Mardi 17 septembre 1991 - 24h

Mes réflexions sur la difficulté de l'art de la prévision et ses déconvenues m'ont fait penser à une expression de Pierre C. : "en prendre un sacré coup sur le porte-pipe". J'ai entendu sa bouche de fumeur de pipe dire cela des tas de fois, en une trentaine d'années. Je trouvais la formule amusante sans plus, ce n'est que la dernière fois qu'il l'a utilisée que j'en ai discerné le sens métaphorique. Pour parler encore de prévisions, je me rappelle la prospective de mon père naturel sur l'évolution des sciences et techniques à l'heure du Spoutnik : "Toi, ta boite t'enverra peut-être sur la lune." (sous-entendu, ce sera devenu banal). Amusant ! alors qu'on me reprochait déjà d'y être si souvent.

Mercredi 18 septembre 1991 - 9h

Depuis quelques jours, j'essaye de me remettre au travail et j'ai l'impression de ne pas y arriver. Je me rappelle brusquement que mon travail n'est pas si facile, car après la rupture des vacances, prolongées du bricolage (qui lui non plus n'est pas facile) je l'avais un peu oublié. Avec ce rappel un peu brutal, reviennent les idées de fuite ; tout planter là et m'abstraire de la compétition et devenir un contemplateur de la beauté. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser, ni d'en rire après. Je voudrais faire mieux que ça. Faut pouvoir !

Jeudi 19 septembre 1991 - 23h

Etablir un contact lointain et difficile pour découvrir ce qui est, comme visiter les planètes du système solaire, y a-t-il quelque chose là ? Ce que je perçois, est-ce un tout, une existence, une vie ? Quel est cet être ? Puis-je le comprendre ? Est-ce moi qui suis venu à lui ou lui qui est venu à moi ? Est-il moi-même ? Suis-je celui qui voit ou celui que je vois ? Comment communiquer, répondre à une demande ? Il faut agir absolument, mais que faire quand tout est indistinct ? Voilà la réminiscence d'un rêve, presque un cauchemar, vécu il y a plusieurs dizaines d'années.

Vendredi 20 septembre 1991 - 16h

De retour de la conférence de presse H. de Lyon, j'essayais de prendre un peu de repos avant de repartir à la musique et à la danse, mais je n'ai pas eu le loisir de trouver le sommeil, car j'ai d'abord eu un coup de téléphone de Micheline, qui m'annonçait son intention d'aller à la soirée dansante, puis un autre, fort inattendu, de Deshayes. Il venait de retrouver ma dernière lettre en classant des papiers, et appelait, la croyant plus récente qu'elle n'était, pour me remonter le moral. A vrai dire, je n'avais pas pensé, en l'écrivant, que cette lettre pouvait être prise pour un signal de détresse. Cela semble confirmer que se plaindre sans rien revendiquer n'a aucun sens, bien que je ne voulais pas me plaindre mais seulement lui faire savoir qu'il n'était pas seul. Et au fond, j'y suis parvenu, puisque s'il me téléphonait pour me venir en aide, c'est bien qu'il ne se sentait pas seul. Au cours de notre conversation, il a eu une formule force : quand on a un lourd passif (comme lui ou moi), l'homme qui se penche sur son passé devient un homme qui se penche sur son passif. Je n'y avais jamais pensé, mais si j'admets cela, ça va changer pas mal de choses. L'amnésie que j'avais parfois appelée de mes vœux, il faudrait que je la réalise volontairement. Cinquante ans et pas de passé... Tout un programme !

Samedi 21 septembre 1991 - 24h

C'est moi qui me trompais. Vérification faite, il apparaît que ma dernière lettre à Deshayes était bien de janvier dernier, très exactement du quatorze où j'ai eu quarante huit ans. Alors ce sont ces six derniers mois et quelque qui ont été plus longs que prévu. En fait, Micheline ne cesse de me le répéter que j'ai fait du chemin ces derniers temps. Je ne m'en rends pas vraiment compte, car je ne vois que la distance qui me sépare du but. Et le but, on peut s'en approcher mais on ne l'atteint jamais.

Dimanche 22 septembre 1991 - 10h

Je viens de terminer La Guerre du Feu. Je l'avais lu déjà lorsque j'étais enfant. Et c'est un joli conte pour enfant, où l'adversité, bien qu'omniprésente, adopte une forme très simplement linéaire. Les animaux y sont de gens comme nous. Et lorsque le héros revient "plein d'usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge", l'histoire se termine sur un vibrant hymne à la fécondité où la famille se confond avec la race. Bien que l'ayant lu autrefois, je n'en avais pas tiré tous les enseignements. En particulier je ne me suis pas identifié au général vainqueur, qui ramène le feu et reçoit en récompense le pouvoir civil et la reine de beauté locale. Evidemment, étant donné le nombre de périls qu'il lui a fallu affronter victorieusement pour en arriver là, personne n'a envie de les lui disputer. Et quant à moi, si je me compare à cet individu qui n'a rencontré, tout au long du chemin, que le succès, j'ai vite fait de prendre, en imagination, un coup de massue sur le crâne qui met fin à ma carrière de conquérant. Mais, quand même, ça vaut le coup d'essayer !

Lundi 23 septembre 1991 - 10h

J'ai vu à la télé le film "Casanova, un adolescent à Venise". Avec ce genre de film, plutôt bien fait, le passé devient étrangement proche, et pour ce qui est des relations sociales, j'éprouve immanquablement le sentiment que plus ça change et plus c'est la même chose. Je pense néanmoins que les cinéastes en oublie une bonne partie en route, dans leur démarche esthétisante, du moins on peut le penser si l'on visite certains pays d'aujourd'hui qui semblent témoigner de notre passé. Pour en revenir au film, j'ai noté qu'il montrait les chirurgiens sous un jour plutôt un peu plus moche que ce que j'en connais - et pourtant ! En revanche le professeur du jeune Giacomo, il m'a manqué d'en avoir rencontré un comme ça, ne serait-ce que pour le plaisir.

Mardi 24 septembre 1991 - 9h

Après des années de relations harmonieuses avec ma centrale d'achat, nous sommes entrés dans une période d'incompréhension mutuelle. Les faits ne sont pas graves en eux-mêmes. Ce qui m'effraie là dedans c'est ce que ce genre de malentendu, basé sur l'ambiguïté du message, peut coûter parfois. Et aussi, je comprends qu'en pareil cas celui que le rapport de force désavantage se voit ipso facto imputé l'erreur. Cela pour m'apercevoir brusquement que, dans ma chienne de vie, j'ai systématiquement occupé cette position inconfortable, qui l'était d'autant plus que tout message contient une part d'ambiguïté et que d'aucun ne dédaignent pas d'en profiter.

Mercredi 25 septembre 1991 - 14h

"Tu m'attends dans ta robe blanche..." Ainsi chante Eddie Mitchel le retour du héros vaincu des studios d'enregistrement. Je m'aperçois que, sans que je me l'avoue, le mythe du retour a joué un grand rôle dans mon imaginaire. A dix-huit ou vingt ans, je rêvais par moments d'un retour auréolé de gloire (au petit pied, car je n'en rêvais pas large) face à mon père naturel d'un côté et ma mère naturelle de l'autre, qui n'avaient pas de robe blanche. C'était faute d'avoir mieux à me mettre sous l'amour propre. Mais, sans m'en rendre vraiment compte, je ne partais pas. Ou, si je partais, j'oubliais de brûler mes vaisseaux et, pour chaque saut de puce en avant, une pichenette me faisait rebondir en arrière. Le départ est une chose sérieuse que j'ai naguère remarquablement ratée. Et, quand, il y a quelques années il a fallu tout recommencer, je me suis remis à rêver au retour, face à mon ex et à ma mère naturelle, sur le thème : "le style c'est l'homme." Aérien, insaisissable, glissant sur la réalité comme un souffle sur le visage de l'être aimé... Si j'y parviens, je crois maintenant qu'il n'y aura pas de retour.

Jeudi 26 septembre 1991 - 9h

J'ai fait le rêve le plus étrange le plus invraisemblable pendant la nuit qui vient de s'achever. Je ne pensais pas au départ que l'écriture d'un journal me conduirait, même à l'occasion, à traiter de mes rêves, et puis voilà. Ce rêve, qui s'est inscrit avec une clarté inhabituelle dans mon esprit, me ramenait à Mont, avec, comme c'est généralement le cas, une transformation complète des lieux. J'étais là avec mon ex, qui dans l'univers onirique était encore officiellement ma femme, et mes invités. Il y avait là Frank Sinatra et madame, ainsi que Guy et ses filles. Là dessus mon frère naturel arrive avec sa moitié et très vite ses attaques, devant mes invités, m'amènent à réagir. Je relève les menaces physiques, plus ou moins voilées, bien dans son caractère, qu'il avait adressée à ma femme, pour indiquer que je ne saurais les tolérer. Devant son indécision, j'ajoute que je juge triste d'en arriver là. C'est à ces derniers mots qu'il arbore un sourire et se retire avec sa femme immédiatement suivi des Sinatra. Comme j'avais fermé les yeux et m'étais endormi (sans doute pour ne pas voir ça) c'est ma femme qui, a mon réveil, me précise que tout le monde avait emboîté le pas au frère. Nous restions seuls tous les deux, comme dans les chansons d'amour, mais la pensée qui m'a traversé l'esprit à ce moment et que je n'ai pas eu le temps d'exprimer avant que le rêve ne se termine, était que lorsque je lui reprocherai ses mauvais procédés, elle aussi partira et que je resterai tout seul. Dans ce rêve, le plus bizarre n'est pas la présence incongrue des Sinatra. Me revoilà à Mont avec ma femme, ce qui n'est plus d'actualité depuis des années, face à mon frère qui quitte les lieux sur un reproche alors que, même si la maison avait été mienne, il serait plutôt du genre à s'imposer lourdement. En conclusion, des amis à moi, qui ne le connaissaient pas, lui emboîtent le pas et je reste seul avec la femme qui m'a renié. La réalité semble inversée. Je ne comprends rien à ce rêve, mais ce matin un sentiment persiste que j'ai éprouvé la veille au soir, c'est que j'en ai marre d'être seul. Mais ce n'est pas fini.

Vendredi 27 septembre 1991 - 15h

En parlant d'être seul ou de ne pas être seul, j'avais invité ma prof de piano au concert de ce soir, imaginant qu'elle viendrait seule sous le bon prétexte que la musique adoucit les mœurs. Mais pas du tout, son premier mot a été pour ramener son mari, et finalement ils ne sont venus, je pourrais presque dire : ni l'un ni l'autre. Cela me rappelle, a contrario, une époque de ma vie où je fréquentais des pucelles qui ne vouaient de fidélité qu'à leur pucelage et, je m'en rends compte aujourd'hui, ce dernier avait au moins l'avantage de ne pas être fait pour rester en place. Cela dit, j'imagine qu'aujourd'hui, même les filles de dix-huit ans, sinon celles de seize, vous envoient aussi sec, leur mari ou "ami" dans les pattes... Et démerdez-vous ! Car il faut bien se rendre compte que l'existence de ces maris, premier contrefort de la vertu, fait le lit du fait qu'on les trompe et qu'on les laisse tomber. Bien, assez de réflexions "file ô zofique", ce qui veut dire : en route pour une soirée très musicale.

Samedi 28 septembre 1991 - 9h

Finalement, j'ai trouvé ce concert de musique moyenâgeuse un peu décevant. Une raison de me consoler de ne pas y avoir entraîné madame prof de piano et monsieur. En revanche, la leçon était très réussie, comme d'habitude. Quand elle a ouvert la porte et qu'elle m'a vu avec mon petit costume et mon petit nœud papillon, elle m'a gratifié d'un petit "ho" très théâtral. De fait, j'ai pu maintes fois le constater, elle est plutôt familière avec ses élèves. Bien que ce ne me soit pas spécifique, cela crée entre nous une tension qui fait chauffer le piano. De ce point de vue, je n'aurais pas intérêt à aller plus loin. Mais, est-ce que c'est le destin qui nous pousse, ou est-ce que sans cela je m'ennuierais vraiment trop ? Je continuerais à jouer le jeu, même si je n'y suis pas tellement à mon aise. Et cela vaut pour la vie dans son ensemble.

Dimanche 29 septembre 1991 - 8h

Hier coup de téléphone surprise de Sandrine, la petite assistante du chirurgien esthétique qui trouvait le résultat "chouette". Son patron en revanche n'est pas très chouette et elle cherche à changer. Je l'ai branchée sur M. qui recrute à tour de bras. Et, en parlant de bras, puisqu'elle veut me tenir au courant, je veux bien lui tenir la main pour commencer. Je m'aperçois, comme ça en me réveillant, que la recherche de l'exotisme, qui a marqué ma vie, a en fait été pour moi la quête de la famille. Cela sans doute parce que ce que j'ai eu le temps de connaître d'une vraie famille, venait de l'extérieur. De même mon inclination pour les relations érotiques ternaires doit avoir un rapport avec la multiplicité des rôles de mère dans ma vie. Retrouver la simplicité ! Facile à dire, dans un monde qui ne cesse de se compliquer. En fait le monde a toujours été compliqué. Mais en avançant dans le temps on voit mieux les détails. Et on voit mieux les détails parce qu'on en a déjà synthétisé un paquet. Alors pendant que l'esprit (pour les mécanistes, le cerveau) affine sa perception du monde, les organes sensoriels se dégradent et il faut faire toujours plus avec moins. Voilà un système voué à la faillite !

Lundi 30 septembre 1991 - 24h

Je suis allé jeter un oeil au cours de danse de salon de l'Haïe-les -oses (animé par la jeune femme très sympathique que j'avais vu à la MJC de Sceaux), pour récolter une belle déception. Les déceptions, c'est comme tout, il faut les mériter ! Alors, au milieu de mes insomnies, je rêve... Je rêve d'une cavalière qui allierait la beauté, la grâce et l'élégance, avec laquelle je partirais à la recherche de la perfection technique. Je rêve d'une artiste lyrique qui me charmerait de sa voix d'or tandis que je l'accompagnerais au piano devant un auditoire émerveillé. Fi de l'amour et de ses mirages, je ne rêve plus que du mirage de la beauté accomplie. Je rêve de l'impossible, de l'inaccessible : "Montrez-moi un homme sans rêve et je vous montrerai un homme mort."

Mardi 1 octobre 1991 - 1h

Toutes mes réflexions sur la vie me font brusquement penser à ce garçon que j'ai rencontré à Noël dernier chez les Jésuites. A sa demande je l'avais aidé à sortir de son fauteuil roulant pour s'asseoir sur le siège. Nous avons un peu parlé. C'est un accident d'accouchement, une asphyxie due a un collier, et largement imputable au médecin, qui lui a si malmené le cerveau qu'il en est resté presque totalement paralysé. Si j'avais osé, je lui aurais demandé s'il croyait en Dieu... Comment ne pas se rebeller devant cette justice qui vous condamne avant de vous avoir entendu. Et à quoi bon se plaindre, tout le monde a au moins un cor au pied à déplorer. Pour moi c'est différent, je pète de santé alors si je me plains - et je l'ai fait - "mais de quoi qu'il nous cause ?" se demande mon vis-à-vis, devant mon teint frais. Et je finis par croire qu'il a raison en l'occurrence : on n'a de pitié que pour ses pauvres. Mais tout de même, dans ma Ford intérieure (comme disait San Antonio) je ne cesse de regretter, ce que je n'ai pas trouvé dans mon paquetage.

Mercredi 2 octobre 1991 - 1h

Au lieu de deux êtres qui coïtaient par nature, des parents qui se seraient aimés. Au lieu d'être une tumeur, un bonheur. Au lieu d'un ridicule excédent de bagage, le porteur des désirs. Au lieu d'un moïse, un berceau. Au lieu d'une grimace, un sourire. Au lieu d'une brute sinistre, un frère aîné. Au lieu de la peur, le sentiment d'être. Au lieu du dégoût de vivre, un le monde prodigieusement intéressant. Au lieu d'une raison qui chavire, une appropriation méthodique du savoir de l'humanité. Au lieu d'un avortement permanent, l'enfance et l'arrivée à l'âge d'homme. Au lieu d'avoir tout à recommencer à vingt ans, une rencontre dans l'équilibre. Au lieu de la reproduction des relations morganatiques, une famille. Au lieu d'une errance dans des brumes atemporelles, une vie éclairée d'un sens. Aujourd'hui il n'y a plus de "au lieu de". Il faut tourner la page.

Jeudi 3 octobre 1991 - 1h

Ma situation de célibataire qui rôde alentour, comme un loup affamé autour des poulaillers, nourrit au moins mes réflexions - je veux dire plus qu'elle n'assouvit mon appétit sexuel. Voici le produit de mes dernières cogitations sur les maris : "De nos jours, les légitimes de nos jours n'ont plus besoin d'être légitimes pour être légitimes." Ca paraît compliqué mais c'est simple : ils sont légitimés par l'amour... du moins en principe. La dernière a m'avoir parlé de son légitime ami, était cette piquante cantatrice survenue à l'école de danse, à une époque où je me piquais de ne plus m'intéresser qu'aux artistes. Celle-là connaissait la musique et son ami un peu falot (que nous avions entendu se produire en duo avec elle), qu'elle semblait protéger comme un enfant, n'en fut pas moins fait proprement cocu. Et par un tombeur institutionnel un peu phalo, son contraire en quelque sorte, à savoir notre prof de danse, qui ne briguait la place que le temps d'une promenade. Quant à moi, avec tous les problèmes de croissance que j'ai eu, cela ne me vient pas facilement de prétendre que je vaux mieux qu'un autre, et de me porter candidat pour sa place. Je me souviens pourtant de l'avoir fait une fois. Je trouvais que le mari avait tort de négliger sa femme pour satisfaire son ambition. Il faut bien penser qu'il faut toujours croire en sa querelle car cela m'a réussi... dans un premier temps. Puis mon succès a tourné court et j'ai rapidement été plus marri que le mari (l'éternel marri !) dont d'ailleurs je ne pense plus maintenant qu'il avait si tort que ça. Conclusion provisoire : "Avec les femmes il ne sert à rien d'être mieux qu'un autre, mais il faut le croire dur comme fer."

Vendredi 4 octobre 1991 - 1h

Je repense à la dernière visite en France de Judith, quand elle a resurgi après des années d'exil américain, et ce paradoxe qu'elle a énoncé pour se définir : "Je crois que je me suis suicidée pour pouvoir survivre, quand je suis venu au monde." C'est exactement le principe du faux-self de Winnicott ! J'en ai été très surpris de prime abord, car j'ignorais en particulier que sa mère ne voulait pas qu'elle vive, mais à la réflexion cela expliquerait son acharnement à dénoncer la raison comme une aliénation. Moi c'est le contraire, je me suis réfugié dans la pure logique, une autre forme de mort dans la survie (et vice versa). En fait, Ils étaient trois à me dénier le droit de vivre. Et, par la suite, malgré leurs divisions et leur querelles d'intérêt incessantes, jamais je ne les ai vus rompre leur union offensive à mon égard et jamais un de ces trois ne m'a soutenu contre un des autres !!! Comme Judith, pour survivre, j'ai donc dû me planquer dans un faux-self winnicottien. Mais quand je pense à la pression qui m'y a obligé... Il ne s'agissait pas pour d'obscures raisons enfouies dans les tréfonds insondables du psychisme, il s'agissait simplement de réaliser les désirs les plus immédiats et de me rendre précisément conforme à ces désirs : confortable et facile à manier. J'ai été privé du sommeil et de la voix, avec l'interdiction de défendre ma vie sous la menace de la perdre. Alors a commencé pour moi une veille inquiète à la recherche de la justification de mon existence.

Samedi 5 octobre 1991 - 12h

Hier soir, je devrais dire ce matin car ça s'est terminé à deux heures, nous avons passé presque toute l'école de danse réunie, une excellente soirée au restaurant dansant "La Grande Muraille" du quartier chinois. La bouffe était bonne, l'orchestre était bon et il y avait des chouettes nanas. La danse montre bien que "tout est dans tout", car je trouve dans la danse une excellente école de l'apprentissage du "self control" dans la manipulation du corps des femmes. La question que je me pose est quel en aurait été l'effet, notamment sur ce point précis, si j'avais abordé la danse à vingt ans. C'est mon éternelle question, du si-je-n'était-pas-ce-que-je-suis, qui ne trouvera jamais de réponse. Mais, consolons-nous et répétons avec Adrienne d'Artois (Mme Deweert) : "il n'est jamais trop tard pour bien faire". Et la danse me fait le plus grand bien. Micheline me le rappelait encore hier soir en se référant à cet article sur la danse du numéro spécial des sports de Que Choisir (la danse comme moyen de soigner les enfants souffrant de troubles mentaux graves comme la psychose). Elle est bien bonne ! Quand je pense à mes parents naturels qui se sont demandés parfois comment remédier à mes "troubles du comportement" (rarement, seulement quand leur confort s'en ressentait). Il aurait donc suffit de me faire faire de la danse. De la danse, ou même n'importe quoi qui m'aurait posé comme une fin en soi.

Dimanche 6 octobre 1991 - 10h

J'en revient à l'article de Que Choisir qui, à propos de la danse, parlait d'apprendre à mouvoir son corps dans le temps et dans l'espace. En fait, bien qu'on puisse distinguer différentes façons de faire, cette définition s'applique à tous les sports, comme à beaucoup d'activité et même, au-delà, à la vie en général, à ceci près que la vie n'est pas un entraînement. Et cela me fait naturellement aussi repenser au pilotage, que j'ai dédaigné. Il s'agissait bien d'apprendre à mouvoir son corps dans le temps et dans l'espace, à l'aide d'une machine, comme avec une automobile, mais au contraire d'avec cette dernière il s'agissait de pousser l'exercice à ses extrêmes limites. C'est ce qui le rend fascinant. Mais, ce regret d'avoir ignoré le bon choix, celui qui débouchait sur une structure, une famille de remplacement et un devenir, dans lesquels j'avais une chance de me reconnaître, pourquoi m'est-il revenu dans la figure avec une violence qui m'a laissé K.O. ? Une des profondes pensées de mon ex : "Le sens du voyage se découvre en voyageant." Alors en attendant de crever la bouche ouverte en exprimant dans mon dernier souffle : "mais que suis-je donc venu faire dans cette galère ?" Souquons !

Lundi 7 octobre 1991 - 9h

Ce week-end je n'ai pas rappelé Jean-Pierre qui m'avait laissé vendredi soir son message habituel d'appel à la communication. Pour m'en tenir à ma décision, il m'a fallu résister à la force de l'habitude. C'est une petite chose, mais qui fera date car ce faisant j'ai acquis encore un peu plus d'indépendance affective. De celle qui me permettra un jour d'établir des relations équilibrées ou de finir comme un sage indien : à poil, assis en tailleur sur un rocher. Conséquence ou coïncidence, hier soir je me suis senti très seul, au point de penser à aller au cinéma. J'étais sur le point de sortir quand Anne m'a appelé. Il ne reste plus qu'elle et Micheline. Eh bien ! justement je lui ai raconté la sortie avec Micheline au dîner de l'école de danse au restaurant La Grande Muraille, et comment, au retour, alors que j'avais pris un carton vide sur le trottoir devant chez Leclerc afin d'empaqueter mes gravures, j'y avais trouvé une chemise Lewis oubliée sans doute et à ma taille de surcroît. Cette petite anecdote l'a bien fait rire. Nous n'avons que trop rarement l'occasion de nous sentir les enfants chéris du destin et, point n'est besoin qu'il nous fasse gagner au loto, il n'y a que l'intention qui compte.

Lundi 7 octobre 1991 - 23h

Il m'avait dit une fois que j'étais feignant. Et c'est vrai que si j'avais passé mes journées à me creuser la cervelle sur les matières scolaires, Dieu sait ce que ça aurait donné. Quoi qu'il en soit, Edouard Deweert, que j'appelais Doudou, pour moi maintenant c'est papa. Cher papa, pourquoi buvais-tu ? Je ne le saurais jamais si je ne te revois. De même tu ne sauras jamais que la greffe a marché malgré tout, que je pense à toi et que j'aime à penser que vous êtes ensemble quelque part. Et sinon ailleurs et pour toujours, au moins pour un temps en moi-même (chiure de mouche, perdue dans cet univers chaotique et discordant) vous êtes en harmonie.

Mardi 8 octobre 1991 - 24h

Maintenant je n'ai plus d'amour à cultiver mais j'ai encore des ennemis à réduire. J'aurai voulu vivre sans ennemis (est-ce banal ?), en tout cas mon erreur a été de ne pas voir, ici comme ailleurs, que la vie ne peut revêtir une texture aussi pure. Et qu'il n'a jamais été donné à personne le loisir de cultiver l'amour exclusivement. Si l'on veut pouvoir aimer, chaque jour, il faut aussi se résoudre à combattre ceux qui veulent nous détruire. Pire encore il faut décider, ou re-décider, à chaque instant de qui est l'un et qui est l'autre.

Mercredi 9 octobre 1991 - 23h

Depuis quelques jours j'ai renoué avec les insomnies. Je n'en vois pas bien la raison. Cela ne va pas particulièrement bien en ce moment, mais cela ne va pas non plus particulièrement mal. En fait, le temps passe, mais rien ne se passe. J'ai néanmoins l'impression, encore une fois, d'être à un tournant. Un de ces innombrables petits tournants de la route sinueuse de l'existence où rien n'est jamais acquis, et pas plus l'envie de continuer qu'autre chose. Or, tant qu'à continuer, il vaut mieux que ce soit avec envie.

Jeudi 10 octobre 1991 - 23h

Je suis allé à la danse folklorique sans enthousiasme. D'abord, après deux heures de danse de salon, je suis crevé, ensuite Micheline ne viendra pas. Hé bien ! la magie a fonctionné et quand ce fut les danses d'Israël je me suis mis à bondir comme un cabri. Belle remontée depuis l'époque où je regardais la passerelle qui enjambait un bras mort de la Seine à Draveil, près de là où je vivais avec mon ex (où je mourrais, plutôt) en pensant : "Je pourrais m'installer là dessous, personne ne viendrait m'y chercher." La restructuration du psychisme ! Une dose supplémentaire ne me fera pas de mal, si je veux tirer encore un peu plus de la vie. Alors en avant la danse folklorique !

Vendredi 11 octobre 1991 - 9h

Chronique anticipée des premiers instants d'après ma dernière heure : "Tiens, je suis mort !", ou plutôt je ne le suis pas puisque je le sais. Me voilà donc dans un monde meilleur. Mais selon toute logique il ne peut pas être vraiment meilleur. Faribole que la béatitude, le paradis ou bien l'enfer, la vie n'est pas un état stable. Alors que vais-je rencontrer après le premier tournant ? Connu ou inconnu, qui sera le premier poseur de conditions et quel sera l'enjeu ? Si un autre monde peut être plus juste que celui-ci, c'est parce que nous y naîtrions comme Minerve : adultes et tout armés, laissant loin derrière : les utérus inhospitaliers, les mamelles asséchées des cœurs desséchés et les Jupiter cul-de-jatte.

Samedi 12 octobre 1991 - 22h

Encore une insomnie qui m'a tenue éveillé jusqu'à six heures du matin, à remâcher les avanies de la dernière conférence de presse. Et, après ça, encore une journée de perdue si ce n'est que j'ai écrit mon testament. En fait j'avais l'intention de le faire depuis longtemps, mais je remettais toujours la chose à plus tard. C'est cette punaise de Catherine G. qui m'a rappelé, parce qu'elle m'agresse dans les conférence de presse et intrigue pour me fâcher avec Guy, que j'avais d'autres ennemis dont il fallait que je m'occupe aussi... je suis content de mon texte que je trouve assez clair, je lègue tout ce que je peux aux Orphelins d'Auteuil.

Dimanche 13 octobre 1991 - 0h

Qui vivra verra ! Mais me voilà peut-être en train d'aborder le virage qui va peut-être mettre un point final à plus de cinq années d'efforts pour m'en sortir, pour essayer de remonter la pente et de survivre à mes souvenirs. J'ai eu beau me démener comme un beau diable, rien à faire. Et la fuite dont je rêvais parfois toute en la jugeant impraticable, je vais m'y retrouver sans l'avoir voulue. Et d'ailleurs malgré toutes mes interrogations et mes cogitations, je n'ai pas percé à jour le mécanisme de l'échec.

Lundi 14 octobre 1991 - 24h

La vie apparaît tellement comme une oeuvre du Diable que je comprends le juron : Jarni Dieu. Par exemple j'aurais bien aimé avoir une famille à la place de... Bon, on ne choisit pas ! Mais à défaut, j'en aurais bien eu une qu'on se construit soi-même. Mais... Et même pour ce qui est de l'amitié, ça n'est pas si facile. A part Peter à Londres, Kozo au Japon et Denis à la Réunion (loin des yeux près du cœur !), je n'ai pratiquement plus d'ami. Pourtant je me sens prêt à jouer le jeu de l'amitié comme je m'en sentais de jouer celui de l'amour. Mais ça n'en marche pas davantage pour cela. Et je trouve le mépris là aussi bien qu'ailleurs.

Mardi 15 octobre 1991 - 23h

Dans ces derniers jours d'insomnie, j'ai fait mon deuil de bien des choses. Le besoin d'immuabilité en matière affective, qui m'a été fatal avec mon ex, je l'avais dans une certaine mesure replacée dans la relation avec Guy et une fois de plus je ne voyais rien alors que le temps faisait son oeuvre inexorable d'usure. Tant pis me dis-je maintenant. Mon voyage dans les solitudes glacées du moi ne fait sans doute que commencer. Je vais donc tâcher de m'en tirer tout seul avec mon entreprise qui bat de l'aile. Et si elle chute, je ferais autre chose, car j'ai des projets.

Mercredi 16 octobre 1991 - 12h

Comme je m'y attendais, j'ai eu un coup de téléphone de Guy, au sujet des affaires courantes, et j'ai pu, avec bien du mal, lui communiquer ma position. C'était plus que pénible ! J'ai obtenu que mon droit à être tranquille soit reconnu, du moins en principe, mais au prix d'être qualifié d'emmerdeur et de pharaon (sic). C'est dire que c'était pas gratuit ! Cela dit, je n'attendais pas autre chose de sa part. D'ailleurs je suis vraiment idiot ! Ce n'est pas comme ça qu'on se défend... La preuve ! Les salauds bien portants portent leurs coups sans prévenir, en restant dans l'ombre. Comme cela ils gardent toute latitude de jouer les innocents lorsqu'un reproche se fait jour. L'inconvénient d'avoir la riposte trop facile, même de bonne foi, c'est qu'on en vient immanquablement à frapper par erreur des gens qui ne vous ont rien fait. Mais apparemment ça ne gêne pas grand monde, et probablement ça plaît même à quelques uns, voire à beaucoup. En tout cas, c'est la méthode de tout le monde, mis à part quelques diminués dans mon genre.

Jeudi 17 octobre 1991 - 1h

Je pensais, maintenant que je me suis gentiment fâché avec Guy et réglé en théorie le problème que me posait cette C., que le sommeil allait revenir. Mais après avoir eu l'impression de m'endormir, l'insomnie est revenue. Je ne crois d'ailleurs pas que nous soyons fâchés vraiment, cela marque un tournant. Et cela aurait d'ailleurs pu être pire. Mais quand même, tel que c'était, c'était assez dur. Enfin, il faut voir le bon côté des choses. Et si ça peut m'apprendre, encore un peu plus, à m'en tirer tout seul... J'ai fait d'énormes progrès dans ce domaine, qui m'épargnent les humiliations auxquelles j'étais habitué. Cela a bien sûr un prix : seul je suis, seul je vis et seul je bois (mais plus que raisonnablement), en compagnie je danse. Je m'aperçois néanmoins qu'il me faudra encore faire des progrès. Jusqu'où ? probablement jusqu'au dernier souffle. Pour finir dans la dignité, comme le héros du Désert des Tartares. Il n'y a pas d'échappatoire si je veux cesser d'être indéfiniment celui qui présente ses excuses. Et quant à recueillir les excuses d'autrui, ne serait-ce que de temps à autre, je n'aurais pas trop d'une deuxième ou d'une troisième vie pour m'y mettre en situation.

Vendredi 18 octobre 1991 - 9h

Je n'aurais pas imaginé que la rentrée serait aussi dure. En fait, à travers les derniers événements je me rends compte que je n'ai pas encore fait assez d'effort pour être moi-même. Et cela se joue principalement dans la sphère économique. Actuellement je vis, et fort mal, sur les idées de Guy et, par voie de conséquence, dans sa dépendance morale. Peut-être est-ce inévitable, mais il se montre maintenant fort peu généreux, semblant ne pas croire un mot de ce que je lui dis, et me traitant ouvertement comme la quantité négligeable que j'ai, d'une certaine façon, accepté d'être. J'ai beaucoup regretté ce mauvais virage incompréhensible, d'une amitié de dix ans, maintenant je regrette surtout d'avoir mis si longtemps à comprendre qu'il croyait simplement ce qui arrangeait son portefeuille. Pour en sortir, et pour briser la spirale infernale des relations morganatiques, véritable malédiction ontogénétique, il faudrait que je me décide pour une activité qui ne doivent rien à personne, pour en vivre ou en crever. Le pénible tournant de ces derniers jours en est l'occasion ou jamais.

Samedi 19 octobre 1991 - 14h

Je viens d'avoir un coup de téléphone d'Alain, le sympathique ex-collègue de mon époque américaine. Il n'a que trente-trois ans et se trouve déjà au chômage et face à des problèmes de reconversion pénibles et angoissants. Lui aussi ne rêve plus que de vivre de ses rentes (comme Guy, Anne et bien d'autres), je n'entends plus que cela autour de moi. Voilà où la victoire par K.O. du capitalisme nous a conduit tout droit : une absence totale d'idéal partagé par à peu près tout le monde et même des gens très bien, ce qui pire que tout. Partant de là, Alain ne voit pas bien pourquoi, avec la possibilité de toucher un loyer d'une fois et demie le SMIC, je ne plante pas tout là, pour aller vivre peinard en Grèce, par exemple, où il fait beau et où ce n'est pas cher. C'est exactement ce que je me dis quand j'en ai marre. Néanmoins, quand je m'imagine tirant ma flemme, en dormant la tête à l'ombre et les pieds au grand soleil, quelque chose m'arrête.

Dimanche 20 octobre 1991 - 10h

Je me suis couché vers minuit avec la sensation d'avoir bien travaillé. Au lieu d'arrêter la journée vers sept heurs du soir pour manger un morceau en écoutant les informations, je me suis fait un ersatz de café au lait et j'ai continué. J'ai lu, dépouillé des documents et écrit une bonne page de mon article pour BI. Puis, vers dix heures et demie, je me suis mis à mon entraînement de piano pour finir la journée. En me couchant j'ai encore trouvé l'énergie de lire le dernier bulletin de l'Anaf et pour finir j'ai lu quelques pages de Moïse et le Monothéisme avant que mes yeux commencent à se fermer tous seuls. J'ai donc posé mon livre pour m'enfoncer douillettement sous la couette avec le délicieux sentiment du devoir accompli. Hé bien ! dix minutes plus tard, j'étais complètement réveillé et reparti dans mes pensées. Je remâchais mes échecs des deux dernières années et surtout la façon, particulièrement irritante, dont je les ai obtenus. Le travail, mis à part le fait qu'il aide à passer le temps, n'est une solution que s'il obtient un résultat. Et c'est dans ce domaine précis que j'ai surtout des progrès à faire. Certes je vis, et au contraire de beaucoup, ma vie n'est pas immédiatement menacée par la maladie ou la misère. Mais en même temps, je mesure ce qui me sépare de la vie souhaitée, la vie rêvée des "happy fews".

Lundi 21 octobre 1991 - 9h

En repensant à la vie rêvée qui alimentait mes réflexions d'hier, je m'en suis fait un petit résumé, comme ça, pour fixer les idées. Il faut pouvoir travailler, c'est la base : réussir professionnellement et conquérir honneur, considération et profit... de préférence la richesse et la gloire. Mais il faut aussi pouvoir s'arrêter pour vivre la vie de famille, jouir de l'affection des siens, s'occuper des enfants et voir la joie briller dans leur yeux, sinon à quoi bon vivre. Il faut aussi avoir une femme digne de ses rêves (une femme de rêve) en être aimé évidement, et briller aux yeux du monde en rassurant du regard de l'autre sur le bonheur qu'on lui montre. De plus, une vie digne de ce nom ne va pas sans émoi culturel. Et l'on ne peut vivre sans jouir aussi de l'extraordinaire richesse des oeuvres artistiques accumulées par l'humanité : vieilles pierres et drames lyriques, arts plastiques et littérature... une avalanche de beauté qui nous ouvre les bras comme pour nous ensevelir. Non seulement il faut en jouir, mais il faut aussi y participer, au moins en amateur, car l'un ne va pas sans l'autre. Enfin, comme il n'est pas de vie sans épanouissement sexuel, et que la nature humaine est ce qu'elle est, il faut ajouter à cette énumération du nécessaire, le superflu d'une, ou mieux, de plusieurs maîtresses avantageuses. Voilà ! Aux esprits chagrins qui me répliqueront : mais, mais, mais... Je dirais c'était simple, mais il fallait y penser.

Lundi 21 octobre 1991 - 24h

Aujourd'hui vingt et un octobre, mes ennuis mes problèmes sont toujours les mêmes, mais j'ai tenu mon pari d'écrire ce journal pendant au moins un an. J'avais commencé le vingt octobre dernier : un an et un jour, donc ! Que vais-je faire maintenant ? Je vais me relire. Puis, après un délai de réflexion, je reprendrais peut-être les rendez-vous quotidiens avec ce petit miroir de l'âme, à moins que je veuille consacrer mes forces à une écriture moins autobiographique.


*** REPRISE EPHEMERE
*** Lundi 11 mai 1992 - 21h

Me voilà de retour à mon journal. Peut-être est-ce d'en avoir enfin confié la première tranche à l'éditeur. Ou bien est-ce tout simplement que je n'ai tellement personne à qui parler. Si ce soir j'ai plus besoin de parler que d'habitude, c'est parce que je viens de voir le film Indochine, comme j'en avais envie dès sa sortie. J'ai enfin vu la baie d’Along : endroit fascinant, endroit magique. J'ai aussi vu raconter une histoire où l'amour n'est pas un vain mot. L'amour ! Est-ce que ça existe ? Est-ce de cela dont nous viennent les enfants ? La magie du film voudrait me le faire croire. Mais ma mère naturelle n'a pas aimé pour me faire et ne pas davantage aimé une fois fait. Et mon ex, qui me parlait d'amour ou tout au moins en avait posé le décor, a toujours su qu'elle ne voulait pas pousser le réalisme trop loin, et en particulier pas jusqu'à se faire distendre la peau du ventre et tout ce qui s'ensuit. Dans “Indochine” l'amour accouche d'autre chose que d'une souris. Il prend ses risques dans le grand jeu de la vie et de la mort. Cela ne lui réussit pas tellement d'ailleurs... Mais si la vie est tragique, le plus tragique n'est-il pas d'en traverser le grand fleuve à cœur sec.

dimanche 23 août 1992

Je viens de terminer la lecture du Rivage des Adieux. L'amour héroïque de Tristan et Iseult me rappelle tristement à ce "nous qui ne peut pas mourir", selon l'expression de Searle, que la femme que j'aimais depuis vingt ans s'est fait une joie d'assassiner sous mes yeux en le démolissant pièce par pièce sous les coups imparables du dégoût que lui inspirait cette idée. Cette idée est remarquablement développée par l'auteur. L'amour des héros qui était la source constante de leurs afflictions, était aussi, par le jeu d'une balance égale, la source de toutes leurs joies. Et que pouvons nous souhaiter connaître dans cette vie sinon la joie. Leur amour, sans cesse contrarié et source d'innombrables tourments, était aussi ce qui donnait à chaque instant un sens à leur vie : la soif de l'autre jusqu'à la mort et encore au-delà. Et quel plus grand malheur peut connaître l'être humain que le sentiment de ne vivre pour rien. Tristan par le mensonge amoureux de sa femme Iseult aux blanche mains, qu'il n'a jamais touché, croit en mourant qu'Iseult l'a abandonné. Mais au fond de ce désespoir final et presque absolu il ne peut encore que voler vers elle en pensée. Et Iseult arrivée trop tard dans ce monde ne veut pas y survivre un seul instant de plus à Tristan et ne pense plus, dans ses derniers instants, qu'à le rejoindre au plus vite dans l'autre. Quel autre monde ? Quelle dérision ! Y a-t-il une différence après la mort entre Harpagon accroché à son or et les amants qui ont rêvé de ne faire plus qu'un à jamais ?... Pourtant, dans cet univers immense où la flèche du temps nous entraîne tous, les souffles des amants et les étoiles au firmament, pareillement vers notre fin, quelle réalité peut s'opposer à ceux qui sont capables d'un tel rêve. Ils constituent un univers à eux seuls. Cet amour est comme une symphonie dont la note finale continue à résonner pour l'éternité.

Lundi 24 août 1992 - 12h

Certains ont des enfants et laissent derrière eux cette trace de leur amour. Tristan et Iseult s'aimaient d'un amour trop absolu pour avoir un enfant. Ils se sont fondus l'un dans l'autre et ont ainsi créé un nouvel être. De mes amours, pas de trace. Tout est mort. Moi seul survis. Quand je traverserai à mon tour le fleuve des morts, je ne laisserai rien derrière moi. La barque me conduira sur l'eau glauque vers un rivage où je n'aurai pour tout bagage que ma soif de l'autre, restée aussi brûlante qu'au jour de ma naissance. Personne pour m'y attendre. Le désert de l'anéantissement absolu. Il me faudrait rien de moins qu'une nouvelle vie qui serait quand même la première. Adulte et tout armé. C'est la seule façon de naître pour qui n'est pas aimé.

Mercredi 26 août 1992 - 9h

L'été 92 se sera passé pour moi sous le soleil noir de Satan. En janvier prochain j'aurai cinquante ans. Ce qui veut dire qu'il y a déjà un demi-siècle, dans le sein maternel, je faisais connaissance avec la haine et je commençai à lutter pour la vie, contre celle qui me la donnait à son cœur défendant. La mort, précocement entrevue, depuis ne m'a plus quitté. De la mort, l'amour est le compagnon contraire, mais après avoir tant attendu, tellement espéré, j'ai compris que cinquante ans n'est plus un âge pour renaître à l'amour. Il me reste donc à vivre une vie solitaire, peut-être longue ou courte, mais désormais irrémédiablement dénuée de sens. Que j'en arrive à trancher le fil de cette vie sans objet ou non, à sa fin je ne serai plus qu'un point sans dimension dans l'infini du temps. Au contraire de ceux qui se sont aimés. Ceux-là, j'en suis sûr, sont plus grands que l'univers. Ils ont vaincu l'invincible temps. Ce n'est pas faute de l'avoir voulu, d'avoir connu une soif dévorante de l'autre. Mais du sentiment cosmique de mes premiers ébats avec celle que je croyais avoir trouvée que reste-t-il ? D'immatérielles cendres qui me laissent à jamais un goût amer dans tout le corps. Et aujourd'hui, Dieu merci, lorsque je pense à mes amours passées, c'est vers de plus anciens rivages que vole ma pensée. Et ce sont les souvenirs d’étreintes fugaces, inaccomplies mais qui, se ce seul fait peut-être, n’ont pas connu la déchéance, qui hantent maintenant mon cœur déserté. Je partage l'angoisse de l'humanité, confinée sur une terre qui ne peut répondre à sa soif d'un avenir sans limite. Je suis, dans mon impuissance à n'être plus que cela, prisonnier de l'esprit qui m'habite et du cœur qui le nourrit de son inlassable battement. Je veux écrire ce que je suis, me coucher sur le papier comme dans ces lits où j'ai cherché la vie, le répandre en encre noire comme les larmes que plus aucun espoir n'habite. Je voudrais tout y mettre, m'y vider jusqu'à la dernière goutte de sueur, de sang, de sperme et de tout, par la blessure qui ne doit pas se refermer, jusqu'à n'être plus qu'une enveloppe vide gardant seulement sur sa surface intérieure le dessin de ce qu'elle a contenu. Et après, n'être plus rien, me dissoudre dans le grand Tout, comme un de ces cocons qui après avoir libéré la vie qu'ils protégeaient n'ont plus de destin.

Jeudi 27 août 1992 - 9h

Hier mon frère m'a joué la scène finale, que je sentais venir, sur le thème je n'en ai pas eu assez. Elle s'est révélée pire que tout ce que j'avais imaginé. Ce fut une avalanche de réclamations : les armes, la vaisselle de mon père, les livres de mon père... ces derniers, des traités moléculaires que j'ai fini pas mettre à la poubelle il y a deux ans parce que personne n'en voulait. J'ai retrouvé "son père", comme il dit. La cupidité et le délire. Pire que lui, car il a même abandonné tout respect de soi-même en reniant sa signature au motif que je lui aurais forcé la main. Cet épisode écœurant me montre clairement que ce fou, qui n'admet pas que "son père" m'ait laissé quoi que ce soit, ne paiera jamais ses droits de succession si le fisc les lui réclame. Il sera trop heureux de me rire au nez, d'autant qu'il m'accusera probablement de lui avoir volé ses petites cuillères, trouvant ainsi la justification de me voler un demi million de francs. Voilà qui ne me laisse plus aucun choix, si je veux échapper à la misère, il faut que je protège la part réduite qui m'a échut contre ceux qui ne souhaitent que la réduire à zéro.