On ne peut pas vivre de regrets
Par Frédéric d'Artois le samedi, août 11 2007, 21:47 - journal - Lien permanent
Introduction
Dans une lettre, je confiais à un ami que j'écrivais mon journal intime et j'avais l'intention de le présenter à un éditeur quand il aurait pris un certain volume. Sa réponse, sur ce point, fut pour me dire qu'il me fallait beaucoup de courage pour cela. Comme je le lui disais, dans ma lettre suivante, je craignais surtout que le courage qu'il me fallait ne soit rien à côté de celui qu'il faudrait à l'éditeur...
Mais de toute façon, la question du courage est intéressante. Publier son journal intime, c'est un peu comme se mettre nu en public. Il y a certainement de quoi rougir. Mais quand on rougit, c'est, je crois, à la pensée que ce qu'on montre n'est pas forcément très beau à voir. Et je pense, à ce propos, à cette secte chrétienne du Canada dont les membres lorsqu'ils doivent comparaître en justice, se dénudent systématiquement devant la cour et le public pour montrer leur innocence au grand jour. Dans cette attendrissante coutume, je vois au fond la même démarche que celle des peintres du sacré, qui, depuis des siècles représentent fréquemment l'enfant Jésus nu, pour en exprimer précisément la pureté et l'innocence.
Donc, pour se garder de verser dans les extrêmes, je dirais que si Dieu est nu ce n'est pas une raison pour l'homme de se dénuder - car d'abord il n'est pas Dieu. Mais, qu'à l'inverse, ce n'est pas non plus une raison de ne pas le faire. Que chacun fasse à sa guise ! Car au fond chacun a ses raisons de s'estimer innocent, ceux qui ne veulent pas se montrer nus n'ont pas confiance dans le jugement d'autrui, c'est tout.
Pour moi, si je ne recule pas devant cette épreuve, c'est que je pense que, comparé au député italien et vedette du porno qui montrait ses seins à la télévision, je ressemblerais plutôt à un exhibitionniste du métro dont la modeste prestation reste peu appréciée mais qui insiste néanmoins. J'ajouterais que même si je souffrirais certainement de m'entendre sévèrement jugé, cela ne m'inquiète pas trop pour le moment, car je n'en sens pas le danger bien proche encore.
D'ailleurs si j'ai écrit mon journal intime, c'est à défaut de me sentir capable d'écrire quelque chose d'autre pour le moment. J'espère que ce ne sera qu'une étape. D'autre part, cet exercice d'écriture m'a fait comprendre pas mal de chose au fil des jours - c'est bien le moins que je pouvais en attendre - et notamment l'identité des "démons ricaneurs du passé", selon une formule que je traînais depuis des années sans l'avoir élucidée et qui aurait pu servir de titre, tant elle est centrale.
En ce qui concerne le titre, sans avoir jamais lu aucun journal intime, sauf quelques extraits du Journal d'Anne Frank, j'avais cependant remarqué que ce genre littéraire était comme le Port-salut, que c'était écrit dessus. Donc, pour respecter la tradition, j'avais a priori imaginé le titre commençant par le mot journal. Et comme, avant même de commencer à écrire, le poids de mes obsessions me faisait clairement sentir d'avance ce que j'allais y mettre, je voulais l'intituler : Journal d'une Vie Gâchée. Puis, chemin faisant, j'ai trouvé que ce titre était un peu simpliste. Quand j'ai eu dépassé la moitié et que je me suis résolu à continuer pendant un an et un jour, soit un jour de plus que ma résolution initiale, j'ai pensé que le titre devrait commencer par : Un An et un Jour... Alors, j'ai penché pour : Un An et un Jour, d'une Vie sans Rime ni Raison. Puis, trouvant que cela faisait un peu trop long, pour : Un An et un Jour, d'une Vie sans Raison. Enfin, trouvant le "sans Raison" trop plat et sans mystère, je me suis décidé pour : Un An et un Jour, d'une Vie sans Rime.
C'est alors que j'ai repensé à ma première visite chez le médecin rééducateur ou plutôt à une des phrases qu'il a eues au cours de cette visite mémorable. Je venais de sortir de l'hôpital et depuis la minute de même de l'accident, tout était allé de mal en pis. Pour simplifier disons que j'avais perdu ma femme, mon travail et mes jambes. Je me demandais où cela allait s'arrêter, lorsque j'ai découvert le docteur Rodin.
Le chirurgien qui m'avait mis dans l'état où j'étais ou du moins qui y avait bien contribué, m'avait royalement donné un congé de maladie de quinze jours et vingt séances de rééducation. Que faire ? Catherine., une des rares à m'avoir témoigné un peu de sympathie, me donna le numéro de téléphone de son frère, médecin rééducateur, qui dirigeait un centre dans le Nord. Aussitôt, je l'appelais, il était prêt à me prendre si j'obtenais l'autorisation de transfert de la sécurité sociale, mais en attendant mieux il me donna le numéro de téléphone d'un confrère parisien en qui il avait toute confiance. J'appelai immédiatement, pour m'entendre dire que je n'aurais pas de rendez-vous avant un mois... sauf, si je pouvais être là une heure plus tard pour profiter d'un trou. De Draveil à Paris, j'avais juste le temps. Illico, j'appelais un taxi par téléphone et je sautai sur mes béquilles.
M'ayant invité à m'asseoir, Rodin m'écoutait raconter mon histoire et remplissant ma fiche. Quand j'ai eu décrit l'intervention chirurgicale que j'avais subit, il m'interrompit par un : "Qui est-ce qui a fait ça ?", qui m'a fait devenir blanc comme un linge. Après m'avoir examiné, il m'a dit que dans l'état où j'étais, il se refusait à faire quelque pronostic que ce soit, il s'offrait de me prendre dans son centre de rééducation à l'hôpital de Gonesse... On verrait dans trois mois. Poussant un peu plus loin la conversation, il me dit que la rupture de tendon d'Achille, qui m'avait valu d'être opéré à répétition depuis deux mois, ne nécessitait pas de traitement chirurgical. En fait, toute son attitude me l'avait déjà fait comprendre, mais c'était tellement dur à avaler que je ne pus m'empêcher de lui déclarer que ce qu'il me disait était "dur à entendre". "Que voulez-vous, m'a-t-il rétorqué, on ne peut pas vivre de regrets !"
Cette phrase de bons sens, me paraît assez bien illustrer mon propos.
Mais avec un bon titre ou pas, même s'il est armé d'un optimisme à toute épreuve celui qui écrit un journal doit savoir que, s'il n'est pas déjà sous le feu des projecteurs, aucun éditeur n'en voudra. Je ne croyais plus au Père Noël mais j'ai quand même essayé de contacter quelques éditeurs, pensant que leurs refus m'apprendraient quelque chose. C'était encore trop optimiste ! Ils refusent pratiquement sans un mot. Une seule fois... et c'était même drôle ! J'avais pris la peine de sélectionner des éditeurs ayant une collection qui publiait ce genre de textes, disons les témoignages. Après un passage au standard, j'ai une dame au bout du fil à laquelle je déclare que j'ai écrit un journal intime. "Qu'est-ce que vous entendez par journal intime ?" me demande-t-elle alors sur un ton pincée où je sentais une désapprobation naissante. Un peu déconcerté, je lui explique quand même qu'un journal intime consiste à noter chaque jour les événements marquants et les réflexions qu'ils ont suscité. "Oh, ça c'est bien !" m'envoya-t-elle alors, visiblement rassurée sur l'écrit et sur l'homme. Je n'avais plus à être marqué à l'encre rouge, c'était déjà ça, mais je n'ai pas eu droit au tapis rouge non plus.
..................................A l'assaut de la cinquantaine
L'avis d'un éditeur
Comme j'avais la chance d'avoir un ami dans l'édition il m'a fait la grâce de passer mon manuscrit à un éditeur de ses relations, Loris Talmart, qui depuis nous a quitté. Monsieur Talmart lui a fait cette réponse :
Vous m'avez demandé mon avis, le voici. Je pensais qu'il s'agissait d'un faux journal, c'est-à-dire un roman présenté sous forme de journal (comme le Journal d'un Curé de Campagne, par exemple). Il n'en est rien. C'est un vrai journal. Ce genre littéraire a ses amateurs, mais le public ne s'intéresse qu'aux journaux des gens connus, célèbres. Ce manuscrit n'est pas publiable actuellement. Il faut attendre que l'auteur ait conquis la notoriété par des oeuvres d'imagination ou des essais, des biographies, etc. Cela dit, ce journal est bien écrit, il ya beaucoup de réflexions intéressantes, de remarques fines qui rendent l'auteur sympathique. Ce n'est pas un esprit secondaire. Ce qui se dégage de la lecture de son manuscrit c'est une grande impression de morosité, un sentiment de continuel lassitude, une sorte de délectation dans l'échec, les ratages. Ce pourrait être une originalité et justifier la publication d'un document venu d'un écrivain sans réputation, malheureusement le journal de la morosité, de l'échec et de leur analyse impitoyable a déjà été fait, et avec quelle maîtrise, par Amiel qui nous a laissé ses 40 000 pages mondialement célèbres. Je pense donc que ce journal, venant après ce monument de désespérance, n'est pas susceptible, ni maintenant ni plus tard, d'un vrai succès philosophique, littéraire ; ce ne pourrait être au mieux (en cas de grande notoriété de l'auteur) qu'une curiosité.
On ne peut être plus clair !
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........On ne peut pas vivre de regrets
....................................Journal d'un quadra
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samedi 20 octobre 1990 - 9h
Les six premiers mois sont disponibles sur demande
lundi 6 mai 1991 - 17h
Je me suis réglé mon conte personnel. Voilà l'histoire : Un crapaud qui voyageait, loin de son pays, rencontra une belle princesse, si gracieuse et si aérienne qu'on la surnommait "Blanche Colombe". "Tu n'es pas beau mais tu me plais quand même." dit Blanche Colombe au crapaud et ils se mirent en ménage. Mais comme le palais de Blanche Colombe était en carton pâte, il ne résistait pas aux intempéries et, pour éviter que la pluie ne mouille les cheveux de la belle, ils partirent ensemble pour le pays du crapaud. Partout où ils passaient, les gens s'étonnaient de voir princesse aussi élégante en compagnie d'un animal si peu brillant. Enfin ils arrivèrent dans une demeure faite de pierres moussues et de petits murets où vivaient des lézards. Comme pareille demeure ne seyait point à si jolie princesse, le crapaud entreprit d'en améliorer l'aspect et le confort. La tâche n'était pas facile car une princesse n'est pas contente à moitié. Tant et si bien, qu'en tombant d'une échelle, le crapaud se cassa une patte. La princesse en avait déjà assez des dandinements inélégants de son crapaud et n'avait que faire d'un crapaud boiteux. Aussi, quand ce dernier, tout saignant et plus baveux qu'à l'ordinaire, lui demanda son aide pour se débarbouiller, elle lui donna un grand coup de pied au derrière, qui lui enfonça le nez dans son mouchoir tout mouillé de pleurs et de bave, en lui disant : "je t'ai apporté ma beauté et toi idiot, tu n'as rien trouvé de mieux que de te casser la patte pour m'emmerder." Comme elle prononçait ces paroles, les cheveux de la princesse devinrent tout blancs, son visage se rida comme une vieille pomme et sa vue s'affaiblit tant qu'elle dut ensuite porter des lunettes. Le crapaud, lui, qui était tout barbouillé de sang, de pleurs et de bave, se redressa, perdit ses pustules et se transforma en un beau chevalier blanc qui enfourcha son cheval et parti au grand galop. Moralité : la bave du crapaud lave plus blanc que l'amour de la blanche colombe.
Mardi 7 mai 1991 - 1h
Je ne sais pas pourquoi dans mon insomnie je repense au Dr Prouty que j'ai revu à l'enterrement de mon père naturel, et à ces vacances que nous avions passé chez lui à Paray-le-Monial quand j'avais une douzaine d'années. Je me souviens d'avoir extrait de sa bibliothèque le premier roman de science fiction que j'ai lu : La Révolte des Trifides. Je me souviens aussi du coup de pied au cul qu'il ma flanqué parce que je dessinais de la main une tête de lapin en ombre chinoise dans le faisceau de son projecteur, vide encore du film d'amateur qu'il allait nous montrer. Un coup d'une violence absurde assené sans prévenir dans le silence général ! Et d'ailleurs, quand je repense à toute cette bande de zouaves qui gravitait autour de mon père naturel, des médecins pour la plupart, et qui appartenaient à la moyenne bourgeoisie de la France de l'après-guerre, c'est la nausée qui me prend. Ma mère naturelle était entourée de gens plus civilisés.
Mercredi 8 mai 1991 - 23h
Je me débats dans des difficultés sans nom, qui, je le devine, ne sont que ma combinaison particulière de l'aliénation commune. Mais, je trouve quand même le temps d'être heureux. C'est nouveau ! J'ai retrouvé un équilibre - ça veut dire une tranquillité - que je n'avais jamais eu, sinon tout au début quand je n'étais encore qu'un embryon imperceptible. Quand je n'étais pas tranquille je vivais le passé dans un effet de flash-back permanent (des mauvais souvenirs venant intempestivement éclairer le présent d'un coup de flash) comme le héros de ce film impressionnant : Le Prêteur sur Gages, un juif vivant New York en fondu avec le camp de concentration. Maintenant je revis en flash les moments de ma vie où je n'ai pas été à la hauteur de la situation, et ils sont nombreux... Et alors quand je suis seul je crie. Seul, je crie souvent. Vous penserez peut-être que ça ne va pas mieux, mais je suis quand même content de mon évolution. Ce soir, en écoutant la cinquième de Beethoven, avec la migraine que j'ai encore à cette heure, j'ai poussé quelques cris, notamment en pensant (c'est le comble !) à Daniel Gélin dans un rôle où il jouait un acteur qui n'était précisément pas à la hauteur à la ville, sinon à la scène. Sur ces entrefaites l'idée m'est venue, pour la première fois, que la musique m'aiderait peut-être à devenir moi-même.
Jeudi 9 mai 1991 - 16h
Pour en revenir à l'équilibre, autrefois et il n'y a pas encore si longtemps, je l'attendais toujours de quelqu'un d'autre. Comme un nouveau-né peut l'attendre de sa mère... je ne peux pas ne pas en revenir toujours là... Parent, ami, amour, psy, tout y est passé et je n'ai réussi qu'à faire exploiter mon déséquilibre. Le père jésuite étant l'exception. J'ai retrouvé l'équilibre lorsque j'ai compris que cette quête était vaine, où plus exactement quand j'ai renoncé à trouver ce merle blanc. Depuis ça va pas mal, je ne pleure plus et je me demande ce que je vais faire de la force qui me reste. Ce soir je vais voir les Précieuses Ridicules avec les Thomé à leur théâtre de quartier, puis nous souperons chez eux - c'est ça la vie !
Vendredi 10 mai 1991 - 24h
Quand le thermomètre de l'espoir descend à zéro, je me dis : "continuons pour voir la fin de l'histoire". Mais la fin de l'histoire c'est peut-être idiot aussi. Si la mort vient comme un affaiblissement progressif où surnagent quelques prises de conscience, jusqu'à la dernière précédant un état d'inconscience final ou qui précède de peu la fin. Certains pourraient dire que c'est encore là le mieux, que la mort cela peut aussi venir après d'atroces souffrances. Mais non, il faudrait un choix. Il faudrait pouvoir échanger sa vie contre autre chose, contre la vie d'autre chose. Mais cela, n'est-ce pas un privilège exorbitant ?
Samedi 11 mai 1991 - 0h
Le monde est tellement compliqué qu'il me paraît exclu que je terrasse l'hydre de cette complexité. Mais contrairement à autrefois où je désirais une vie simple, sans en avoir vraiment conscience, et où je ressuscitais sans cesse la complication comme malgré moi, aujourd'hui j'ai l'impression d'avoir accepté l'inévitable : ma vie sera compliquée ou ne sera pas. Cela veut dire que si je veux passer à autre chose, acquérir les moyens de mener une autre vie que celle de ma petite économie de subsistance (au demeurant bien confortable), il va falloir marier le risque et l'imagination en des noces inquiétantes. J'ai l'impression d'être prêt à m'y lancer, à sauter le pas... Mais pour le moment ce n'est encore guère plus qu'une velléité. Il reste à inventer le premier pas et tous les autres ne me coûteront peut-être pas autant. Qui vivra verra ! (Truisme de l'optimisme)
Dimanche 12 mai 1991 - 9h
Le soleil est revenu timidement après ce début de mai maussade. C'est toujours un plaisir de le voir et de s'imaginer prenant la route pour partir à l'aventure. L'aventure qu'est-ce que c'est ? Sinon ce qu'il est agréable de voir vivre par les autres dans les romans ou au cinéma, car ils y perdent souvent beaucoup, voire même tout, le propre du héros étant de ne jamais perdre, sinon la vie avec panache. En dehors de cette médiatisation, l'aventure c'est ce que nous vivons tous, c'est la vie même. C'est mon activité sociale, toujours remise en cause, dont la survie est à réinventer constamment. Ce sont des risques réels, sinon mortels, pour des résultats plutôt médiocres. C'est sans doute précisément la médiocrité des résultats qui écarte l'idée que l'on vit l'aventure. Vue ainsi, elle commence quand le profit escompté justifie la prise de risques délirants. A ce niveau, une subtile nuance sépare encore l'aventurier du fou ou du suicidaire. J'ai naguère pris des risques délirants (comme celui d'importer en fraude des brochures subversives dans l'ex-Allemagne de l'Est), et je m'en suis tiré, tout heureux de mon coup et tout fiérot de me sentir un aventurier. Je me rends compte aujourd'hui que je n'étais qu'un aventurier amateur, qui son coup fait, s'empressait de retourner au restaurant universitaire.
Lundi 13 mai 1991 - 22h
Je sors d'une migraine, grâce au Gynergène ça va mieux mais Aie ! Mon numéro en est repoussé de vingt-quatre heures. J’en ai un peu trop en ce moment, faut-il en conclure que je me sens profondément moins bien dans ma peau. J'ai mal à la dure-mère... Ca paraît on ne peut plus lacanien, il faudra que je creuse l'étymologie de ce méninge. D'ailleurs c'est vrai que j'ai été assombri récemment par un nuage de morosité. Je me suis pris à penser que je ne rencontrerais plus de femme (l'évidence est que je n'en rencontre pas) et que sans amour (sauf la parenthèse que vous savez - les Deweert) j'ai poussé, sans amour je pousserai plus avant dans la vie... Je vieillirai et je mourrai, mais que j'aurai peut-être la chance de trouver un sens à ma vie et à ma solitude, à ma vie dans la solitude... Gai ! n'est-ce pas ?
Mardi 14 mai 1991 - 1h
L'insomnie frappe surtout la nuit... et la mort ? C'est vers deux heures du matin que j'ai appris la mort de mon père naturel. Lorsque le héros meurt, il ne meurt pas complètement puisque son combat continue et même s'il meurt vaincu son exemple demeure. Et ce qu'il défendait, par l'exemplarité de sa mort, trouvera d'autres défenseurs. Et même si tout cela était vain et que tout doive mourir tôt ou tard, le héros meurt sans le savoir, sans en souffrir, porté par son enthousiasme vers son apothéose. Lorsque meurt le criminel, tout meurt avec lui. Il était sa seule justification du monde. Pour se conserver, il le détruisait comme on scie la branche sur laquelle on est assis. Non pas qu'un criminel, si grand soit-il, puisse encore épuiser la vitalité du monde, mais en le détruisant il détruisait la seule chose qui pouvait lui survivre et donc, il reste seul face à l'enfer de sa propre destruction. Sa fin est la fin de tout, avec lui l'univers disparaît et le sens de toute chose, y compris, et surtout, de sa vie. Tant de fin est insupportable pour un seul homme et il meure le plus misérablement. Vous avez deviné à qui je pense en écrivant ces lignes, qui a gémi et pleurniché pendant un quart de siècle devant cette fin pitoyable.
Mercredi 15 mai 1991 - 21h
J'ai entendu ces jours derniers une interview du Pr. Jean Bernard à la radio. Il a dit notamment que lorsqu'on a vécu quelque chose d'aussi tragique pour son pays que la débâcle de 1945, on le porte toute sa vie. Voilà exactement le type de réflexion que je n'aurais pas comprise quand j'étais jeune. Aujourd'hui, après avoir vécu le désastre de mon couple et vu pareillement tout ce que j'aimais, écrasé sous les bottes de l'ennemi, je la comprends. Car cette débâcle, en tout lieu à toute heure, je la porte en moi. Et, aussi heureux que je puisse être, elle est toujours aussi présente, comme mon cœur battant dans ma poitrine. Voilà ce que j'aurais à dire à Christian qui ne peut cesser de se lamenter, si fort est son désespoir de sentir des nerfs se dissoudre peu à peu sous l'effet de sa myélite (nerveuse ?), c'est que moi aussi j'ai une horreur dans ma vie. Ce n'est pas, comme il dit pour lui-même, que "mon corps disparaît"... En l'occurrence ce serait plutôt le contraire, j'ai l'impression de ne vivre encore aujourd'hui parce que mon corps ne voulait pas mourir... la seule chose qui restait. Cette horreur qui mobilise toute mon énergie, c'est la menace d'être, comme un christ involontaire, dévoré par ceux que j'aime.
Jeudi 16 mai 1991 - 22h
"Le droit de vivre est à la base de tous les droits" était le préambule d'un discours du Président de la République. Je ne m'étonne plus de ne m'en avoir jamais trouvé aucun auprès des membres de ma soi-disant famille. Mais le temps n'est plus aux concessions qui immanquablement en entraînent d'autres, ni aux relations morganatiques qui toujours furent mon lot. Je réclamerai mon dû et je me donnerai d'abord les moyens de le faire... Ce type de pensée vient parfois me soutenir le moral. Mais la vie est tellement indécise que j'ignore si je ne suis pas simplement un cheval qui rue dans les brancards, où il s'épuisera sans savoir où il va, ou bien si je tiens ma chance par la queue.
Vendredi 9 mai 1991 - 24h
J'ai fini par offrir l'éventail japonais à mon professeur de danse accusée d'être une demi-mondaine par les aigres commérages, et c'était complètement raté. J'avais déduit de l'annonce, à caractère inhabituel, que l'école nous offrait le champagne à la soirée dansante de ce soir, qu'il s'agissait là de fêter son anniversaire dont elle m'avait confié que c'était le quatorze mai. Point du tout ! La raison du champagne (peut-être promotionnelle) n'a finalement pas été révélée et quand je la vis pour nous quitter précocement je lui avouais ma déconvenue. "On ne fête pas l'anniversaire des professeurs." me fit-elle justement remarquer. Je lui remettais néanmoins maladroitement mon cadeau, qu'elle reçut comme s'il était pour la petite Sarah, le tout dans un embarras réciproque. Il ne reste comme ressource à mon offensive de charme que tout cela paraisse "attendrissante maladresse". Ce qui me rappelle cette maxime dont j'ai oublié l'auteur : "La prédiction est un art difficile, tout particulièrement en ce qui concerne l'avenir". Cela dit et justement, quelle sensation délicieuse d'avancer dans l'avenir comme sur un terrain de connaissance et de trouver les événements au rendez-vous qu'on leur avait fixé ! Pareillement pour le général qui prévoit le mouvement de l'ennemi, pour l'amoureux qui devine le cœur de sa belle, que pour le financier qui anticipe le mouvement boursier. Je ne connais rien de plus voluptueux, de plus aérien, de plus olympien... Mais alors, quelle secousse quand, patatras ! la réalité se dérobe et que l'abominable trou d'air qui casse la glissade aérienne vous fait chavirer le cœur. Devant ce cruel dilemme, je dirais : "Il faut mériter son bonheur."
Samedi 18 mai 1991 - 13h
Il m'est venu récemment l'idée que les gens normaux étaient fous. Un paradoxe à creuser ! Mais, en attendant, je trouve la vie normale (insérée dans le social) monstrueuse, et moi-même tout aussi monstrueux quand il s'agit de me construire les moyens d'arriver à mes fins. C'est là bien entendu mon héritage, de ne pas me reconnaître le droit de défendre ma vie, sinon qu'avec de tout petits moyens, pensés pour ne porter ombrage à quiconque, mais qui le portent quand même. Exister c'est être un monstre aux yeux des autres, à la fois comme les monstres dénaturés du Moyen-Age (dont les difformités faisaient spectacle et qui exprimaient l'altérité repoussante), que comme les "monstres naturels" (paradoxe des temps modernes), tel Moby Dick, d'une altérité tout aussi irréductible que l'homme (en fait certains hommes) veut détruire dans son égoïsme cosmique. Ces deux sortes de monstres, de la "dénature" et de la nature, je les ai incarnés en même temps pour mes parents naturels. D'un côté dénaturé par l'image de l'autre (défigurée par l'amour déçu), inassimilable, que je contenais, et de l'autre représentant le principe vital : ce qui pousse naturellement, qu'on le veuille ou non, envahissante mauvaise herbe ou ressource du grenier. Mais il n'y a pas que le monstre, erreur de la nature ou nature sauvage, qui n'a pas sa place dans le paysage. Il y a aussi le monstre de l'intérieur, celui qui se cache : Persona. C'est le plus paradoxal, puisque au lieu de témoigner, a contrario, de la beauté du monde, il témoigne de sa laideur : être laid dans son fort intérieur parce que le monde alentour est laid lui aussi.
Dimanche 19 mai 1991 - 21h
J'ai l'impression que je suis à un tournant. C'est une sensation d'attente, de vide. De tous les mouvements que j'ai lancés, les actions engagées, il va bien finir par venir une réponse, une réaction. Et puis mon dégoût de mes errements de pied tendre de la finance commence à se dissiper et je vais me relancer dans l'action pour le meilleur ou pour le pire. Rien que d'y penser l'angoisse me reprend, mais je ne peux pas reculer. Ce sont des risques banals. Ils ne font pas partie de mon héritage culturel. Mais qu'est-ce qui fait partie de mon héritage culturel ? Comme disait Jean-Pierre au cours de notre conversation téléphonique d'y hier : "La caque sent toujours le hareng." J'aimerais bien savoir ce que je sens, étant donné que, bien évidemment, on ne peut sentir sa propre odeur. De toute façon je dois continuer à me conformer à l'image idéale que je me suis forgée, le patricien connaissant la musique et la danse, et, cela va de soi, maîtrisant l'économique. Et comment mieux me conformer à cet idéal que d'appliquer ma connaissance du monde à la spéculation financière. Je me révélerai par ma réussite ou par ma chute aussi bien. Quant à la femme, si je suis à un tournant, je n'en sens pas encore le parfum.
Lundi 20 mai 1991 - 13h
Selon mon Histoire Economique, une des hypothèses avancées pour expliquer la grande dépression du treizième siècle est la baisse de la tension morale. Cette expression m'a frappé, car lorsque je recherchais une vie avec une basse tension morale j'étais dépressif. Mais quelle était la cause et la conséquence ? Dans ma vie actuelle, je sentirais plutôt la tension morale monter. Je le ressens comme une conséquence du désir et de la résistance de l'Autre. J'ai l'impression de placer des briques une par une dans la construction d'une jetée, d'un tremplin comme celui que construisirent pendant des mois les romains au siège de Massada, ou encore d'actionner une pompe qui gonflerait un château fort. la pression monte, quand va-t-il exploser ?
Mardi 21 mai 1991 - 23h
Me voilà donc à Londres, comme prévu, grâce aux bons soins d'I.. logé au Hilton Langham qui vient d'ouvrir ses portes dans un bâtiment du siècle dernier, entièrement rénové. Après la conférence de presse, nous avons descendu la Tamise sur le Silver Barracuda, un bateau-mouche, pour rejoindre à Greenwich, le Cutty Sark, un ancien Clipper transformé en restaurant. J'avais entendu parler de ces bateaux qui se faisaient la course pour amener avant les autres le thé de chine, sur le marché anglais. Mais je ne les imaginais pas si grands. Dans la coque en forme d'aile d'oiseau ils emportaient six cent tonnes de thé. D'après le programme, je nous imaginais voguant sur les flots tout en festoyant. Mais non ! le clipper est en cale sèche. Ni tangage, ni roulis, donc pour absorber la selle d'agneau à la menthe... nous avons assez d'émotion avec la cuisine. Tout cela est bien agréable une fois de temps en temps, mais je me demande si le luxe n'est pas, pour qui peut en user, un moyen d'oublier le vide intérieur.
Mercredi 22 mai 1991 - 10h
Après le Hilton, me revoilà dans la petite maison de Peter. Demain soir nous partirons pour le Pays de Galles rejoindre sa résidence d'été et son amour. Ce soir je songe à toutes ces années ponctuées de visites londoniennes, à mes amours qui souvent m'y accompagnaient, et je me demande où j'en suis. Ma vie a deux aspects : d'un côté je suis là, faisant du tourisme à l'occasion des voyages de presse, profitant des libéralités du système mais incapable de mettre sur pied un vrai business ; d'un autre côté, j'ai l'impression d'avoir aujourd'hui plus de moyens sociaux que je n'en ai jamais eu. Et même c'est effrayant de penser que j'en avais si peu. Je ne m'en rendais pas compte, exactement comme d'une maladie dont on se cache la gravité.
Jeudi 23 mai 1991 - 17h
Aujourd'hui j'ai passé la journée à la National Gallery, sur le conseil d'Alain S., l'attaché de presse d'I.., qui est un grand amateur de Turner. C'était parfait en tout point sauf pour le déjeuner à la cafétéria du musée qui était un chef-d’oeuvre de mauvais goût anglais. J'ai vu, et écouté, un enseignant qui commentait un tableau de Titien à une classe des jeunes de douze, treize ans. Son exposé avec des questions aux élèves a bien duré une demi-heure et j'ai apprécié l'enthousiasme qui en émanait. Le tableau représente l'abandon d'Ariane sur son île par Thésée, qui n'est plus qu'une voile au loin, et l'entrée en scène de Dionysos avec sa suite... L'ensemble est très riche et l'enseignant a su parler très simplement du désir aux enfants. Puis j'ai suivi une visite guidée avec explication de cinq tableaux dont La Chaise de Van Gogh. Comme l'a rappelé notre guide, le peintre n'a pas pu tenir plus d'un semestre à l'école des beaux-arts et il n'a pas vendu une seule toile de son vivant (bien de quoi être dépressif, mais où est la cause de quoi ?) et maintenant ses toiles atteignent les prix records de la peinture. La visite des musées, des monuments et le spectacle de la beauté en général me procure une telle joie que je serais tenté de m'y consacrer entièrement si je ne croyais pas que pour l'apprécier vraiment, il faut avoir une vie qui ait un sens, une vie où l'on essaye d'arriver à quelque chose. Maintenant j'attends Peter pour partir avec lui à la rencontre du Pays de Galles.
Vendredi 24 mai 1991 - 9h
Ce matin, je regarde par la fenêtre le pays que je n'ai pu voir quand nous sommes arrivés hier dans la nuit. La fenêtre, le lit, la chambre, la maison et la colline derrière, tout est aussi petit que la carte du Pays de Galles sur la carte de Grande Bretagne. Je me sens triste paradoxalement. Hier soir j'ai pensé qu'il n'y avait rien pour moi sur cette terre. C'est ça l'idée de Dieu ! Quand je disais à Philippe I... que j'aurais souhaité une vie normale et qu'il s'acharnait à ne pas comprendre : "Quelle sont les normes pour une vie normale ?" Quand on sort de l'école du même nom, voilà bien le genre d'interrogation académique que l'on peut s'offrir. Au fait je ne comprends toujours pas comment elle m'a échappé, ni pourquoi elle continue, mais de voir deux personnes qui s'aiment...
Samedi 25 mai 1991 - 23h
Ce soir nous avons eu une grande surprise partie d'anniversaire avec barbecue, vin et danses. Pour ces dernières, les Anglais ont eu beau les avoir codifiées, elles n'en sont pas pour autant tombées dans le domaine public en Grande Bretagne. Aucun Gallois n'est venu tremper dans ces horreurs, il n'y avait que des amis anglais de mes amis anglais. Avec ma science chorégraphique je me suis senti seul, c'est normal. Moi qui voulais voyager loin et connaître le monde. Avec la solitude, je crois que je suis allé plus loin que je ne l'espérais, où que je le croyais seulement possible. D'autres, ceux que j'appelle les gens normaux ont, je pense, accompli ce voyage bien plus tôt que moi dans leur vie, et probablement sans grande sensation. Mais pour moi c'est l'archétype de voyage sans retour. Où je suis arrivé et plus loin encore peut-être... il va falloir s'y faire et faire avec !
Dimanche 26 mai 1991 - 13h
Je me dis souvent, et surtout quand ça ne va pas, que ça va beaucoup mieux dans l'ensemble et que j'ai fait beaucoup de progrès. C'est certain et mes progrès sont surtout intéressants parce que je les ai accomplis dans la solitude et non en référence à quelqu'un comme c'était le cas avec mon ex qui exploitait la situation. De temps à autre, un événement survient pour me rappeler, par un brutal retour en arrière, d'où je viens et faire remonter brusquement ce sentiment d'être en fraude si profondément ancré en moi que, je crois, je ne m'en débarrasserai jamais tout à fait. Aujourd'hui, je découpais un article dans le journal d'hier, acte tout à fait anodin, mais qui contenait une minuscule dose de sans-gène, le journal n'étant pas à moi. J'étais bien persuadé que tout le monde s'en fichait éperdument, et de plus je me trouve dans un monde extrêmement amical où personne ne m'adresse le moindre reproche à propos de quoi que ce soit. Hé bien ! il a quand même suffi que la porte de la cuisine où je me trouvais soit ouverte brusquement pour que la terreur de l'enfant pris en faute me submerge un bref instant.
Lundi 27 mai 1991 - 14h
Au cours de ce séjour, j'ai pour la première fois pensé à mes responsabilités dans l'échec de mon couple. D'un côté cela me fait mal d'en admettre, de l'autre il est heureux que j'en arrive là malgré tout, rien n'étant jamais tout blanc ou tout noir. Le tort que je me vois aujourd'hui, c'est de n'avoir pas voulu les moyens de mes fins. Etre un homme sans avoir à me battre, un père de famille sans assumer d'autorité... Je voulais qu'elle m'aide, en me faisant profiter (pour en faire profiter notre couple) de ses moyens de défense (et d'attaque), qu'en définitive elle n'a voulu garder que pour elle et notamment pour pouvoir les utiliser contre moi.
Mardi 28 mai 1991 - 11h
Me voilà dans l'avion qui me ramène en France. Peter a été adorable comme toujours et c'est un crève-cœur de le quitter, bien que nous ne saurions probablement rien faire ensemble à part partager des loisirs. Je retiens particulièrement ce qu'il m'a raconté de son père. Peu avant sa mort et après des années de brouille (Peter étant communiste, tout ce que son père, nobliau polonais, détestait non sans raisons) son père lui a dit : "vois-tu j'ai toujours fait ce que je croyais juste, et peut-être je me suis trompé. Mais toi, tu dois continuer à faire ce que tu crois juste, car c'est cela qui est juste." Cela m'a brutalement rappelé ce que Dautry (un ancien camarade de faculté de mon père naturel) m'avait raconté au sujet de son père, lorsque je l'avais revu, peu avant sa mort, à l'hôpital où j'étais opéré du tendon d'Achille. Son père, pendant l'occupation, alors qu'il n'y avait pas grand chose à manger, était toujours le premier à se prouver... je me corrige : se priver. En voilà deux qui ont eu des pères, et moi ? Il faut être juste, j'ai eu Edouard Deweert pendant une dizaine d'années. Si seulement il pouvait être là aujourd'hui pour m'aider encore.
Mercredi 29 mai 1991 - 10h
Ce matin en me réveillant après mon retour du Pays de Galles... Catastrophe ! Je suis parti en oubliant de donner de l'eau à mon petit boulot dont les feuilles pendent maintenant lamentablement. Je me suis précipité, mais je crois bien que c'est trop tard. Et je suis déjà revenu depuis vingt heures, mais l'oubli c'est l'oubli ! Je vais maintenant vivre dans l'espoir inquiet qu'il va se remettre où assister pour ma punition à son agonie. Comme j'étais si fier d'avoir sauvé, en le transplantant, ce petit arbre héroïque qui avait poussé dans une fêlure du béton du balcon, j'ai là de quoi polir tous mes complexes de culpabilité. En même temps il faut que je me méfie de cela. Par ailleurs, je constate depuis mon retour, le retour en moi-même d'une tension douloureuse, qui doit être la tension morale que je mentionnais le vingt mai dernier. Tant mieux ! je me sens capable de faire face.
Jeudi 30 mai 1991 - 8h
Je viens de lire un article qui présente les travaux de Stephen Jay Gould, un paléontologiste américain connu, qui affirme que l'apparition de l'homme fut le fruit du hasard. Si la science arrivait à démontrer que Dieu n'existe pas, ce serait une nouvelle révolution, que j'aimerai bien voir tant j'en imagine les conséquences illimitées. Pour le moment, rien n’est dit. Et même si la science à quelque peu grignoté au cours des siècles ce qui paraissait n'appartenir qu'à Dieu, on peut encore croire ce qu'on veut. Mais si la science, par quelque moyen imprévu (comme souvent) parvenait à établir le caractère contingent de l'humanité, malgré les fanatiques qui immanquablement s'accrocheraient à leurs croyances, tout changerait. Finie la survie de l'esprit et l'autre monde, fini le sens de la vie. Nous ne serions plus que l’œil par lequel l'univers se regarde le nombril avant la presbytie. Que fera alors l'humanité dans cette ambiance de fin du monde à petit feu... Jouir par tous les trous ? Certainement pour certains. Et pour d'autres préparer les nacelles de survie qui, s'échappant de la terre en perdition sur l'océan du temps, partiront à la dérive dans la galaxie pour permettre à l'homme de conserver son rêve d'éternité.
Vendredi 31 mai 1991 - 24h
J'ai repris ce soir mes habitudes à la soirée dansantes de l'école. Après la soirée dansante du Pays de Galles de samedi dernier et ces Anglais qui dansaient comme des pieds, cela fait du bien. En plus, j'ai l'impression que mon professeur, qui s'enquiert de l'avancée de mes travaux d'installation, répond discrètement au brins de cours que je lui fais. Cette constatation, une fois passé un moment de légitime satisfaction me plonge dans le plus profond désarroi, tout à fait conforme à celui de ma jeunesse en pareil cas. Qu'est-ce que je fais maintenant ? Elle doit attendre de moi quelque trait de génie qui nous permettrait d'aller plus loin, et je ne voudrais la décevoir à aucun prix... mais que faire dans ce poulailler de commères caqueteuses où le moindre murmure est interprété et où on n'est jamais à plus de deux mètres de quelqu'un et à cinq de son mari ?
Samedi 1 juin 1991 - 22h
Cette idée, finalement tout le contraire d'inouïe, que l'apparition de l'homme fut contingente, a fait le tour de ma tête pour que je constate que, tout compte fait, j'ai toujours pensé dans ces termes... en flagrante contradiction avec une conclusion à laquelle je suis arrivé récemment (qui doit se trouver à quelques pages d'ici), que la vie a un sens. Je croule sous le poids de mes contradictions !
Dimanche 2 juin 1991 - 22h
J'ai travaillé mais je ne me sens pas satisfait. En fait j'ai toujours l'impression que je vais en faire plus que je n'en fait effectivement et c'est une déception permanente. Elle est cependant plus ou moins forte et n'empêche pas les périodes d'euphorie, courtes évidemment, après une grosse besogne achevée. Ces temps-ci, et c'est aussi une conséquence de mon escapade au Pays de Galles, je me sens particulièrement débordé et profondément incapable de remettre les pendules à l'heure. C'est désagréable, mais en même temps l'expérience m'a appris que ce type de situation se résout toujours par une forme ou un autre de dépassement. C'est ainsi qu'il faut voir les choses : la vie comme un effort constant. J'ai terriblement besoin d'aller de l'avant.
Lundi 3 juin 1991 - 224
C'est incroyable ce froid en juin, et qui dure. Cela me refroidit alors que j'aurais plutôt besoin de sang chaud, car je m'aperçois que de la dizaine d'affaires que je mène de front, toutes, sans exception, sont en panne. Il ne manquait que le peintre qui a décommandé sa venue et ne donne plus signe de vie. Lorsque j'étais à la librairie Dillon à Londres, j'ai aperçu un livre intitulé "Make Things Happend", c'était les mémoires d'un patron que j'ai songé un instant à acheter pour y renoncer me disant que je n'arrivais déjà pas à lire tout ce que j'avais en train. Maintenant je le regrette un peu car je trouve la formule extrêmement juste. Etre patron, je crois bien que c'est ça : faire que les choses arrivent. Et c'est bigrement difficile si j'en crois mon expérience avec mes fournisseurs. Personne ne tient ses engagements ! Et ce n'est même pas comparable à une armée où plus aucun ordre ne serait exécuté, puisque tous ces gens là ont librement consenti (apparemment) à cette relation contractuelle.
Mardi 4 juin 1991 - 22h
Je ne sais plus quoi dire, je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus quoi penser. Il y a des passages à vide de ce genre. Mon séjour au Pays de Galles m'a fait toucher du doigt la réalité dont parlait Norobindo Gose aux pèlerins d'Auroreville : "Il n'y a nulle part où aller, l'aventure ne peut être qu'intérieure." Effectivement il n'y a nulle part où aller, bien que je rêve encore parfois à tout lâcher, prendre ma retraite avec mes trois sous, m'acheter une Mercedes d'occase et voyager, aller vivre au Portugal, me la couler douce, visiter, rêvasser, méditer... Mais contrairement à Jean-Pierre qui rêve de gagner au loto pour placer son argent à douze pour cent et commencer à vivre, je ne crois pas que la vie commencerait grâce à une démission économique, je n'y crois plus. Pour vivre vraiment il faut maîtriser l'économique. Voilà !... Plus facile à dire qu'à faire !
Mercredi 5 juin 1991 - 22h
J'ai reparlé à Guy de mon journal pour lui dire que j'approchais des quatre cent mille octets et que cet été, je corrigerai tout et je l'apporterai ensuite à un éditeur. Sa réaction a été immédiate : "Que veux-tu qu'un éditeur fasse du journal d'un inconnu ?" Voilà la pensé qui vient immédiatement à un esprit pratique et au fait des rapports de pourvoir et de commerce. J'ai fait d'énormes progrès en direction de la normalité (la bonne j'espère) puisque je suis maintenant non seulement capable d'accepter de tels raisonnements mais même aussi parfois de me les faire. Mais je me souviens qu'il n'y a encore pas si longtemps, par un besoin irrépressible de croire la vie plus simple qu'elle n'est, je n'arrivais à rien sinon à me la compliquer horriblement.
Jeudi 6 juin 1991 - 21h
Bon finalement et toutes réflexions faites, pour en revenir à ce que je me disais hier : je vais me donner tout ce mal pour recevoir de l'éditeur une lettre de ce genre : "Nous avons examiné avec attention le manuscrit que vous nous avez envoyé. Mais, malgré toute sa valeur, nous sommes au regret de vous informer que nous n'envisageons pas de le publier. Veuillez..." Dans un coin de ma tête, c'est bien ce que j'ai toujours pensé. Alors, pourquoi faire ? Est-ce pour me mettre le pied à l'étrier et me préparer à écrire de nouveau en travaillant un genre qui puisse intéresser un éditeur ? Ou bien est-ce la chose en soi, un rendez-vous quotidien avec moi-même, un face-à-face de l'être et de l'exprimé, que personne, pas même moi-même, ne lira jamais ?
Vendredi 7 juin 1991 - 22h
Ce matin, coup de téléphone..., surprise ! Denis parti il y a neuf mois prendre son poste de censeur à la Réunion, de passage à Paris, s'invitait pour déjeuner. Nous avons beaucoup parlé, comme toujours une conversation pleine de blagues à froid, de à-la-manière-de et de mimiques cocasses. Il déclare qu'il ne reviendra pas en métropole, sinon pour y être enterré. Il a pris le parti définitif de l'exotisme et après la Réunion..., l'Extrême Orient ou Berlin aussi bien. Il est toujours aussi toqué de sa fille qui, du haut de ses dix-sept ans, le considère comme un nul total. C'est l’œuvre de sa vie et c'est attendrissant. Il est décidé à faire son bonheur qu'elle le veuille ou non. Y arrivera-t-il ? Il m'a retrouvé tel que j'étais il y dix ans, et non comme j'étais il y a neuf mois "déprimé". Cela correspond aussi à ce que je ressens, bien que justement ce soir je me sois senti paradoxalement un peu abattu.
Samedi 8 juin 1991 - 7h
Quelle nuit vraiment moche je viens de passer. Quand on dort bien on a vite fait d'oublier ce que c'est qu'une mauvaise nuit. Déjà hier soir ça n'allait pas, je n'accrochais pas à l'Histoire économique. J'ai essayé de trouver une distraction dans l'Histoire d'O, puis dans Qu'est-ce que la Littérature ?... Je les ai trouvés aussi barbant l'un que l'autre, pour finir par revenir à l'Histoire Economique dont j'ai fini par lire quelques pages. Puis j'ai éteint pour me plonger dans un demi-sommeil entrecoupé de rêves bizarres. Je me souviens même d'avoir rêvé de Pierre S. (l'ancien copain gauchiste intello) en spéculateur financier qui me rassurait sur les cours - il était capable de tout. La spéculation, j'ai beau me dire que c'est le jeu entre les hommes, j'en ai quand même encore un peu honte.
Samedi 8 juin 1991 - 22h
Ce soir j'attendais, non pas Madeleine, mais Jean-Pierre pour dîner, afin de fêter la brève apparition de Denis hier. A sept heures et demie il m'appelle, sa bagnole est en panne... Auto kaput gross Malheur ! Du coup il ne vient pas, il ne veut pas prendre le RER, ni un taxi... Tout cela lui coupe ses moyens, il préfère rester chez lui au risque, que je lui ai signalé, de ruminer toute la soirée son infortune. "A peine avais-je la tête hors de l'eau..." a-t-il commenté. Il faut que ce soit Denis qui vienne de la Réunion pour que j'ai une visite, car avec Anne qui n'habite qu'à cinq cents mètres mais n'a plus cinq minutes de libre depuis qu'elle travaille et Jean-Pierre avec ses réflexes de vieux schnock pantouflard... Pour un peu je me rachèterais la télévision. Voilà aussi un effort à faire : se garder une réserve d'énergie pour la fantaisie, l'imprévu, le gratuit, la vie en somme.
Dimanche 9 juin 1991 - 20h
Il faut que j'apprenne encore à me défendre un peu mieux, car si j'ai déjà fait beaucoup de progrès je m'aperçois tous les jours qu'il me faut en faire encore davantage. Cela me rappelle un conseil de mon père naturel, donné relativement récemment, il y a quelque cinq années : "Tu dois te battre". A cette époque, j'avais déjà pris les désirs transcendantaux de mon ex à travers de la gueule, et je m'en remettais difficilement. Ce conseil, bien dans son genre, m'a trouvé ébranlé. D'un côté je me rendais compte que je ne m'étais pas assez, voire même pas du tout, battu contre ceux qui voulaient me nuire, et que je m'en trouvais fort mal, pour ne pas dire plus. D'un autre côté une partie de moi-même se révoltait encore contre cette notion d'une altérité ennemie a priori. Je lui répondis par cette question : "Me battre contre qui, contre quoi ? Ma question reste valable, mais son conseil (le seul véritablement paternel dont je me souvienne de sa part) le devient de plus en plus.
Lundi 10 juin 1991 - 22h
Hier soir j'ai eu un appel de Jean-Pierre, qui ressemblait fort à un appel à l'aide qui ne voulait pas dire son nom. Quoi qu'il en soit, il se noie dans un verre d'eau... Et comme moi il cherche l'âme sœur. En parlant de l'âme sœur... Quand je pense qu'une présence me manque, que j'aimerais pourvoir partager ma vie, mes joies mes peines... (air connu, banal et rabâché) je pense toujours ipso facto à ce que j'ai offrir, à quel avantage cet autre hypothétique pourrait trouver auprès de moi, jamais à l'inverse. Et même devrais-je ajouter que quand j'ai offert ce que j'avais, ce fut pour le plaisir de me faire envoyer sur les roses. Cette constatation me suggère deux remarques. D'abord, je n'ai jamais offert ce que je n'avais pas, et ensuite aimer pour moi a toujours voulu dire : être prêt à se laisser exploiter. Cela peut sembler, à première vue, normal pour un homme d'un certain âge qui cherche une âme sœur pas trop fripée. Mais il y a trente ans c'était déjà ça, et en gros, avec mes idées de partage, d'équité et de réciprocité, je ne jamais réussi autre chose que de me faire exploiter. Pour renverser totalement la malédiction il me faudrait penser que non seulement je sortirai de ma solitude, mais que ce sera pour recevoir le meilleur d'un autre, car ce serait bien mon tour après tout. Etre déjà capable de le penser serait un début !
Mardi 11 juin 1991 - 24h
Je m'aperçois maintenant que la façon dont j'ai abordé les marchés financiers, et leurs spécialistes plus ou moins idiots, relevait d'une logique de séparation qui a dû être une constante toute ma vie, pour tous les domaines. Je partais du principe que les règles applicables au domaine m'étaient étrangères et que donc je ne puisse les comprendre a priori. J'étais donc tenté de suivre tous les conseils venus, même, et peut-être d'autant plus, qu'ils choquaient mon sentiment. Après un peu plus d'un an dans ce nouveau domaine, je constate que dans beaucoup de cas mon sentiment était plus pertinent que la position de ces prétendus spécialistes dont les motivations sont troubles. Je traduirais cette constatation par cette formule : je ne suis pas séparé de la vie. Cela veut dire que si je m'en crois séparé, c'est sans doute par fidélité à ceux qui ont essayé de m'en séparer, mais en réalité j'ai développé une relation au monde qui m'est propre et qui, si elle a fait un détour par la psychose, est peut-être maintenant devenu moins malsaine que celle de la plupart des gens qui passent pour normaux. En conclusion, cette relation au monde, qui s'est construite à partir de mes efforts contrariés pour survivre et qui constitue une sorte de dividende de ma robustesse, je dois y croire et l'utiliser en l'appliquant aux nouveaux domaines où je m'aventure. C'est capital !
Mercredi 12 juin 1991 - 22h
Ce soir, à la fin du cours de solfège j'ai tenté ma chance auprès de la prof, pour l'avoir en cours particulier. Théoriquement je n'y croyais pas et pourtant elle en a accepté le principe sans la moindre tergiversation. A vrai dire, lorsque je lui ai dit : "J'ai besoin d'un professeur", phrase à double sens, se référant d'abord à l'exercice de la Méthode Rose (qu'elle m'avait conseillé et qui mentionne la participation d'un professeur) ce qu'elle ne comprit qu'un peu plus tard, elle me répondit par un regard très dense que j'avais déjà capté, la fois précédente, avec une allusion au besoin que j'avais d'elle. Puis, une fois l'exercice terminé je suis revenu à la charge, lui demandant carrément des cours. Maintenant je dois lui téléphoner un soir et je suis au moins sûr qu'avec elle je serais en bonnes mains.
Jeudi 13 juin 1991 - 9h
J'ai cinquante ans, ou presque. A cet âge beaucoup pensent à leur retraite s'ils n'y sont déjà. Moi, je commence à vivre. En buvant mon café du matin dans mon lit, je sens monter en moi une rage froide contre les obstacles qui m'empêchent d'avancer, contre ceux qui les placent, contre moi-même qui ne suis pas assez dur. Les bons jours, la pression monte et, à un certain point, je saute du lit et j'y vais. J'y vais, car j'ai perdu les chasses éternelles du Grand Manitou. La sérénité de l'éternité s'est épuisée avec les bisons, chassés par l'homme blanc, à la langue fourchue et insatiable, ennemi de la terre et maître de la machine, qui transforme le monde en un rébus un peu plus compliqué chaque jour. Haug ! J'ai parlé.
Vendredi 14 juin 1991 - 24h
Aujourd'hui j'ai entendu à la radio le rapport de ce fait-divers cocasse : un homme d'affaires a obtenu le divorce après trois mois de mariage, sont épouse thaïlandaise s'étant révélée être un homme. On rit sans réserve d'une histoire pareille dont les protagonistes sont perçus comme "un peu fêlés". C'est ce qui est drôle. Quant à moi je n'ai eu que le temps d'en sourire avant de m'apercevoir combien cette scène de la vie conjugale ressemblait à mon histoire. Certes, ma femme n'était pas un homme mais elle n'était pas non plus vraiment une femme. Et, pour cacher ce fait, elle est (comme le travelo de l'histoire qui jouait la pudeur pour éteindre la lumière avant de faire l'amour) entrée dans les contorsions invraisemblables du mensonge. Lorsque l'essentiel est dissimulé, la source centrale de causalité est occultée et les nécessités de l'existence conduisent, dans un mouvement ininterrompu, à recréer au jour le jour des liens causals de circonstances, qui s'agglutinent ensemble, créant à leur tour des "méta-liens". C'est la construction sans plan d'un château impossible, bien plus baroque que celui de Louis II de Bavière, dont les pans s'écroulent au fur et mesure et qui se dresse au milieu de ses propres décombres. Dans cette position spirituelle, la vérité centrale de l'être est, pour ne pas être assumée, rejetée vers la périphérie et transformée en mort-vivant, tandis que l'accessoire, les développements terminaux, sont reliés ensembles en court-circuit et recréent un pseudo-centre de la personnalité, effroyablement appauvri. La coquille devient le cœur à la place du cœur éclaté.
Samedi 15 juin 1991 - 24h
Comme j'ai commencé à me l'expliquer (le 27 mai dernier au Pays de Galles), il y avait complémentarité entre nos deux façons de ne pas être adulte d'elle et de moi. Elle : continuer à être la petite fille en sucre chouchoutée, le centre de toutes les attentions par tous les moyens. Moi : éviter les affrontements à tout prix, essayant de faire alliance dans toutes les directions pour compenser la mort de mon agressivité, faire famille de tous bois. Et être adulte, n'est-ce pas un équilibre instable, moyen terme entre la révolte enfantine contre le rejet que, peu ou prou, le monde nous signifie et son acceptation résignée ?
Dimanche 16 juin 1991 - 9h
Plusieurs fois m'est revenue en mémoire cette scène ou commentant l'absence du prof de français qui enterrait son père, un surveillant nous disait "quand on a plus ses parents, on a plus grand chose..." J'avais douze ans et mon esprit se révoltait à l'idée que mon père naturel et sa femme, ceux que le monde des adultes me désignait comme mes parents, mais qui étaient des tortionnaires sans cœur, pourraient me manquer un jour. Mon sentiment ne me trompait pas sur ce point. En revanche, la remarque du surveillant a depuis pris tout son sens car mes parents occultés, les Deweert, sont revenus en force dans ma vie. Et, bien qu'ils me manquent comme le surveillant le disait, paradoxalement ils sont tout ce qui me reste. Le bilan d'une vie à mi-parcours me montre que rien, jamais, ne les a remplacés.
Lundi 17 juin 1991 - 23h
A première vue ça va. Les choses avancent. Le boulot, mon fils spirituel que j'avais cru mort à cause de mon incurie, repart. Je l'ai échappé belle. Je n'irai pas le planter à Mont, dans cette maison qui se fermera bientôt pour de bon, je le planterai ici, dans l'arrière jardin. Et dans le jardin de devant, je planterai un prunier de Sainte Catherine, comme ceux dont je faisais du vin de prune japonais, ces dernières années dans le Val de Loire. C'est la fin d'une époque de ma vie. C'est le début d'une autre (faisons dans les lieux communs !) ; je sens cela parce que je me suis remis à bricoler mon appartement, la perspective de la prochaine venue du peintre me servant de stimulant. Peu à peu mes idées s'affirment. Il y a encore beaucoup à faire, mais tout avance comme inexorablement. Est-ce que je serais au rendez-vous de mes rêves cet automne ? Et serai-je un jour à ce rendez-vous, peut-être le dernier, où j'attends de retrouver gentleman séduisant ?
Mardi 18 juin 1991 - 24h
Quand je pense à mon père naturel je fais mine de cracher par terre pour exprimer tout le dégoût qu'il m'inspire. Cela m'arrive de penser à lui jusqu'à trois fois dans la journée certains jours et d'autres, Dieu merci, pas du tout. Ma mère naturelle..., c'est malgré tout différent. Alors que lui n'a jamais rien fait, sinon cherché à m'exploiter dès le premier instant, elle m'a porté... à son corps défendant, ou au contraire : son corps me défendant, contre les attaques de son esprit. Quelle conjonction me délivrera un jour de la marque de ce couple diabolique et me réconciliera avec mes gènes ?
Mercredi 19 juin 1991 - 9h
D'où me venait l'idée qu'il existait un droit qui m'éviterait de me battre ? Cette idée était basée sur l'idée que les mots ont un sens qui s'imposerait aux désirs de l'individu. Ainsi je me suis fréquemment retrouvé seul dans le palais de cristal du langage, ultime refuge et ultime consolation de celui qui place la vérité en dehors de lui-même. Désir de vérité radicalement autre que la vérité du désir. A quelle origine, quel événement fondateur, remonte cette bifurcation, cette étonnante différenciation qui ouvre sur une faculté et une impuissance ? Il faudrait le demander à Doudou, lui, me connaissait. Parce qu'il m'élevait, il savait ce qui me manquait. Et, bien qu'il en disait peu, je sais maintenant qu'il était parti, en misant sur la durée, pour boucher les trous. Pour cette raison, c'est lui mon père, le naturel ne me voyait même pas, occupé qu'il était à tirer profit matériel de tout. Il me faut réfléchir à la filiation entre le comportement de Doudou naguère et du mien aujourd'hui.
Mercredi 19 juin 1991 - 11h
Je viens de recevoir un numéro hors série de Que Choisir intitulé : "Etre en Forme", qui passe en revue divers sports. Il y a naturellement un article sur la danse, qualifiée de "bien plus qu'un sport... (cela va même très loin) La danse peut même aider à la restructuration de la personnalité : elle est ainsi utilisée comme thérapie chez des enfants et des adultes atteints de certaines maladies graves comme la psychose." Si on y va par-là, j'avais rendez-vous avec la danse, et d'ailleurs le pilotage s'en rapproche comme discipline de localisation spa tio-temporelle. Je dois effectivement constater que mes larmes amères se sont taries, de là à penser que c'est à la danse qui les a séchés, il n'y a qu'un pas bien sûr. Pour ne pas m'arrêter en si bon chemin, je compte maintenant sur la musique comme facteur d'adaptation à la complexité de la société. Une fois de plus, l'agréable est l'utile.
Jeudi 20 juin 1991 - 23h
J'ai apporté une photocopie de l'article de Que choisir sur la danse à l'école où Roland s'en est saisi d'un air bougon. Il s'est finalement décidé à l'afficher tout en ayant copieusement râlé, avant de le couper, contre l'encadré qui mentionne que la pratique en est déconseillée aux cardiaques et aux personnes du troisième âge. J'ai aussi fait un brin de conversation avec mon charmant professeur, qui me faisait presque reproche qu'on ne m'ait pas beaucoup vu ces derniers temps. Diable ! Je lui ai dit que j'étais allé au centre Leclerc dans l'espoir de la rencontrer ce qui la fit bien rire.
Vendredi 21 juin 1991 - 24h
Aujourd'hui après une visite chez Anne, c'est le retour en arrière sur soi. Que vais-je faire de ce journal et d'abord où en suis-je ? Un bref retour en arrière dans la mémoire magnétique de l'ordinateur me montre que j'ai commencé le vingt octobre dernier. Encore quatre mois donc, pour atteindre la masse critique que j'avais défini au départ : un an. Quand j'aurai atteint ce but que ferai-je ? C'est la grande question ! vais-je continuer à me rendre à ce rendez-vous quotidien ? vais-je arrêter pour me consacrer à d'autres formes d'écrit ? Vais-je ne plus rien faire du tout : plouf dans l'eau et le trou se referme ?
Samedi 22 juin 1991 - 24h
Je ne suis pas allé à la soirée dansante d'hier, malgré l'invite de mon professeur que je pouvais prendre pour moi mais qui n'était peut-être qu'un réflexe commercial. Elle est séduisante, c'est sûr. C'est une artiste pleine de style, mais je ne vois pas bien où ça me mène, même s'il est un peu tôt pour me poser une pareille question. C'est là le charmant trouble de l'amour qui en fait une grande aventure pour l'éternité. Rêve-je, où ai-je bien vu ? Et même dans ce dernier cas, combien d'embûches vont-elles se dérouler sous mes pas ? Mais si malgré tout j'en reviens à ma question : à quoi bon ? Je cherche une femme pour partager ma vie, pas une maîtresse. Bien, cependant il y là un défi que je ne peux négliger et en plus, si je ne m'abuse, je ne peux pas la laisser avec un désir inassouvi, ce serait inhumain.
Dimanche 23 juin 1991 - 9h
Ce matin, en me réveillant, j'ai senti le manque d'une présence. Alors, comme je suppose que nous faisons tous et toutes dans ce cas là, j'ai étreint mon oreiller. Et j'ai, un bref instant, pensé à mon ex, que j'étreignais encore, comme cet oreiller, les derniers temps, où pourtant les carottes étaient cuites et même carbonisées. Mon amour est mort carbonisé... à l'instar des personnes coincées dans les boites de nuit en feu, selon la formule journalistique. Eh bien non ! on meurt asphyxié avant d'être carbonisé. Le feu de la passion brûlait sans oxygène ! Où j'en suis arrivé aujourd'hui je ne peux que regarder en arrière, le champ dévasté, la morne plaine de mes amours franco-allemandes et me dire "s'il y a eu de l'amour pour moi dans cette galère ça n'a pas dû être autre chose qu'un sentiment bien étriqué". Ce petit quelque chose à quoi j'avais précisément été préparé à me contenter par mes parents naturels qui faisaient eux aussi à l'économie. Et lorsque nous tournons notre cœur meurtri vers la femme, l'amante, la sœur, la mère, nous trouvons un personnage prompt à considérer que celui prêt à se contenter de peu n'aurait plutôt droit à rien. C'est du moins ce que moi j'ai rencontré. Comme toute règle aime se mirer dans son exception, je repense à Nicola, une jeune anglaise de ma jeunesse. Elle avait dix-huit ans et moi vingt-deux. C'est la seule, dans toute ma vie, qui paraissait partie pour me donner tout ce qu'elle avait à la suite de son pucelage. Mais ce fut bien trop court. Entièrement à cause de moi, car j'ai eu peur de ne pas pouvoir faire face à la haute (ou, au moins, la middle society) anglaise dont elle était issue, avec mon inadaptation qui n'était pas encore marginalité. Le piège s'était refermé. J'avais reculé au lieu de m'engager, dans la voie de l'insertion sociale, quand une bonne occasion s'en présentait. Je m'en étais remis à la providence. Je me voyais obligé de lâcher la femme à laquelle je n'osais même pas avouer l'impuissance sociale dissimulée derrière une puissance sexuelle dont j'étais fier, mais qui s'est révélée à longue bien dérisoire.
Lundi 24 juin 1991 - 22h
Comme IBM est dans de sales draps, le nouveau directeur général, ou quelque adjudant de ce calibre, a déclaré que les employés de la firme ne vivaient pas suffisamment en état de tension et avaient oublié que leur rôle était de faire gagner de l'argent aux actionnaires. Le capitalisme oublie ses bons sentiments quand il perd de l'argent ou même n'en gagne plus assez. Quant à l'état de tension, c'est là dedans que je vis maintenant - les cris que je pousse de temps à autre en sont le symptôme. Est-ce que cela va me faire gagner de l'argent ? C'est encore à voir. Mais déjà, je peux en tirer une conclusion sur le "farniente" qui diminue voire supprime l'état de tension, comme le ferait un euphorisant. Il ruine la santé au sens large. Evidemment beaucoup de gens étaient au courant, mais moi je faisais partie de ceux qui ne le savaient pas.
Mardi 25 juin 1991 - 17h
Décidément, cela fait des semaines que je veux me mettre à jour dans mes lectures financières et que je n'arrive même pas à commencer. Je m'y mets moralement, cela ne va pas plus loin car c'est toujours au dernier moment, celui où d'autres tâches pressantes m'appellent. Il faut dire que j'ai accumulé les prévisions erronées à un tel degré que je redoute de m'y remettre. En même temps, l'idée follement séduisante que de justes prévisions sont du domaine du possible me conduit fatalement à ne pas renoncer à ce domaine bien particulier, ou l'action n'est que le fer de lance de l'arme intellectuelle. Je repense à ce général allemand de la deuxième guerre mondiale qui arrivait à deviner le soir précis de l'offensive russe. Fort bien, mais entre lui et moi il y avait certainement trente ans d'expérience, et je n'ai pas trente ans devant moi. Le peu d'expérience que j'ai accumulée en la matière me pousse à la conclusion qu'il faut être contrarien. Facile à dire en vérité ! Car la contradiction ce n'est pas avec les autres qu'il faut la vivre, mais en soi-même d'abord, sinon on se borne à ressentir le courant principal. C'est une sorte de masochisme intellectuel qui, certes demande un effort de mise en place, mais devrait finalement bien me convenir.
Mercredi 26 juin 1991 - 9h
Il peut arriver que l'on n’ait rien à dire ("on", c'est moi). Mais même dans ce cas-là on a toujours quelque chose à dire. La preuve en est ! Mais au-delà de cela, il y a une différence, un décalage, entre ce que l'on voudrait dire (ce qui paraît de qualité) et ce qu'on a vraiment à dire parce que c'est là dans la culasse prêt à partir à la première pression du doigt. Par exemple hier, je suis allé me faire reboiser la colline chez le Dr Pouhane. C'est un petit peu l'envers du décor, l'artifice nécessaire qui n'appelle pas de commentaire en soi. Avec ma tête un peu secouée je me suis dis : "Il faut mériter son bonheur." Formule d'autant plus méritoire que rien ne garantit qu'il y aura un bonheur ! Ou bien, il faut sagement admettre que le bonheur c'est la recherche du bonheur. Et en effet, si l'on est heureux de vivre, parce qu'il faut..., parce qu'on le doit à ceux qui voulaient qu'on vive, la chirurgie esthétique participe de mon effort en tout point semblable à celle de la plante qui pousse ses racines dans la pierre jusqu'à la faire éclater.
Jeudi 27 juin 1991 - 23h
Je commence à me remettre du mal de tête consécutif à ma visite chez le chirurgien du cuir chevelu. Je dois dire, tout en le cachant, qu'il m'a transformé le sommet du crâne en écumoire. C'est peut-être un effet de ce crible où passent mes idées, qu'il me revient en mémoire une charmante jeune femme qui m'avait prodigué quelques caresses dans une partie fine. C'était une basque à poils noir de corbeau, frisée de haut en bas, avec une silhouette impeccable et un ravissant minois. En repensant à elle, je me prends à chercher une rationalité à cette attirance, au demeurant banale. Sans doute la possibilité, toute théorique, d'engrosser ce brûlant objet du désir, amènerait au bout du compte, et avec un peu de chance, à reproduire la troublante beauté en question, en quelques copies plus ou moins conformes et tout aussi désirables. Mais ce n'est finalement que repousser la question d'une génération. Et pour une question idiote, c'est bien une question idiote !
Vendredi 28 juin 1991 - 21h
J'ai pris aujourd'hui ma première leçon de piano, comme prévu à Passy chez ma prof du conservatoire, qui, toute mademoiselle qu'elle était nommée, se trouve flanquée d'un enfant et d'un mari. Enfant, mari, vie professionnelle de haut niveau, dynamisme, enthousiasme, je trouve à ce cocktail un parfum de bonheur, de bonne santé morale, qui n'éveille pas en moi l'envie mais plutôt quelques envies, et me ravit. C'est sympa de voir des gens bien portants et, apparemment, heureux de vivre, et cela ouvre la porte à l'espoir. D'autre part, puisque ce n'est évidemment pas l'argent qui l'intéresse dans cette affaire. Reste à savoir (mais je ne suis pas pressé) ce qui l'intéresse, c'est-à-dire quel fantasme j'ai activé (le fils, le père, le père dans le fils, le fils dans le père ?) De toute façon, sans cette ambiguïté (que je n'ai donc pas intérêt à voir lever trop tôt) son enseignement n'aurait pas ce pouvoir transfusionnel, que je ressens quasiment physiquement. C'est justement parce qu'on ne sait pas où ça peut mener que j'ai une chance de bien apprendre le piano.
Samedi 29 juin 1991 - 9h
J'ai voulu narrer à Jean-Pierre au téléphone (puisque depuis plus de trente ans nous sommes toute confidence sur nos rapports au beau sexe), les nouveaux développements de mon aventure, et j'ai essayé de lui décrire la subtile alchimie de ma relation avec ma prof de piano... Il n'y a rien compris, ni sur la transmutation du désir, ni sur le plaisir de voir des gens bien dans leur peau, ni sur rien de rien j'en ai peur. Et en parlant de plaisir, avec lui je suis servi. Il n'arrête pas de se lamenter, et qu'il se "fait chier" dans son travail, et qu'il se "fait chier" chez lui dans sa solitude, et que sa bagnole le lâche, et qu'il a pas d'argent pour la réparer, et que sans voiture il ne peut pas en gagner, et qu'il a mal au dos, et qu'il a mal au cœur..., et de gémir sur le côté insupportable de tout et de rien en se complaisant dans un immobilisme destructeur. Cela étant, il ne faut pas s'aviser de le lui faire remarquer, même incidemment et en prenant des gants, sinon lui prend la mouche et se dresse alors sur ses ergots pour se raccrocher désespérément à une image d'homme fort que rien ne peut abattre. Depuis des mois j'essaye de l'inciter à sortir de sa prostration mentale... J'y renonce !
Dimanche 30 juin 1991 - 9h
Hier soir c'était le gala à l'école de danse. Cette année il y avait comme "guest star" une équipe de karatéka qui nous a fait une démonstration très bien réglée, dont une partie en musique comme un ballet. Une démonstration de danse orientale par une houri blonde, et puis naturellement les démonstrations de Trouy et Relent qui étaient particulièrement en forme et nous réservaient un gag pour le rock. Je profite de ma récente et énième lecture de Malaise dans la Civilisation, pour penser, comme le dit l'auteur, que civilisation, culture et art, ne sont bien que de l'énergie sexuelle transformée. C'est particulièrement visible à la danse, où l'expression prend ses racines dans le corps et où ce dernier affiche son désir dionysiaque d'envahir l'espace et le temps avec la grâce apollinienne des mouvements pour seule pudeur.
Lundi 1 juillet 1991 - 23h
J'ai cinquante ans et j'ai d'énormes progrès à faire. Le piano ! Je commence à faire les exercices (entre autres exercices requis par ma prof) du Pianiste Virtuose de Hanon : cent pages de portées serrées ! Le tout s'exécute en une heure, précise le préambule, mais avant d'y arriver, il me faudra des années à une heure par jour au moins. Alors je ne sais pas si j'y arriverai, si je serai un jour cet homme jouant du piano avec aisance, qui vit dans mon rêve, mais je sais déjà que ce sera mérité ou ne sera pas. Et s'il n'y avait que le piano, mais il y a la danse... Ce n'est pas fini, même si l'époque, il y a deux ans et demi, où j'avais peur de ne pas y arriver, me fait sourire maintenant. Et puis, même si cela ne semble pas présenter de difficulté majeure, il y a cet appartement que je dois finir d'installer pour y organiser les soirées, dansantes ou non, qui doivent être la renaissance de ma vie sociale. Et bien sûr il y a la femme. Celle que je n'ai jamais su trouver, ou jamais sur reconnaître, ou jamais su garder. Et si je réussissais enfin dans ce domaine, ce serait pour aller à la rencontre de nouvelles difficultés plus redoutables, et d'efforts encore plus grands que tous ceux que je viens d'énumérer.
Mardi 2 juillet 1991 - 23h
Le plus difficile (je ne me reconnais plus en parlant ainsi) c'est de réussir à gérer correctement mes affaires, et mieux à y réussir, car sans cela rien ne sera possible. Mais comment imaginer que je puisse réussir, moi qui ai collectionné les fiascos en tout genre pendant un demi-siècle ! Peu importe si cela me plaît d'essayer. Si nous avions tout le temps ? Mais ça ne serait plus intéressant ! Alors puisqu'il faudra mourir avant d'avoir fini... Eh bien, nous mourrons ! Et l'on meure quand même mieux en sachant jouer du piano qu'autrement. De toutes ces réflexions d'amer courage je mesure combien je regrette d'avoir baissé les bras naguère et d'avoir renoncé à con courir au jeu de la vie pour devenir le meilleur. Je ne savais pas que j'avais une chance, je n'imaginais pas ce que c'était que d'être le meilleur, je savais même pas, je crois, qu'il y avait un meilleur. On m'en avait vaguement parlé pourtant, mais je n'y avais rien compris. Et même, je me demande aujourd'hui si ceux qui m'en parlaient y avaient eux-mêmes compris quelque chose.
Mercredi 3 juillet 1991 - 9h
Hier j'ai vu Pierre C. que j'ai trouvé encore plus diminué. Voilà une vision de la mort qui avance lentement, mais régulièrement et inexorablement, à laquelle chacun de nous souhaiterait échapper plus encore qu'à toute autre forme de mort. Mais comment, sinon en précipitant sa fin ? L'ennui est que la vie, pour ne pas dire l'organisation sociale, nous offre surtout des occasions de mourir vite tant qu'on est jeune. C'est ce qu'on appelle mourir en beauté.
Jeudi 4 juillet 1991 - 23h
Samedi je suis invité chez Philippe Q. qui fête son mariage. Déjà j'en suis ému et je leur ai choisi un petit cadeau dans tout mon attirail. En parlant de mariage... je suis tombé sous le charme d'une des assistantes du Dr Pouhane. C'est la nouvelle qui m'avait lancé un "c'est chouette !" dès aperçu ma mèche chirurgicale, dont je n'aurais pas pu jurer que ce n'était pas commercial, bien qu'apparemment très spontané. Enfin, comme il m'avait semblé reconnaître la voix de ce charmant petit bout de femme au téléphone, je lui demandais de se nommer, pour lui, expliquai-je, pouvoir l'identifier plus tard et vérifier mon hypothèse. A ces mots elle m'a demandé carrément de lui décrire son physique, pour se reconnaître dans ma description après avoir joué un peu. C'est un début intéressant, mais quand elle me retirera les agrafes il faudra trouver autre chose. La vie a quand même des côtés charmants !
Vendredi 5 juillet 1991 - 23h
Aujourd'hui, en arrivant tout émoustillé à ma deuxième leçon de piano, je trouve porte close avec un mot de la prof dessus, me disant qu'elle a vainement cherché à me joindre (comment ?) et qu'elle a dû s'absenter. Ca m'a fichu un coup de barre. D'aucun penseront qu'il n'en faut pas beaucoup ! Moi, je trouve que si les gens vous faisaient faux bond une fois sur dix ce serait vivable. Le problème est que c'est plutôt une fois sur dix qu'ils sont au rendez-vous. Tel mon peintre qui s'est encore une fois évanoui dans la nature en plantant là tout son matériel. Ecœuré de tout, je ne suis pas allé à la soirée dansante, je suis rentré et j'ai passé la soirée à ne rien faire, sinon à lire deux bandes dessinées et à caresser de nouveaux des rêves de fuite : tout planter là et aller au loin musarder sur des terrasses contempler des paysages magnifiques. C'est un beau rêve auquel je ne crois plus.
Samedi 6 juillet 1991 - 24h
Voilà, je suis allé à la fête du mariage de Philippe Quint. qui avait lieu dans la cour carrée, style les Trois Mousquetaires, de son immeuble de la rue Pavée... Sa grande bringue de femme avec l'accent de Toulouse, sa petite gamine, des tas d'enfants, ceux des voisins, et les invités de tous horizons, avec bien sûr les parents du marié et de la mariée... Dans une ambiance détendue, bien dans le style de l'hôte, j'ai vu des gens heureux. Enfin, disons à la manière de Winnicott : suffisamment heureux, et suffisamment normaux. Une bonne occasion pour moi de me demander où j'en suis. Et de revenir sur le pourquoi du comment. Pour la première fois, l'idée m'est venue qu'avec mon ex, c'était dès le début que je n'avais pas ce que je désirais, ni ce dont j'avais besoin. A vrai dire il fallait bien être complètement malade pour espérer quelque chose d'une femme qui pleurait à tous bouts de champ (mais pas en présence d'autres témoins) sans dire un mot. Le cœur aussi sec que les yeux inondés ! Mais, je ne pouvais pas en tirer de conclusion car c'était pour moi une situation aussi normale qu'une autre. C'est la fusion initiale des personnalités naissantes dont parle Winnicott (ou Freud ?) que j'étais incapable de pratiquer par manque de structure, ce qui m'a conduit à cette fusion foireuse avec quelqu'un de radicalement "afusionnel", ou qui avait déjà fusionné bizarrement. Et maintenant, quelle fusion ? Ce ne sera pas facile, aujourd'hui comme hier, pour des raisons différentes et pour les mêmes au fond.
Dimanche 7 juillet 1991 - 23h
Où en suis-je au juste ? Ce n'est pas toujours facile de le savoir. Je sais que tout est en plan : mes travaux d'aménagement, mes ambitions financières, et pour ma lettre je m'interroge, quant à la musique, je vois maintenant combien la route sera longue. Mais le plus grave de tout c'est d'être en panne de courage comme je me suis senti aujourd'hui. Mais ne désespérons pas c'est peut-être simplement le creux de la vague. De ce désarroi un nouvel ordre va sortir.
Lundi 8 juillet 1991 - 22h
Bon, ce matin mon peintre est arrivé et s'est mis au travail. Comme dans la chanson d'un Homme et une Femme : "La vie repart !" Stimulée par ces nouveaux enjeux, j'ai passé la matinée au magasin du bricolage pour chercher les baguettes murales qui me plaisaient (celle prises par le peintre n'étant pas de mon goût) et quelques autres bricoles, et j'ai aussi racheté un verre pour remplacer celui, cassé dans le déménagement il y a deux ans, qui couvrait mon oeuvre d'art (la représentation coloriée du plan hyperbolique de Christian) qui, maintenant rayonne au-dessus de mon lit. Ca peut paraître peu de chose mais ce sont les vraies valeurs de la vie. Ca et les valses de Strauss, que je n'ai cessé d'écouter depuis hier, et je trouve que la vie vaut le coup. Seul mon numéro de juillet pâtit de la situation. Enfin, je crois que j'y arriverai (à installer cet appartement) et que ce sera pas mal. Ce sera le deuxième dans ma vie et le premier pour moi vraiment (le précédent ce fut pour celle que je croyais être ma femme)... et le dernier je pense. Ou alors, la prochaine fois Dame Fortune me prêtera sa main agile, sinon je retournerai au nomadisme des origines, car malgré tout, je ne veux pas finir ma vie ici.
Mardi 9 juillet 1991 - 24h
Corinne, l'assez mignonne cantatrice qui fréquente épisodiquement le cours de danse, ne me parle plus du tout. Avec elle, il n'y a eu que le temps d'un départ un tout petit peu prometteur, pendant une brève période et puis ça a commencé à se dégrader et n'a pas cessé depuis. Je me demande si au début, alors que je lui faisais un peu de charme, elle ne m'aurait pas attribué par erreur une importance quelconque à l'école, qui n'avait évidemment plus de sens quand elle a commencé à se diriger vers le lit du prof. Plus j'avance dans la vie, plus je constate que la femme, la femme rêvée, adorée, la femme éternelle... se révèle généralement comme un tyran impitoyable dès lors qu'elle a le pouvoir. Je suppose que j'aurais pu m'en faire une idée avant d'en pâtir en puisant dans le capital intellectuel mis à ma disposition par la tradition. Mais, dans ce domaine comme dans les autres, et même dans celui-là tout spécialement, comment croire que les aînées ont les clés de l'énigme, lorsqu'ils donnent l'exemple de la fausseté et de la médiocrité prétentieuse.
Mercredi 10 juillet 1991 - 23h
Le peintre qui avait de nouveau disparu dans la nature est revenu et s'est enfin mis sérieusement au travail. Ce genre de situation me replonge dans mes problèmes d'identité : est-ce que, à force de vouloir être la bonne pâte, qui met les gens à l'aise, je ne me mets pas systématiquement en situation de me faire exploiter ? Cela dit s'il faut être craint, comment y parvenir ?... Make Things Happend, il va falloir que je lise ce livre ! Enfin, je suis quand même heureux de voir l'appartement avancer, si peu que ce soit pour le moment. Et je spécule sur mon plaisir futur de le voir apprêté selon mon goût. A défaut de femme, j'aurai au moins un cadre de ma vie.
Jeudi 11 juillet 1991 - 22h
Ce soir je suis rentré du cours de danse, qui s'était déroulé dans la chaleur accablante avec le dernier carré de fidèles, pour trouver ma chambre envahie de fourmis en vol nuptial. J'ai aspiré pendant une demi-heure cette belle vermine en chaleur, puis, je me suis mis à table pour mettre sous enveloppe mon numéro que je voulais absolument mettre ce soir à la boite. Fatalitas ! J'ai inversé les pages six et sept. Philosophe tout de même, j'ai écouté les airs dolents de John Dowland pour me consoler. Et demain je repars au combat. La vraie vie, c'est au bord du précipice. Et encore je n'ai pas fait la guerre.
Vendredi 12 juillet 1991 - 22h
Ce vendredi soir, je ne suis pas allé à la soirée dansante, et ça fait maintenant longtemps. Le peintre à fini le bureau, cette nuit il sèche et demain je commence à l'installer dans une journée marathon qui se terminera par le bal populaire du 13 juillet à Sceaux. Tout à l'heure comme je me promenais dans le parc, je me faisais cette réflexion, au demeurant banale : que d'efforts pour si peu de résultat ! Là, je vais installer un bureau pour une lettre qui survit de justesse, et tout est à l'avenant. Comme j'en étais là, il m'est revenu en mémoire une réplique de Rett Buttler, à la fin de la version cinématographique de Autant en Emporte le Vent, disant en quittant sa femme qu'il ne pouvait admettre qu'il ne restait plus rien de charmant dans la vie. Il était riche, mais avait quand même tout raté. Je ne suis pas riche et j'ai, en plus, tout raté. Je vis avec mon impuissance comme l'autre avec sa solitude, mais je crois quand même que je saurais trouver un charme à l'existence, même si, comme je le crains, mes ultimes tentatives soient d'ultimes fiascos.
Samedi 13 juillet 1991 - 24h
Le bal était complètement raté. Il faut dire qu'il pleuvait par intermittence. Quelques danseurs profitaient des périodes d'accalmie pour patauger dans un centimètre de flotte, et tous dansaient mal. Contrairement à l'année dernière, je n'ai trouvé personne, deux nanas m'ont envoyé sur les roses poliment, pour se mettre à danser ensemble un peu plus tard. De toute façon le cœur n'y était pas, ni chez elles ni chez moi. D'une façon générale, mon oeil est plutôt attiré par les jeunes filles, qui, dans des groupes de trois ou quatre, se trémousse sur place sans oser approcher de la piste de danse. Une jolie femme de trente ans bien parée c'est évidemment un régal pour la vue, mais celles que je vois, la plupart du temps, ne valent pas le coup d’œil. Les jeunes filles ont souvent pour elles une grâce d'autant plus charmante qu'on la sent éphémère, mais sexuellement et intellectuellement ce ne sont encore que des embryons. Quand d'aventure je tombe sur des photos de moi à cet âge, je m'aperçois que j'étais comme cela aussi. Je suppose que le résultat d'une éducation réussie serait de concilier jeunesse et maturité, charme et assurance. C'est visible, fort peu d'éducations sont réussies.
Dimanche 14 juillet 1991 - 24h
J'ai écouté plusieurs fois les valses de Strauss, sur le disque que j'ai emprunté à la bibliothèque, notamment les plus célèbres : Sur le Beau Danube Bleu et La Valse de l'Empereur. Quelle élégance ! Quand j'écoute cette musique, j'ai tout de suite un bal dans la tête avec les hommes en habits et les femmes en longues robes blanches : le Bal de l'Empereur, précisément. La vie est trop courte ! Même si j'avais commencé tout de suite à tirer des plans, je n'aurais pas eu le temps de faire tout ce dont maintenant j'ai envie. Mais çà, le Bal de l'Empereur à Vienne, ou quelque chose du même niveau, si cela existe, j'espère de tout mon cœur y arriver. Il reste cependant à trouver la cavalière adéquate.
Lundi 15 juillet 1991 - 24h
En parlant de tirer des plans... De prendre la vie comme un combat sans trêve ni repos, et, dès le départ, évaluer les forces en présences, étudier le terrain, repérer les adversaires, les ennemis, faire le compte de ses alliés, se méfier de ses amis..., puis se fixer des objectifs et des étapes de réalisation. Enfin adopter une approche scientifique de l'existence, je pense que j'aurais pu le faire très bien. Mais comme il est vain et facile de penser cela. J'y pense parce que je crois que ce qui m'a manqué pour ce faire, ce fut la motivation. Je suis devenu un spontanéiste : avoir tout, tout de suite et rien à la longue, par désespoir. Maintenant je change mon fusil d'épaule, car c'est tout ce qui me reste à faire.
Mardi 16 juillet 1991 - 24h
J'ai pu constater en allant au cours de danse que maintenant Trouy m'ignore, je suppose qu'elle est vexée de mon manque d'initiative. Certes je n'ai pas été à la hauteur de la situation. Je ne voyais absolument pas ce que j'aurais pu lui proposer, et je ne le vois toujours pas d'ailleurs. Il eut fallu que l'appartement soit installé, comme d'ailleurs elle l'avait exprimé en me demandant où en étaient mes travaux. Ils avancent, mais Dieu que c'est dur ! Et en plus maintenant, je crois bien que leur fin arrivera trop tard : après la bataille pour ce désir-là. C'est la vie !
Mercredi 17 juillet 1991 - 2h
Depuis une semaine dans les travaux, je ne vis plus... Je veux dire que je ne vis plus normalement. C'est comme une maladie qui oblige à renoncer certaines des activités habituelles. Je suis passé en économie de guerre, dans la fièvre de l'action urgente. Je ne dépouille plus mon courrier (d'ailleurs celui d'hier est encore dans la boite), je ne fais plus mes gammes, j'ai bien du mal à penser à mon journal et, comble de malheur, ma chambre, si bien arrangée dans son style dépouillé, est maintenant transformée en dépotoir en attendant que le bureau soit installé. Heureusement, cela avance vite et bien. Je pense avoir fini l'électricité ce soir et, avec un peu de chance le reste demain, pour pouvoir reprendre le travail normal après-demain. En attendant, comme j'ai profité d'un réveil-besoin-naturel, pour ajouter un point de colle sur mon fil électrique, je me paye une superbe insomnie. Mais pas en pure perte, car j'ai trouvé comment disposer la sono de façon sioux.
Jeudi 18 juillet 1991 - 24h
A seconde vue, l'idée, dont j'étais si content l'autre nuit, d'installer la chaîne Hifi dans le petit couloir allant de l'entrée aux chambres, ne tient pas. Elle était basée sur l'achat d'une nouvelle chaîne à télécommande, que j'aurais pu, en principe, atteindre à partir de toutes les pièces. Ce qui m'a fait y renoncer, c'est que les cinquante mètres de câble que j'aurais dû tirer pour pouvoir brancher des enceintes aux deux extrémités de l'appartement devraient être à quatre fils, car il y a deux fils par enceinte. C'est vraiment trop gros. Non, la meilleure solution est d'installer la chaîne que j'ai dans le bureau et de réserver celle à télécommande pour le séjour. Pour que ce soit parfait, il faudra aussi que je rachète une deuxième paire de ces excellentes enceintes JBL. Tout ce luxe me donne le vertige ! Je ne sais pas si, au bout du compte, je vais tirer de mon installation les joies que j'en espère, mais je sais au moins que, si c'est le cas, elles auront été méritées.
Vendredi 19 juillet 1991 - 24h
J'ai renoncé, une fois encore à aller à la soirée dansante. Je suis trop crevé et mes mains ont trop souffert sur mon chantier. Je me couche et, fatigué, énervé, je n'arrive pas à dormir. Alors le passé, qui ne dort pas non plus, me rejoint. J'ai fini par souffrir énormément, extraordinairement je crois, d'avoir lié mon existence à une femme qui ne voulait rien, en dehors d'elle-même, et dont l'affectivité complètement stérile n'attachait aucune valeur aux relations avec autrui, en fin de compte, un répugnant narcisse. Je suis tombé de haut quand je l'ai compris, mais j'ai maintenant l'impression que c'était un boomerang. Comme je recherchais des emplois (la recherche) où les résultats étaient peu ou prou déconnectés de l'embauche (l'employeur le plus éloigné possible du client) j'ai cherché une femme qui n'exerçait sur moi aucune pression quant à la construction familiale que je voulais réaliser. Les désirs de celle-là ne risquaient pas de me faire peur car elle n'en avait aucun dans le domaine.
Samedi 20 juillet 1991 - 24h
Je suis allé à la soirée d'astronomie, organisée par Michel (un autre camarade de la danse) chez Micheline Il a profité de son jardin de banlieue, loin des lumières de la ville pour installer sa lunette. Après nous avoir désigné les constellations (pour y voir un cygne ou des ourses, il faut de l'imagination) il nous a fait observer quelques corps célestes : Vénus, puis quelques étoiles doubles, dont le charmant duo d'Albiréo, constitué d'une géante étoile rouge et une naine bleue. Et, pour finir, nous avons pu admirer Saturne avec son légendaire anneau fait de glace pilée. C'était très agréable ! Tout à fait ce dont j'avais besoin pour me changer les idées.
Dimanche 21 juillet 1991 - 22h
Les jours passent à pas de géant et je n'ai pas fini d'installer l'électricité dans mon futur bureau. Il faut dire que mon installation de trois circuits distincts, avec douze prises, plus celui du téléphone, dans les plinthes universelles est du haut vol, et que j'ai fait quelques erreurs qui m'ont retardé d'autant. Tous ces efforts pour une jouissance d'autant plus aléatoire, que le temps passe et qu'elle ne vient pas. Cela me rappelle lorsque j'étais entré pour la première fois dans l'appartement de la rue Saint Lambert (que j'allais occuper pendant plus de dix ans) avec la bande des copains de l'époque. Tout était à refaire et personne ne songeait à y faire quoi que ce soit, mais plutôt à se payer ma tête si je m'étais lancé dans quelques travaux. La situation était tellement désespérée que j'en perdais le sommeil. Aujourd'hui je garde espoir mais j'atteins un point d'usure mentale où les efforts de bricolage et de rangement commencent à me paraître hideux. En plus, je vis de nouveau dans un capharnaüm indescriptible, ma belle chambre à la japonaise, que j'appréciais tellement, est transformée en entrepôt.
Lundi 22 juillet 1991 - 22h
Ouf ! j'ai fini d'installer mes circuits électriques. Bonne nouvelle pour mes doigts qui sont pleins de trous ! Mais ça m'a pris trop de temps et demain il va falloir recommencer la course, entre ceci et cela. Je comprends sur le tard que dans la vie, si l'on veut en faire quelque chose, on n'a pas le temps de souffler. Cela dit, la rage qui me pousse, j'ai bien l'impression que c'est de l'agressivité transformée. Une agressivité que j'avais tout au début sans doute, en tout cas aussi à dix-huit ans, quand je me suis lancé dans la vie sans rien savoir des obstacles que j'allais rencontrer. Puis, curieusement, cette agressivité que j'avais perdue ("peace brother !"), je la retrouve à présent... un peu tard.
Mardi 23 juillet 1991 - 24h
J'ai installé la chaîne Hifi et les enceintes dans le mon nouveau bureau et, pour passer la soirée, j'ai écouté Les Contes d'Hoffman, unique opéra du maître de l'opérette. C'est inhumain de fidélité ! Du moins à mes oreilles qui ne sont peut-être pas parmi les plus fines - c'est ce que doit me révéler peu à peu l'étude de la musique. En tout cas, avec les enceintes judicieusement disposées, la restitution de l'espace sonore et la qualité musicale est telle, que je suis atteint par "la légère narcose", provoquée par les oeuvres d'art, dont parle Freud. Cela a un côté effrayant quand je pense que ce pourrait être l'essentiel du contenu de ma vie désormais. Exactement l'inverse de ce que j'imaginais à mes débuts.
Mercredi 24 juillet 1991 - 23h
En rentrant de chez l'ophtalmologiste qui m'a annoncé que "j'entrais dans l'ère de la presbytie, je trouve un message téléphonique enregistré de Margritt, qui me donne leur numéro à Bad Harzburg, le lieu de villégiature de la famille. Comme il se fait tard, je rappellerai demain. Avec tout le travail que j'ai, professionnellement comme à la maison, et le retard que j'accumule irrésistiblement, je suis naturellement tenté de rester ici tout le mois d'août pour avancer. Mais ce serait une erreur, je crois, il faut que je me change les idées et que je ne reste pas collé à mes difficultés. Je ferais le plein d'énergie pour la rentrée, du moins je l'espère, et il ne faut pas que j'oublie que la vie doit avoir son charme.
Jeudi 25 juillet 1991 - 23h
J'ai eu Margritt au téléphone. Il apparaît qu'ils sont à Bad Harzburg depuis plus de deux semaines. Je ne pourrais pas les rejoindre et aller à Berlin ensuite avec eux, comme je l'avais envisagé, car ils désirent être seuls pour effectuer la rentrée et je les comprends. Mais il y a une autre solution qui est aussi bonne, car Klaus va retourner passer une semaine à Berlin avec son fils à partir du trois août. Je vais donc aller directement les rejoindre, passer cette semaine avec eux dans ce Berlin réunifié que je rêve de voir, et ensuite rejoindre Bad Harzburg et le reste de la famille avec eux, pour une dizaine de jours supplémentaires. C'est parfait, et je m'en réjouis déjà. Le plus curieux dans tout ça, c'est que ce sont des anciens amis de mon ex, et que je n'ai pas de problème à les fréquenter. Ce doit être surtout grâce à l'attitude très intuitive dont a fait preuve Klaus.
Vendredi 26 juillet 1991 - 24h
Ce vendredi, je suis retourné à la soirée dansante, après une longue éclipse due à mes travaux, et j'en reviens moulu avec un bon mal aux jambes qui m'empêche de dormir. Mais ce fut une soirée qui m'apporta de grandes satisfactions. André, surnommé "l'homme caoutchouc", l'extraordinaire danseur de la vieille école, et Jacqueline, sa cavalière attitrée, l'ancienne prof de danse, m'ont dit que j'avais fait beaucoup de progrès. Jacqueline est même allée jusqu'à dire à Micheline (mais je l'ai entendu) que j'avais fait des "progrès extraordinaires"... rien que ça ! Et à moi, elle m'a dit que je dansais beaucoup plus décontracté. C'est peut-être le meilleur des compliments ! La décontraction, l'aisance... c'est ce dont j'ai le plus besoin (le style c'est l'homme, nous y venons). Mais ce n'est pas la décontraction "cool" dans le genre de celle que procure la fumette, c'est la décontraction, l'aisance, pour faire quelque chose de difficile : l'étonnante et trompeuse facilité qui rayonne du geste de l'artiste. Belle soirée déjà, mais ce n'est pas tout... Mais je vais laisser passer la nuit sur cette seconde partie.
Samedi 27 juillet 1991 - 11h
Hier soir, en revenant de la soirée dansante, dans la voiture je discutais avec Micheline. Et comme souvent, alors que je lui faisais part de mes difficultés du moment, essentiellement liées à mes travaux, elle, pour me remonter le moral pour la forme, me faisait un bilan plutôt élogieux de mes activités des deux dernières années. Et, parlant notamment de mon assiduité à la danse, elle soulignait le bénéfice que j'en avais retiré et en particulier la disparition de mes douleurs du pied, dont elle se souvient bien du fait que je lui demandais alors la permission de retirer ma chaussure lors du trajet de retour. Et brusquement, je me suis rendu compte que je ne pensais plus à cet accident. J'en ai été stupéfait. Cet épisode épouvantable avec ses souffrances sans fin, la douleur mordante qui me mangeait la cheville en permanence et plus encore à chaque pas, et qui me rappelait sans cesse l'humiliation d'avoir été à ce point méprisé... Ce serait maintenant du passé ! Je croyais, je ne pouvais pas ne pas croire, que cela faisait désormais partie de moi comme une empreinte indélébile et bien visible. Et bien non ! La prédiction de Jean-Pierre, s'est vérifiée, me voilà lavé : de la merde, du sang, et des larmes. C'est oublié.
Dimanche 28 juillet 1991 - 23h
Aujourd'hui, j'ai passé la journée à construire des étagères démontables, sur mesure, qui m'ont permis d'installer ma chaîne exactement là où je voulais, au-dessus de l'ordinateur et à porter de main pour régler le son en cas de coup de téléphone. Il m'a fallu scier planches et cornières métalliques, meuler, percer, visser, coller, clouer... ce fut un travail de romain. Paradoxalement, c'est maintenant que je m'en sort à peu près, au prix, il est vrai de durs efforts (mais c'est précisément parce que je suis capable de ces efforts que je m'en sort) que je ressens le mieux ma vie comme un gâchis. J'en ai assez de savoir-faire un peu de tout à peu près bien. Il me manque l'excellence que je n'ai pas développé dans le métier que je n'ai pas appris. Je n'ai que trente ans de retard, mais ce n'est que maintenant que je comprends que j'en avais la capacité instrumentale (force physique, sens, cognition et mémoire), suffisamment en tout cas pour tenter ma chance. Etre excellent, être demandé, et procéder à l'échange de son savoir-faire. Voilà le simple schéma social dont ma perception était altérée par mon incapacité à procéder à l'échange - ma véritable infirmité. Aujourd'hui, je n'ai plus envie d'être un bricoleur doué. Et je me suis juré qu'une fois cet appartement installé, je ne me lancerais plus, de ma vie, dans une telle entreprise. Bien, mais comment dépasser la situation ?
Lundi 29 juillet 1991 - 23h
Troisième invasion des fourmis. Ces bestioles s'acharnent à essaimer dans ma chambre malgré ma désapprobation et je ne peux pas rendre la fenêtre étanche tant que mes livres sont posés devant. Ce n'est qu'un petit exemple de plus, mais depuis que je déborde d'activité je ressens de façon plus aiguë la loi de l'emmerdement maximum. Il faudra s'en méfier dans les prises de risques futures. Il me reste encore deux bricolages à réaliser avant de pouvoir retrouver mes activités habituelles j'espère vraiment qu'ils seront finis demain. Mais je me trompe toujours dans ces pronostics, le cache-tuyau de l'entrée m'a pris la journée entière et non la demie comme je le pensais en commençant. Je suis débordé en tout et en déséquilibre permanent. Je ne sais même pas si mes choix, de faire ceci plutôt que cela, sont judicieux, mais j'avance. D'ailleurs la théorie de Jean-Pierre sur l'activisme, seule manière de retrouver l'équilibre moral qui peut rendre la rencontre possible, se vérifie parfaitement. Espérons que pendant qu'il boude, il aura la bonne idée de la mettre en pratique.
Mardi 30 juillet 1991 - 24h
Quand je ne dors pas, je pense à de ces trucs... Par exemple ceci : La foi dans le divin nous commande une synthèse impossible à réaliser entre les exigences du monde animal où nous prenons racines et celles de l'esprit. Mais la tentative est obligée, car ceux qui y renoncent s'abîment dans le noir. Mais quelle est l'origine de cette foi ? Aussi, qu'en était-il avant l'apparition du monothéisme et de sa forte corrélation éthique ? Enfin, comment comprendre la déconnexion chez beaucoup de croyants entre leur foi et leur oeuvres, et inversement la dynamisme de la morale civile chez les septiques ? Voilà beaucoup de questions, pour lesquelles je doute qu'il y ai des réponses.
Mercredi 31 juillet 1991 - 22h
Savoir tout faire et tout faire par soi-même. C'était ma conception de la liberté. Je vois bien aujourd'hui que j'étais "malade du relationnel", pour employer un jargon dépassé. Pas autant, cependant, que ce gars entraperçu dans le midi, qui s'était fait arracher toutes les dents et fait mettre un dentier, mais pas mal quand même. Le problème n'était pas de d'accomplir des performances, parfois je me donnais la preuve que j'en étais capable. Le problème était de tirer un juste bénéfice de la performance, et maintenant encore je n'y arrive pas aussi bien que la plupart. Cela va continuer de s'arranger, je pense. Mais si je suis rétabli (réhabilité serait plus exact) complètement un jour et suffisamment déjà, ce dont je ne suis pas encore guéri c'est de commencer réellement à vivre avec vingt-cinq ou trente ans de retard.
Jeudi 1er août 1991 - 24h
J'ai un visiteur impromptu, un gros chat noir à cravate blanche et au poil bien brillant, qui semble chercher une résidence d'été. J'ai cependant peine à croire que ce chat aux allures tout à fait scéennes ait été abandonné. Mais qui sait ! En tout cas cette présence physique et sociale m'a relancé dans des interrogations sur l'opportunité de faire entrer un animal familier. J'avais pensé à un petit yorkshire. Un "york cher", comme dit Pozza en parlant du sien. Je me souviens à ce propos du personnage interpréter par Kirk Douglas, dans ce film un peu cucul intitulé "Seuls sont les Indomptés", qui disait, en parlant de son cheval "plus attachant qu'une femme". Les animaux ne trahissent pas, je suppose, c'est sans doute pour cela qu'ils sont moins intéressants.
Vendredi 1er août 1991 - 23h
Le chat est revenu dîner et coucher. Chaque fois me fait penser à me prendre un compagnon à quatre pattes. C'est vrai que cette présence physique est une compagnie, même si c'est sans conversation. Moi j'aime bien la conversation. J'avais naguère lu une nouvelle de science fiction où, sur quelque planète, une humanité exotique avait des animaux familiers doués de la parole. En fait il est difficile d'imaginer que l'on puisse échanger des idées, mêmes simplettes, avec qui ne serait pas un être humain - un égal par quelque endroit. Cela dit, il y a des gens que la conversation barbe, plutôt des femmes d'ailleurs - une constatation qui peut entraîner loin. Comme j'en faisais la remarque (la conversation vous barbe) à ma prof de danse, que j'avais effectivement l'impression de barber avec mon bavardage. Elle me rétorqua avec une touchante simplicité : non mais je ne trouve rien à dire. Avec mon ex c'était un autre son de cloche. La conversation (perçue comme une conquête de la femme) était abondante mais factice, comme les bijoux en toc. Ses prétentions nourrissaient mes illusions, et vice versa. Pour en revenir aux animaux familiers, c'était aussi une présence physique, mais qui se payait de mots.
Samedi 3 août 1991 - 24h
Le peintre a enfin terminé ses travaux, in extremis. Nous avons passé les dernières heures de la soirée à rédiger le devis et la facture. Cet épisode me confirme que je n'installerai jamais plus d'autre appartement. Et je repense à finir ma vie dans une errance que je rêve relativement confortable. Mais c'est sans doute encore une illusion. Je suis vanné. Je prends le train demain à sept heures trente et rien n'est prêt. Il faudra que je me bourre, à la hâte, une valise de linge non repassé. Tout ce que je n'aime pas ! Je mets le réveil à quatre heures trente, cela devrait suffire mais ce sera la course.
Dimanche 4 août 1991 - 23h
Ce matin, réveillé à quatre heures trente par le réveil, je me suis rendu compte que la peinture n'était pas sèche et que l'idée de ne fermer que les stores en laissant les fenêtre ouvertes risquaient de me gâcher les vacances par des appréhensions. De plus je n'avais vraiment pas le temps de préparer ma valise, et de fait j'ai passer pratiquement l'après-midi à repasser. J'ai donc appelé Klaus pour lui dire que j'arrivais un jour plus tard. "C'est dommage !" fut son seul commentaire. Je me suis aperçu avec angoisse que j'aurais, malgré mes bonnes résolutions, oublié mon petit boulot sans eau, sur le balcon, lui qui, lors de mon absence précédente avait déjà failli y laisser son écorce. Maintenant, je le laisse à l'intérieur les pieds dans une bassine d'eau. Il va manquer un peu de soleil, mais on ne peut pas tout avoir. Ce coup-ci, je suis fin prêt. J'ai essayé de mettre le chat pépère à la porte, ce qu'il refuse clairement. Finalement je me suis laissé fléchir en maudissant ma faiblesse, car si demain je pars en l'enfermant, ce sera affreux. Pour diminuer ce risque j'ai fermé toutes les pièces sauf ma chambre et le séjour. Vive les vacances !
Lundi 5 août 1991 - 14h
Après un voyage Paris-Cologne sympathique, en compagnie (jusqu'à Charleroi) de trois jeunes gens communicatifs, dont deux anglaises francophones, me voila dans l'express de Berlin, qui vient de s'ébranler. J'ai trouvé sans peine un compartiment avec une place près de la fenêtre, en sens inverse de la marche toutefois. J'ai en face de moi une vieille rombière d'au moins soixante ans qui semblé avoir fait sienne la devise : "Lila mein letze Versucht", à en juger par sa robe à demi-transparente, ornée de fleurs mauves, le tout agrémenté d'une avalanche de bijoux fantaisie. Mais le spectacle n'a rien de désagréable, il serait même plutôt intéressant. A ma gauche, à une place plus loin au coin du couloir, c'est encore plus intéressant. Une jeune japonaise, qui m'a salué à mon entrée, est sagement assise, les yeux baissés sur ses notes. Ce doit être une pucelle... c'est du moins ce que m'inspire sa façon de tenir ses pieds les pointes en dedans, dans une sorte de fermeture défensive de tout le corps. Ce doit aussi être une étudiante plutôt "high class" pour voyager en première. Avec sa robe blanche à rayures bleues (ou inversement), ses chaussures de toile bleue, son petit sac à main bleu et son petit air fleur bleue, sa mise est d'un parfait bon goût et exprime une modestie de bon aloi. Tout le contraire de la rombière d'en face. Paf ! le haut-parleur me tire de ma rêverie pour annoncer notre arrivée à Dusseldorf et je vois ma japonaise boucler son sac. Juste au moment ou je me disais que d'ici Berlin nous aurions tout le temps de faire connaissance !
Mardi 6 août 1991 - 15h
Mon père naturel ! Malheureusement je continue à penser à lui alors que je voudrais l'oublier, et même complètement si c'était possible. Mais cependant j'y pense ; et plus je pense à lui, plus j'ai l'impression de comprendre sa position. Comment sa maladie, cette méchanceté apparemment gratuite du destin, venait lui servir de justification pour toutes ses lâchetés, toutes ses vilenies, qui en fait trouvaient ailleurs leur source. Et par exemple, lors de notre extrême dernière rencontre, son besoin réel de trouver en moi appui et considération pour sa fin (vraiment cette fois) prochaine, qui s'exprimait sans porter aucune atténuation à la bête méchanceté, le mépris hostile et l'iniquité prétentieuse qu'il continuait de manifester à mon égard. Cela veut dire qu'il n'a jamais ressenti aucune nécessité de réciprocité, ni le fait qu'en attaquant dès le départ quelqu'un qu'il aurait dû défendre, il avait irrémédiablement faussé le jeu. Le plus beau de l'histoire, c'est que je me rends compte à présent que ma mère naturelle est de la même farine de charbon de bois, et même, bonnet à peu près aussi noir, mon ex, que je n'irai pas jusqu'à qualifier de naturelle. Enfin, me voilà arrivé à Berlin pour oublier tout ça (bien que paradoxalement c'est là que nous nous étions connus), dans un voyage qui commence bien. Car, hier soir dans le train, peu après l'arrêt à Posdam, j'ai eu la surprise de voir un homme et un enfant faire irruption dans mon compartiment. C'était Klaus et Robert qui étaient venu à ma rencontre.
Mercredi 7 août 1991 - 9h
Hier soir, Klaus m'a entraîné dans une conversation sur ma relation, ou plutôt la fin de la relation, avec mon ex, qui pour avoir été longue, n'a remarquablement rien apporté. Je veux dire par là que ce matin, aucun éclairage nouveau n'est apparu, comme il eut été normal après une conversation de plusieurs heures. C'est là sans doute la confirmation que cette histoire est maintenant vraiment du passé. Une autre constatation est que mon analyse n'est pas vraiment convaincante, en tout cas elle n'a pas eu l'air d'exercer sur mon interlocuteur un grand pouvoir de conviction. Je crois qu'il faut voir là le fait que notre vie est tout le contraire d'un roman policier où tout s'éclaire lorsque les explications finales ont lieu. Un point positif est que mon isolement intellectuel et moral ne m'angoisse plus.
Jeudi 8 août 1991 - 24h
Hier, nous nous sommes retrouvés : Klaus, Robert et moi, dans l'ancien Berlin Est, et nous avons fini notre promenade à la porte de Brandebourg. Là se tient un marché où des turcs, pour l'essentiel, vendent des pièces d'uniformes des armées soviétique et est-allemande. Après quelques hésitations, j'avais fixé mon choix sur une toque soviétique en fausse fourrure, comme souvenir. Par principe, inspiré par les conseils d'Ebert, je me suis mis à marchander. Le Turc a réagi avec une telle brutalité que, écœuré, j'ai laissé là la toque... pour le regretter ensuite, car elle avait beaucoup d'allure. Klaus m'a ensuite fait remarquer qu'il était très difficile de marchander avec les Turcs. "C'est leur côté allemand" a-t-il ajouté. De plus selon lui, ils ont établi des tarifs pour ne pas se faire concurrence et sont liés solidairement.
Vendredi 9 août 1991 - 9h
L'affaire de la toque manquée d'hier a continué de me trotter dans la tête et m'a entraîné dans une série de réflexions. En allant plus loin dans cette voie, j'ai même pensé que le rêve que je caresse d'apparaître un beau jour transformé aux yeux de ma mère naturelle pour lui faire regretter de ne pas m'avoir aimé... Même cela me paraît maintenant à la fois vain et chimérique. Je crois qu'il n'y a rien à espérer dans cette direction. Mais quelle est la direction de l'espoir ?
Samedi 10 août 1991 - 10h
Hier, j'ai fait un grand tour à Berlin ex-Ouest, en suivant mon itinéraire d'autrefois. Parti de Bahnhof Zoo, j'ai revu l'Université Technique. Puis, de Steinplatz à Savignyplatz, j'ai revu les librairies ou je musardais si volontiers. J'ai ensuite poussé jusqu'à l'endroit où se trouvait le Club Républicain. Ce faisant, j'ai eu l'impression de fermer une série de portes derrière moi. Il n'y a plus rien pour moi à Berlin. A dix-huit ans je passais mon temps à ouvrir des portes. Mais une fois la porte ouverte je ne me risquais pas dans la voie ainsi offerte, je restais prudemment (du moins, je le vivais ainsi à l'époque) sur le seuil, uniquement préoccupé d'en ouvrir beaucoup avant de m'engager. Et quand, après biens des hésitations, j'ai avancé sans trop m'en rendre compte, je me suis quand même fourvoyé.
Dimanche 11 août 1991 - 9h
Nous voilà à Bad Harzburg, après une traversée de l'ex-Allemagne de l'Est en voiture. Ce voyage n'était pas possible autrefois, quand l'ancien régime ne permettait de traverser le pays que par certaines routes bien définies et très surveillées. Evidemment, les endroits inaccessibles, c'est-à-dire la plus grande partie du pays, étaient les plus déshérités. J'ai vu de petites villes moyenâgeuses, dont les maisons tombaient littéralement en ruine, avec des toits éventrés, des murs lézardés, etc. En même temps, on sent souffler un vent de renouveau et après un an la rénovation, rendue possible par les matériaux qui arrivent de l'Ouest, se manifeste en commençant par le centre, généralement l'hôtel de ville et sa place carrée. D'autre part, l'économie libérale est en marche, pour le meilleur et pour le pire. Cela se traduit déjà par l'ouverture de magasins d'antiquités et de petits cafés rénovés (économie touristique) où l'on vend cher des produits médiocres. Un vent de renouveau souffle aussi dans la rue, sur le spectacle qu'elle offre. A Postdam, par exemple, j'ai vu un club anarchiste qui n'existait certainement pas avant la réunification. Par ailleurs, j'ai vu plusieurs jeunes femmes se baladant avec des jeans ornés artisanalement d'un drapeau américain sous forme d'une bande encastrée dans la couture verticale de la hanche à la cheville. Comme j'interrogeai Klaus, il me dit que bien évidemment une telle chose n'était pas illégale sous l'ancien régime, mais que celui qui s'y risquait se trouvait immédiatement en butte à un feu roulant de questions (Camarade, pourquoi fais-tu cela ?) tout à fait dissuasif. Enfin, dernier point de la transformation en ce qui me concerne actuellement. Le massif montagneux du Harz a grosso modo la forme d'une saucisse orientée Est-Ouest, dont environ la moitié était à l'Est, avec Bad Harzburg à peu près au milieu (côté Ouest), ce qui nous permet maintenant de profiter de la réunification du Harz.
Lundi 12 août 1991 - 22h
Les jours se suivent et les ballades dans la montagne se ressemblent. C'est sympathique mais la lassitude s'installe vite. Pour varier les plaisirs, je me suis acheté un "Kneehose", qui est une sorte de culotte qui s'arrête au genou et se prolonge par de grandes chaussettes. C'est une tenue assez populaire en Allemagne et particulièrement adaptée à la randonnée pédestre. A par les balades et les sorties, je goûte l'atmosphère, un peu fade, de la vie de famille en vacances, avec les petites tragédies quotidiennes vécues par les enfants et le ronronnement apaisant des parents qui étouffent tous les incendies sous le poids de leur immense lassitude.
Mardi 13 août 1991 - 19h
J'ai passé la journée à Brunswick. Une ville où j'ai séjourné de nombreuse fois avec mon ex qui y avait ses parents, mais que je n'avais jamais visitée. Je l'ai découverte aujourd'hui avec son vieux quartier au centre et ses nombreux musées. J'ai passé une bonne partie de l'après-midi au musée juif. Il est essentiellement constitué par les éléments récupérés d'une synagogue abandonnée faute de fidèles. Avec aussi quelques documents sur la solution finale. Cette visite m'a renvoyé à ma lecture de ses derniers jours, du Que Sais-je : La Pensée Juive. J'imagine combien les juifs ont dû être de prime abord surpris par la haine des chrétiens, auxquels ils avaient presque tout apporté sur le plan spirituel. Peut-être ont-il vécu l'effroyable volonté de destruction des nazis comme un prolongement de cette haine, bien qu'en fait, ces derniers n'étaient pas chrétiens. Il faudra que j'en parle avec Hazon. Mon plus étrange ami, puisque j'en ai hérité. Certain ont eu l'amour en héritage, moi c'est l'amitié.
Mercredi 14 août 1991 - 24h
Ce qui ne se ressemble pas ne s'assemble pas non plus, pour retourner le proverbe. Cela explique que je ne fréquente pas beaucoup de famille. D'être avec celle-là me fait naturellement penser à la famille que je n'ai pas. Quand j'étais jeune, je n'ai pas compris que la joie et la peine d'élever des enfants, d'avoir une famille, se payait pas un engagement de tous les instants. Et surtout qu'il fallait construire la situation comme un édifice : pierre par pierre. Je crois aussi que je ne voulais pas me donner cette peine par ce que c'était la vie, cette vie dont on m'avait tant dégoûté. J'en avais les moyens, ou plutôt je les aurais eu effectivement si j'en avais eu conscience. Mais je ne savais pas évaluer mon potentiel. Aujourd'hui, où je voudrais relever les défis que j'ai contournés naguère, j'ai l'impression - drame de l'existence ! – de ne plus en avoir les moyens.
Jeudi 15 août 1991 - 24h
Voilà que de la façon la plus inattendue, je me suis mis à repenser à mon ex, sans doute parce qu'elle était allemande et que notre dernier voyage ensemble a été en Allemagne. A ma grande stupeur, à ces réminiscences, s'est mêlé un soupçon, pour ne pas dire une larme... de tendresse. Je sais pourtant maintenant que c'était du faux dont rien de valable ne pouvait sortir. Eh bien ! ce jour, je m'offre la nostalgie du faux. Faut-il que la vie ait été pingre à mon égard !
Vendredi 16 août 1991 - 23h
En profitant d'une halte d'une heure et demie à Cologne, pour faire une ballade en ville et visiter un musée, j'ai réussi la performance de perdre mon billet et de rater ensuite mon train en en achetant un autre. Cette mésaventure idiote n'a pas eu que des effets néfastes. Le train suivant était à minuit, soit quelque sept heures plus tard, j'ai fait une visite forcée de Cologne que je ne connaissais pas. Ce faisant, j'ai retrouvé beaucoup de souvenirs de l'époque où je tuais le temps en voyageant à travers l'Europe, passant quelques heures ici puis d'autres là..."comme les vagabonds", dit la chanson. Il m'est revenu tout particulièrement, avec beaucoup d'intensité, un souvenir de dix-huit ans, quand, arrivant à Berlin et ayant retrouvé Jean-Pierre tout à fait par hasard dès les premières minutes, nous avions passé la nuit dans une auberge de la jeunesse où nous avions une chambre pour deux. C'était le tout début, le goût délicieux de la liberté avec le confort et l'exotisme en prime.
Samedi 17 août 1991 - 24h
Me voilà de retour, content d'être parti et content d'être revenu, mais pas sans certaines appréhensions. Je me suis dit hier, au cours de ma longue ballade le long du Rhin, que je rentrais peut-être pour rencontrer un fiasco, qui alors devrait logiquement être le dernier. Les défis de la rentrée sont, d'une part de consolider une situation économique chancelante et, d'autre part, de lancer les grandes manœuvres de ma nouvelle politique sociale, notamment d'invitation dans mon décor rénové, tout cela en vue de trouver l'âme sœur, aujourd'hui comme naguère. Encore et toujours, tel qu'en lui-même toujours il change (le Concombre Masqué). Mais à quoi vais-je aboutir ? Un double échec, alors qu'un seul suffirait, serait assez dans la tradition ! Que va-t-il arriver à notre héros dans cette délicate situation ? Vous le saurez en écoutant la suite de notre grand radio feuilleton : Ca Va Bouillir !
Dimanche 18 août 1991 - 24h
De retour au foyer depuis un jour, j'ai retrouvé mes habitudes et mon régime alimentaire usuel. Mon corps retrouve ses rythmes et tout recommence à fonctionner normalement. La circulation est rétablie, car par un effet psychosomatique évident, mais au sens énigmatique, tout éloignement de la base se traduit par une constipation plus ou moins opiniâtre. Un argument de poids contre le nomadisme ! Bien que je pense qu'à la longue (pas trop longue si possible) un nouvel équilibre s'établirait. En fait, le régime alimentaire des Beddies, ne me convenait guère, surtout paradoxalement leurs petits pains blancs du petit déjeuner. Mais je m'y suis plié de bonne grâce pour cette courte durée. C'est pour moi l'occasion d'apprécier d'autant mieux mes bonnes habitudes en y revenant.
Lundi 19 août 1991 - 22h
Bon, Gorbachev se fait renverser et la bourse dégringole à nouveau, avec en tête de plongeon la bourse de Paris. Ce que les Français, dans leur majorité, peuvent être trouillards ! J'avais pressenti le coup, mais c'est égal, je ne suis pas prêt. Comme l'année dernière le retournement me prend alors que je suis enfoncé jusqu'au coup dans les travaux d'aménagement. Mais cette fois-ci, ce n'est pas vraiment une surprise. Je n'ai pas eu le temps de réaliser ma stratégie concrètement. C'est le cercle vicieux, comme je ne réussis pas comme spéculateur, je fais beaucoup de choses par moi-même, et, ce faisant, je n'ai pas de temps à consacrer à gérer mon portefeuille. La peur joue aussi son rôle dans cette indisponibilité, car entre spéculer, déployer de fines stratégies, et gagner, il y a une marge. Mais, je ne suis pas amer, j'ai le sentiment, encore imprécis, que l'expérience commence à venir.
Mardi 20 août 1991 - 24h
Pour en revenir à l'acquisition de l'expérience à la dure école de la vie. Je constate que j'avais quand même espéré me révéler un as du revolver sans apprentissage. Je me console en me rappelant Mescaert disant dans ses mémoires "pendant douze ans j'ai perdu de l'argent..." Bon ! pour moi cela ne fait pas douze ans et je n'ai pas perdu d'argent, c'est déjà ça. C'est mon nouveau parcours initiatique ! J'en ai fait d'autres : parcours initiatique pour découvrir la tricherie en amour, parcours initiatique pour découvrir une bande de cannibales dans la famille, parcours initiatique de délégué du personnel pour découvrir que tous les moyens sont bons pour se débarrasser des gêneurs. La Bourse, au moins, ne prétend ni à la morale ni à la vertu, mais reprend et situe tous les autres dans le rapport de soi à la réalité. J'ai peur que même si j'y perds tout il y aura encore délit d'initié.
Mercredi 21 août 1991 - 0h
Les souvenirs, comme les visiteurs les plus sans-gène, viennent et reviennent sans se faire annoncer (surtout quand on est au lit sans dormir), sans s'expliquer sur la raison de leur apparition, ils sont là un point c'est tout. Quand j'avais une quinzaine d'années, grâce au truchement de psychologues qui s'étaient penchés sur mon cas, je me suis retrouvé placé dans un foyer pour cas sociaux, nommé le Renouveau. C'était à Montmorency qui offrait un environnement très agréable en regard de ce que j'avais connu. Là, j'ai trouvé une certaine émulation qui me poussait vers un peu plus d'élégance. Aussi j'avais été sensible à la devanture du coiffeur qui proposait une coupe "Horizon", au rasoir : le dernier gadget à la mode. Rassemblant, pièce après pièce, les huit francs nécessaires, j'allais me faire faire la fameuse coupe. Comme j'en avais parlé cela alimenta les conversations. Si bien que, sans une conscience très claire du fait, j'en étais arrivé à considérer la coupe Horizon comme un élément de mon standing. Quelle ne fut ma surprise, la fois suivante, de me heurter à un refus de coiffeur, qui m'imposa, à la place de l'Horizon, une version édulcorée avec seulement "finissage au rasoir", dont, disait-il, je serais aussi content. Je dois dire que j'en fus fort dépité sans réaliser de prime abord que mes finances s'en trouvaient fort soulagées. Certainement, le coiffeur de Montmorency, n'a pas eu l'impression de faire quelque chose de grand en épargnant ainsi mon argent de poche. Pourtant c'était un geste qui mérite qu'on s'en souvienne et qu'on s'en inspire.
Jeudi 22 août 1991 - 2h
Même s'il était impossible de trouver la moindre excuse à la dictature écœurant qui sévissait à l'Est de l'Europe, qui n'avait d'ailleurs de communiste que le nom. Sa faillite entraîne quand même la l'idée du communisme dans sa chute. L'utopie a été défigurée en crime, et les tenants du chacun-pour-soi, et du moi-et-pas-les-autres, se parent maintenant de toutes les vertus. Le principe de propriété reste le grand vainqueur de la fin du millénaire. C'est l'aliénation légitime, l'agressivité acceptable, le meurtre légal. Et finalement la meilleure défense contre l'attaque qui ne manquera pas d'arriver. S'enrichir est la meilleure façon d'éloigner les fâcheux, comme dirait Molière. Cela consiste en quelque sorte à faire la révolution pour soi tout seul. Sûrement ce n'est pas si facile, mais cependant combien plus que de la faire pour l'humanité entière.
Vendredi 23 août 1991 - 9h
A situation objective égale, parfois je me dis que je vais m'en sortir, plus exactement que je suis en train, et parfois j'en doute. Il est certain que pour le moment rien n'est fait. C'est un problème de méthode, et j'espère avoir fait des progrès mais rien n'est encore significatif. Cependant, il faut que j'avance, ne serait-ce que parce que le temps perdu ne se rattrape jamais. Et puis, il y a les manœuvres de mon cher frère naturel, qui risquent de me faire perdre un demi-million,