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........On ne peut pas vivre de regrets

................................Journal d'un quadra


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Samedi 20 octobre 1990 - 9h

Aujourd'hui, je commence un journal, tel que celui que je n'ai pas su commencer y a trente ans et qui aurait dû s'appeler "Journal d'une Vie qui Commence". Ni le journal ni, je crois, ma vie n'ont commencé alors. C'est la grande découverte de ces dernières semaines de réflexion. A défaut d'avoir vécu plus tôt, j'essaye maintenant. Ce journal semble indiquer, dans son principe, que j'ai accepté de reprendre le problème à la base. Mais est-ce bien raisonnable ? Quoi qu'il en soit, je l'intitulerai "Journal d'une Vie Gâchée"

Dimanche 21 octobre 1990 - 10h

C'est bien le lot de la vie solitaire que le dimanche soit un jour comme les autres. Dans la mesure où je ne vais pas faire mes dévotions il ne me reste plus qu'à travailler. Travailler à quoi ? ... Je ne sais à quoi au juste, sinon à essayer encore de faire en sorte que ma vie trouve un sens. La quête se révélera peut-être vaine au bout du compte - c'est une pensée à laquelle je ne peux échapper. Mais en attendant, quels ne sont pas mes regrets d'avoir, par méconnaissance du problème et absence de guide, tant tardé.

Lundi 22 octobre 1990 - 9h

Ce week-end, mes réflexions ont porté sur la fuite devant la vie que j'ai pratiquée dans ma jeunesse, sans m'en rendre compte parce qu'elle consistait en une fuite devant l'insertion sociale, justifiée par le dégoût que le monde m'inspirait. Avec Pierre S., mon ami d'enfance, qui avait en fait une situation sociale fort différente de la mienne, nous avons fait le pari de comprendre la société avant d'y prendre place - tant nous percevions de mensonge autour de nous. Nous avons réussi, dans une certaine mesure, à la comprendre, mais échoué à y prendre place. Lui s'est suicidé et moi je cherche encore. La différence est que, contrairement à ce qui était lorsque j'avais vingt ans, la société ne cherche plus à m'intégrer.

Mardi 23 octobre 1990 - 24h

Je commence à imaginer plus concrètement ce que serait la vie de père de famille, qui me manque. Elle contient des contraintes qui ne sont pas perçues au départ, elles sont lourdes mais c'est l'amour qui conduit à les assumer. La vie consiste à se jeter à l'eau. C'est ce que j'ai refusé de faire (paradoxalement quand cela aurait été utile) notamment en n'allant pas à l'armée qui, sans être idéale, est quand même une famille de substitution. Je pense aujourd'hui sa prise en charge totale aurait pu me sortir de mes difficultés d'adaptation mentale. Elle aurait pu me donner les moyens de bâtir une famille : les moyens psychologiques d'abord et les moyens financiers ensuite, les deux étant peut-être les deux aspects d'un même état.

Mercredi 24 octobre 1990 - 8h

Hier, j'ai failli manquer mon rendez-vous avec mon tout nouveau journal. Je ne vois pas d'autre solution que de continuer, même si la remise en cause (à quoi bon ?) est venu si vite. Cet effet de "remise en cause" me guette à chaque détour de ma vie. Pour chaque projet, après le départ musique en tête vient le temps du doute, annonciateur de l'amère désillusion : cela n'a débouché sur rien. Une chose que la rédaction de ce journal met en lumière pour moi, est qu'actuellement je ne vis pas du tout au contact de mon quotidien ; sinon que quelques illusions sont tombées. Comment les remplacer ? Ou comment vivre sans les remplacer ?

Jeudi 25 octobre 1990 - 8h

Hier soir je suis allé à un dîner dansant à l'American Legion avec Paulette, une camarade de l'école de danse. Difficile d'imaginer plus vieux jeu... quelle déception ! L'espoir sans cesse regonflé nos batteries n'éclaire que le temps de l'étincelle d'un court-circuit au contact de la réalité. Comment vivre maintenant que je ne crois plus à la possibilité de réaliser mon rêve de famille ? Ou bien faudra-t-il pour cela que je me bâtisse de nouvelles illusions ? L'avenir me le dira. Je n'ai plus confiance qu'en ce que je ne connais pas.

Vendredi 26 octobre 1990 - 8h

Je suis un peu fatigué des soirées dansantes. Avec celle, mercredi dernier, de l'American Legion, ça fait trop. Et la rencontre ne se fait remarquablement pas. La danse, à son tour, devient la chose ne soi. Que d'échecs pour faire une vie ! Echec de l'amour, échec de l'amitié... Actuellement, je vis l'énième et peut-être dernier échec professionnel. Il me reste, comme ultime projet, de lancer mes propres soirées dansantes : l'appartement installé, la façade ravalée, je fais venir chez moi la rencontre possible... le miracle se produit et la vie (re)commence...

Samedi 27 octobre 1990 - 9h

Je me réveille après avoir mal dormi. J'ai eu le tort de boire un demi-doigt de whisky hier soir... bien que ce ne soit peut-être pas là la raison. J'ai repensé à aller à la vente de charité américaine (qui a lieu dans trois mois) m'acheter des nounours et autres objets transitionnels, bien qu'il me semble que j'ai dépassé ce stade. Si c'est exact (et le fait est que ces derniers mois j'ai dormi mieux que jamais) cela veut dire que j'avance, et pourtant j'ai l'impression de faire du sur-place.

Dimanche 28 octobre 1990 - 14h

Je n'arrête pas de comprendre que j'ai gâché ma vie : la maladie, les parents meurtriers... puis par ma lâcheté, malgré mon courage. Je fais une fixation sur la mauvaise bifurcation de mes vingt ans et ma première femme me fait passer par-dessus la deuxième qui m'apparaît dès lors plus que la conséquence inéluctable de l'erreur précédente. Tant mieux si je peux ainsi évacuer définitivement ce gâchis. Cela dit, j'ai l'impression d'être cinglé de vouloir sans cesse (tous les jours depuis deux mois) revenir trente ans en arrière pour tout recommencer. Cela montre que je suis incapable d'imaginer le moindre avenir ou plutôt d'y croire. Mais comme je ne veux pas en finir, il y aura forcément un après.

Lundi 29 octobre 1990 - 8h

La mauvaise passe, comme toute mauvaise passe, semble devoir se prolonger indéfiniment. J'en ai assez de ma médiocrité et l'idée que je n'en sortirai jamais m'angoisse. D'un autre côté, ce n'est qu'un demi-mal puisque je ne désirais pas l'argent pour le dépenser pour moi-même mais pour l'investir : une femme, trois enfants, un chien, une cheminée. Vanitas, vanitatum... Puisque ce rêve est battu en brèche par la réalité, il me faut trouver d'autres raisons de vivre. Se chercher des raisons de vivre c'est admettre que l'on vit sans raison.

Mardi 30 octobre 1990 - 8h

Une journée de chien hier : pluie, embouteillages pour aller à une conférence de presse inutile. Le jeune homme au pair qui fait sauter les plombs avec le fer à repasser qu'il a cassé. Le conservatoire de musique qui continu à ne pas être au rendez-vous, par son bureau qui m'informe mal et va me forcer à réagir. La résistance de la réalité me fait comprendre pourquoi dans ma jeunesse j'ai préféré (sans savoir exactement ce que je faisais) ne rien faire, c'est-à-dire d'être un oiseau sur la branche, de ne relever aucun défi. Aujourd'hui je me sens à peu près guéri de mon penchant pour l'inaction, mais un peu tard. J'avais bien trouvé la formule juste lorsque je disais prendre ma retraite étant jeune. Par moments, j'arrivais effectivement à vivre sans rien ressentir de la pression sociale mais aussi sans conscience du prix que j'aurais à payer quand l'addition métaphysique tomberait.

Mercredi 31 octobre 1990 - 8h

Je lutte, comme tout le monde, et mon débat intérieur actuel est : à quoi bon se donner à fond pour un résultat aussi maigre ? Le problème est que je n'ai aucune alternative. La dure leçon de la vie est que, dans le passé, je n'ai pas su ou pas voulu, me donner à fond pour des enjeux qui auraient pu rapporter davantage. J'y aurais mis le temps, mais aujourd'hui, j'ai rencontré le désir de me faire une vie et d'en payer le prix. C'est du moins mon impression... L'ennui est que le problème s'est horriblement compliqué quand je comptais qu'il se simplifie. J'ai hérité et d'une certaine façon j'en suis bien puni. Il faut dire que je l'espérais si fort pour l'investir dans ma relation avec mon ex. Maintenant avec cet argent pour moi seul je me sens désorienté. Je pourrais le transformer en petite rente. Cela serait la réalisation de mes rêves de fuite de la trentaine, vers un paradis exotique... ou ceux de la quarantaine où, après la férocité de mon ex au pied de mon lit de douleur, je n'avais plus d'ambition que d'être admis dans une institution psychiatrique. Je m'imaginais pansant mes blessures et me baladant en robe de chambre, cherchant un adversaire pour une partie d'échec. C'est ce que la psychanalyste que je voyais à l'époque avait qualifié de "mort psychique".

Jeudi 1er novembre 1990 - 9h

Couché à neuf heures du soir, réveillé à neuf heures du matin et en dormant plutôt bien... de quoi faire rêver les insomniaques ! En réalité, je m'enfonce dans la déprime, sans douleur, mais avec une capacité d'action nettement diminuée. C'est normal puisque ma période de grande activité a débouché sur une catastrophe financière : activité égale résultat négatif, donne activité négative. Et tout cela avec quelles influences néfastes, chaque fois que j'ai cru en l'autre, il m'a détruit ! C'est le monde paranoïaque. Le pire est sans doute que tout cela n'a aucun sens. Lorsque j'avais mon ex, elle s'occupait à me détruire pour me punir de ne pas satisfaire ses désirs inexprimés. Et bien j'arrivais quand même à lui voler des moments de bonheur, quand j'avais l'impression de la rendre heureuse. Mais comment établir un pont avec les gens qui trouve de bonheur qu'à s'occuper d'eux-mêmes ?

Vendredi 2 novembre 1990 - 8h

Je découvre que parler à l'autre ne me mène absolument nulle part. C'est la conclusion que je tire de mes conversations téléphoniques avec Christine et Jean-Pierre. Et avec Anne c'est la même chose. Bien que leurs situations soient très différentes, c'est le même mal de vivre qui se mêle au mien dans un jeu de miroir hallucinant. J'oublie mon chagrin et je perds mon temps. Parler à l'autre vraiment, c'est (lui) dire : “je t'aime”. Exercice périlleux, douloureux, mais qui s'élève au-dessus d'un constat désespérant. Quand je l'ai dit ce "je t'aime", ce fut plutôt pour mon malheur, mais le plus grand malheur est de ne plus jamais le dire.

Samedi 3 novembre 1990 - 10h

Avec l'insomnie est revenu le sommeil tardif. J'ai écrit hier une lettre au père L., pour lui demander de m'indiquer des lectures allant dans le sens traité par Michel de Certeau dans son article "Dieu et le libertinage". Mais aussi je crois que j'avais besoin d'avoir recours à quelqu'un. Etre seul dans la vie est une condition extrêmement précaire. Mais en même temps, lorsque j'ai relu les lettres que j'ai envoyées au même correspondant il y a seulement deux ans, j'ai eu honte de leur caractère infantile. Cela voudrait dire que dans la solitude, je progresse vite... Mais vers quoi ? Plus de maturité serait avoir un esprit plus clair, une réflexion plus juste, une capacité accrue d'assumer un quotidien sans récompense sensuelle. La possibilité enfin d'effectuer un "travail" c'est-à-dire en enfilant les perles de la nécessité : une tâche après l'autre. Bâtir pour loger le vide ! Cela ressemble beaucoup à préparer une vie après la mort. Il est remarquable que ceux qui y croient (les croyants) se font pratiquement aussi obligation d'avoir des enfants, ce qui me paraît (pour n'en avoir pas) comme étant bien la seule consolation possible d'avoir à disparaître un jour. Je trouve l'idée très tentante : partir en laissant quelque chose derrière. Idéalement, le meilleur de soi-même, pour qu'il puisse croître et prospérer, prouvant ainsi que son passage avait un sens. Mais d'un autre côté, si l'humanité doit finalement disparaître (comme les dinosaures), se reproduire n'est plus qu'une survie au deuxième degré. Le principe de telles réflexions, montre simplement que nous ne savons pas. Nous avançons dans la vie en devinant un avenir qui nous tirons des leçons (ou présumées telles) du passé. Mais l'avenir est toujours plus subtil. L'Avenir, c'est l'Autre, voilà qui donne son sens à l'interdiction chrétienne du suicide : vivre c'est la règle du jeu.

Dimanche 4 novembre 1990 - 9h

Hier, je suis allé voir Pierre C. dans sa maison de retraite. Il m'a appris que mon ex avait répondu à l'appel de ma mère naturelle et qu'elle lui rendait visite. Grand bien leur fasse ! Pierre a le sentiment de baisser, confirmé par mon impression. J'ai alors repensé qu'il me faudrait trouver un moyen de mourir en héros... non pour la gloire mais pour la rapidité. Je crois hélas qu'il ne faut pas y compter. Si j'avais été à l'armée, et surtout fait la guerre, j'aurais souffert et côtoyé la laideur. Mais ce n'aurait pas été la laideur absolue de voir ceux qui parlent d'amour (et même engagés sur la foi de cet amour) se révéler être des charognards sans foi ni loi. Et si j'étais mort précocement, cela m'aurait épargné tant d'amères déconvenues, que ce suicide rétrospectif me paraît aujourd'hui tout à fait vivable. Je m'imagine disparaissant dans un panache de fumée, au beau temps de mes illusions, laissant derrière moi le souvenir du héros... A côté de cette amusante image d'Epinal, avec laquelle je me fais du cinéma, il y a la réalité et cette parole d'un jésuite, que je me remémore sans cesse : "On vit pour naître".

Lundi 5 novembre 1990 - 8h

Il y a un an, mon appartement était tellement encombré que ne n'en appréciait pas la grandeur. Maintenant je sens bien que cette vie solitaire dans cent vingt mètres carrés n'est pas faite pour durer. Et c'est tant mieux. Ou bien trouver à remplir ce vide ou bien y renoncer, pour autant que ce soit possible et pour impossible qu'il me soit aussi bien de séduire que de conduire. Je n'aurais plus qu'à partir vers l'horizon, "sans ligne de départ, sans ligne d'arrivée" (comme dans la chanson), car cela ressemble au sens de la vie de quelqu'un comme moi, venu au monde en fraude.

Mardi 6 novembre 1990 - 8h

"Pour vivre" avais-je répondu au kiné qui me posait la question du sens de ma vie lorsque j'étais hospitalisé en rééducation. Je réalisais brutalement que pour la première fois depuis des années et des années, je ne pouvais plus dire : "je vis pour ma femme", comme je l'aurais encore dit deux mois auparavant. En fait, cela voulait dire : "je vis pour être aimé". Depuis, et cela fait huit ans, j'ai essayé de vivre sans être aimé, puisqu'il m'est impossible de l'être. Mais ça aussi c'est impossible ! Ces considérations, pour philosophiques qu'elles soient, ne m'empêchent certes pas d'être au rendez-vous de cette vie impossible tous les matins au réveil, avec le café qui ajoute son amertume à celle que la vie nous envoie en pleine figure. C'est cette âcreté qui me dit encore combien je suis vivant, par le retour de cette simple question : comment vais-je m'en tirer aujourd'hui ?

Mercredi 7 novembre 1990 - 9h

Voilà mes implants de cheveux dévoilés après quatre mois de pansements et bandages. Réaction ironique des hommes et positive des femmes, comme si elles appréciaient qu'on veuille encore leur plaire, en principe. Je me retrouve comme tous les matins, au rendez-vous du passé et de l'avenir. Est-ce cela vivre dans le présent ? Ou bien quelle est cette drogue (vivre dans le présent) dont me parlent certains philosophes d'occasion, et qui ferait que ne pensant jamais, ni au passé ni à l'avenir, on ne souffrirait pas ?

Jeudi 8 novembre 1990 - 24h

Hier soir, j'ai eu une conversation téléphonique avec Jean-Pierre qui, exceptionnellement avait envie de parler. C'est toujours affligeant car il n'en sort rien. Au moins les conversations avec lui me montrent-elles qu'il est absurde d'imaginer vivre avec un homme. Seul l'amour d'une femme peut (dans le meilleur des cas) servir de ciment à une relation durable. Et un amour digne de ce nom débouche tôt ou tard sur un désir d'enfant. Quand la construction familiale est réalisée, il y a place pour l'amitié comme complément affectif. Mais, j'en reviens toujours là désormais, tout cela n'est possible qu'assis sur un rôle social bien construit. Et voilà comment mettre en oeuvre le conseil de Freud sur la diversification des moyens d'arriver au bonheur. Il faut de tout pour faire une vie. L'impasse de la profession a agi comme la carte que l'on retire du château... écroulement ! Et l'amour que j'espérais (et que j'ai finalement payé si cher), je l'attendais comme celui d'une mère : inconditionnel.

Vendredi 9 novembre 1990 - 9h

Je crois, tout compte fait, que ce qui est si dur actuellement, et qui explique mes nuits de douze heures et ma déprime paralysante, c'est que je ne veux pas avancer vers la conclusion qui semble vouloir s'imposer à moi, à savoir que je ne suis bon à rien. J'ai été incapable de me décider à devenir militaire alors que je ne savais pas quoi faire de moi, puis incapable de tout et notamment d'établir une relation équilibrée avec une femme. Maintenant, je me révèle incapable de gérer intelligemment mon patrimoine. Encore quelque temps pour faire le bilan et il ne me restera plus qu'à jeter l'éponge. Ce sera ma honte, car je ne vivrais plus que de mon héritage, de ce qui m'est venu de cette pseudo-famille. Alors ! Je transforme mon appartement en revenu et je me mets au vert pour écrire mes mémoires. Très bien ! A moins que ce soit pour contempler ma nullité...

Samedi 10 novembre 1990 - 8h

Il n'y a plus personne dans ma vie. Anne est recroquevillée dans ses difficultés (et je la comprends), Jean-Pierre est, comme il l'a toujours été, égoïste et sans conversation. Alors, inutile de me répéter que je ferais avec peu car c'est avec rien que je dois faire. Dans la vie, il n'y a pas de milieu ! Maintenant si, écoeuré comme je le suis, je brise le bocal qui me retient prisonnier, pour partir vers l'horizon, combien de temps durera la griserie de la liberté retrouvée : trois mois, trois semaines ou trois jours ?

Dimanche 11 novembre 1990 - 12h

Je viens de relire Le Monde des Non-A, après trente ans. Je comprends pourquoi j'avais été impressionné, il y a beaucoup de choses dans ce roman. Il a quand même vieilli, car en fait sa conception de la santé mentale est ultra-simpliste, mais il contient néanmoins beaucoup de notions intéressantes, comme le développement du cerveau sous la tension de l'existence active (belle formule !). Si j'en reviens à moi-même... Au départ de ma vie pseudo-adulte (entre dix-huit et vingt ans), le désir de me soumettre à cette tension était bien là. Je m'en suis malheureusement détourné par l'impression (venue, je crois, de la fausse famille) que le jeu social était faux. Je craignais que l'on me prenne ma vie avant qu'il me soit donné de comprendre. Aussi, j'ai voulu me retirer du jeu provisoirement afin d'appréhender la réalité. Et en fait, ce retrait contenait le danger de se révéler définitif, et le désespoir avec ses jaillissements suicidaires est venu s'installer parce que je n'arrivais pas à réintégrer la réalité sociale. Je n'étais plus sollicité d'agir par l'environnement. J'avais pratiqué une auto-exclusion qui empêchait mon cerveau de se développer sur une grande partie du réel : tout ce qui peut se regrouper sous le terme de "pouvoir". M'étant largement soustrait au pouvoir (au prix de sévères abandons d'objets vitaux), je n'ai pas subi la pression qui m'aurait amené à développer mon propre pouvoir. Le résultat en a été désastreux, incapable de me défendre dans bien des situations j'ai recueilli tous les mépris qui traînaient.

Lundi 12 novembre 1990 - 9h

Je dors comme une marmotte : neuf heures par nuit et une heure de plus dans la journée, et ça fait trois mois que ça dure. Comme je me suis remis à la lecture pour trois ou quatre heures par jour, je n'arrive plus à faire face. Parfois je pense que c'est la fin, que je suis en train de glisser insensiblement vers un état où je ne pouvais plus rien faire que quitter la vie à reculons. Parfois, au contraire, je me dis que, préalablement, je suis en train de digérer mon infortune pour pouvoir repartir, une fois de plus. Et que cette indécision, cette incapacité de qualifier mon état, est précisément la vie. Je vis...

Mardi 13 novembre 1990 - 9h

Le temps a passé depuis que, il y a deux ou trois ans, je pensais trouver un équilibre de vie entre le travail et les retrouvailles avec les deux amis que je me suis fait dans la profession de journaliste. Le temps a passé pour eux aussi. Quant à moi, je ne crois plus en l'amitié. Je ne crois plus qu'en la capacité d'accomplir, et je me sens tellement incapable. Trop instruit pour faire durablement un travail idiot et pas assez spécialisé pour exceller dans un domaine. Cela explique pourquoi j'en revient toujours à la tentation de me retirer du jeu, pour vivre chichement de rentes imméritées, à siroter mon thé en regardant autour de moi la nature rajeunir.

Mercredi 14 novembre 1990 - 10h

Je me souviens d'un téléfilm (un oeuvre américaine pleine d'une discrète sympathie pour le peuple russe) dont l'héroïne était formée dans une école du KGB. Son entraînement l'amenait à dire : "A peine avons nous atteint ce qui nous semble être les limites du possible qu'on nous demande d'aller plus loin." Cela exprime bien ce que l'humanité exige d'elle-même et de ses membres. C'est ce qu'il faut accepter pour monter socialement. Je dirais même que cette acceptation est consubstantielle de l'élévation sociale. Après m'être longtemps révolté contre cette idée (parce que je sortais d'un monde délirant où toute récompense avait disparu), il me semble aujourd'hui que c'est la seule façon de vivre.

Jeudi 15 novembre 1990 - 9h

Dans la foulée du monde des non-A, j'ai aussi relu la suite, les joueurs du non-A. Le côté didactique, très appuyé pour un roman, aurait pu me servir naguère si j'avais pu le comprendre. En fait, je ne faisais aucun lien entre mes lectures et ma vie réelle, celle où j'avais des choix à faire. D'une certaine façon, je n'étais pas dans ma vie réelle. Ce qui est décrit avec insistance dans ce roman est la dialectique du développement du cerveau et de l'adaptation sociale. Voilà bien le message qui n'est pas passé, vu mon choix de la marginalité. Malgré tout, je suis quand même parvenu à un certain développement, mais au contraire du héros de van Vogh, je n'ai pas de "cerveau second" dont le sens métaphorique pourrait être le métier. Comment se serait développé mon cerveau si j'avais choisi d'être dans un environnement exigeant ? Je commence à entrevoir ce que j'y aurais gagné, ce que j'y aurais perdu, en revanche, est moins clair.

Vendredi 16 novembre 1990 - 24h

Dans la continuation de mes réflexions d'hier, je me rappelle que le métier, à vingt ans, j'en entendais parler de tous les côtés. J'étais en quelque sorte résigné à m'en trouver un, puisqu'on y était obligé, mais je n'avais pas la moindre idée de ce que je pourrais en tirer, comme je n'avais pas vu de sens non plus au travail scolaire. C'est le décor mental dans lequel je vivais, où rien ne menait à rien, qui m'explique pourquoi au moment d'aller signer cet engagement pour devenir pilote ou tout au moins essayer, il a suffit de deux minutes de chantage affectif de ma (future) première femme pour m'en détourner. Pour moi c'était une démission lamentable, mais pour elle ce n'était rien que l'exercice d'un pouvoir auquel elle ne prêtait aucune attention. Il ne m'a pas fallu longtemps pour regretter ma faiblesse et mon indécision, surtout quand je me suis aperçu qu'elle était de son côté tout à fait prête à me laisser tomber sur un coup de tête. Si j'avais choisi cette voie, je n'aurais pas développé mon cerveau de la même façon. Je ne serais probablement pas aussi cultivé, car j'aurais consacré moins de temps à l'étude et plus à l'action. Mais il y avait aussi beaucoup à gagner, et notamment la capacité de me battre et d'agir pour me construire une vie, à la place de l'abjecte impuissance dont j'ai fait l'expérience. Bien, mais pour que toutes ces réflexions sur le passé ne soient pas purement pathologiques il faut qu'elles préparent l'avenir, quel qu’il soit. Plus facile à dire qu'à faire !

Lundi 19 novembre 1990 - 16h

De retour aujourd'hui du week-end à Mont avec Jean-Pierre, je reste légèrement groggy... Nous avons abondamment disserté sur les échecs respectifs de nos vies - jusqu'à la nausée - pour tomber d'accord sur le fait que l'erreur fondamentale qui avait entraîné toutes les autres, c'était d'avoir placé la vie sentimentale au-dessus ou avant la vie professionnelle. Que d'occasions manquées... et pour des femmes pour qui nous comptions si peu !

Mardi 20 novembre 1990 - 24h

Au cours de ce passage à Mont, je suis allé comme chaque fois faire un brin de conversation avec Lucie, et goûter son grand bon sens et son expérience tirée d'une vie simple. Cette fois elle m'a dit (contrairement à ses précédentes déclarations) que j'étais trop vieux pour avoir des enfants... Je ne sais pas si je suis trop vieux pour avoir des enfants, ou pour aimer, ou pour être aimé, mais je sais que je suis trop jeune pour mourir et aussi trop bien portant pour me suicider. Alors il ne reste plus qu'à ramasser ce qui reste de ma vie et me mettre au travail aussi bien qu'au plaisir (la danse, la musique) et me construire au moins la satisfaction de dominer un peu la situation, résister. S'il me vient quelque chose en plus, quelqu'une, elle sera bienvenue, sinon tant pis.

Mercredi 21 novembre 1990 - 24h

Je lutte pour la vie et j'ai le sentiment très fort de ne faire que survivre. Bien qu'ayant les moyens matériels de finir ma vie dans le farniente (sur une base très modeste, il faut bien le dire), cette perspective me fait maintenant horreur. Je préfère encore lutter. Mais la perspective d'avancer dans un couloir, dont toutes les portes latérales vont se révéler fermées, et qui mène tout droit à la mort, n'est pas gaie non plus.

Jeudi 22 novembre 1990 - 9h

"L'inquiétude du moi devant le fait inévitable du malheur et de l'échec", cette phrase que je tire de Morales du Grand Siècle, me laisse à penser sur la banalité de mon état... j'ai échoué comme les autres : Jean-Pierre, mon père naturel, mon frère naturel, par exemple. Cependant mon échec me paraît plus vrai que le leur. Que celui de Jean-Pierre parce qu'il courrait après des clichés qui ne pouvaient le mener à rien, que mon père et mon frère naturels parce qu'ils n'assumaient ni l'un ni l'autre le rôle de père qu'ils revendiquaient (ils ont fait élever leurs enfants par les autres, mais j'en viens à penser que leur fausse famille était peut-être mieux que rien). Moi, au contraire, j'ai cherché désespérément à me compléter, c'est-à-dire qu'en fait je cherchais ce qui manquait pour pouvoir jouer vrai. Aujourd'hui, je crois voir assez bien comment se bâtit une famille, avec quelle monnaie il faut la payer chaque jour. C'est cela ou rien (presque rien au mieux), et même c'est peut-être cela qui en fait toute la valeur... la joie qui naît de l'effort, le goût de vivre qui vient de ce que les autres comptent sur vous.

Vendredi 23 novembre 1990 - 9h

J'ai reçu une réponse de mon ami le jésuite, dans laquelle je perçois une invitation discrète à voler de mes propres ailes désormais. A part ça, ses conseils de lecture ne sont pas exactement ce que j'attendais, je vais cependant les suivre au moins en lisant un peu de Sainte Thérèse d'Avila dont j'ignorais qu'elle avait écrit. Voilà ma vie ! Celle que j'avais essayée d'éviter en faisant ma cours à Fabienne il y a quelques années. Si ça avait marché, j'aurais une femme et une petite fille. Qu'est-ce que ça aurait donné ? C'est ce que je ne saurais jamais. Je constate, en revanche, que son refus m'a fait faire mes armes dans la solitude. Et me voilà aujourd'hui courant, après la journée de travail, soit à la musique, soit à la danse, ou lisant de savants traités comme : Morales du Grand Siècle, et bientôt peut-être : Sa Vie par Elle-même de Sainte Thérèse d'Avila. Cela vaut certainement mieux que de lire, comme Jean-Pierre, des romans policiers sur fond d'alcoolisme et de tabagie, mais cette "élévation" a quand même un côté dérisoire.

Samedi 24 novembre 1990 - 12h

Après avoir lu dans Winnicott que l'enfant qui n'avait pas eu d'objet transitionnel : poupée, nounours, chiffon, etc., ou pouce que l'on suce, ce qui est mon cas, devenait un insomniaque, ce qui est encore mon cas, j'avais décidé d'aller à la vente de charité américaine m'acheter tout un tas de nounours, dans lequel mon inconscient aurait ensuite choisi. Je viens de comprendre que cela ne sera pas nécessaire car je crois avoir déjà trouvé mes objets. Il s'agirait de mon sweatshirt (un peu dans le style de la serviette de Linus dans Peanuts) pour le jour, ou du moins le matin, et des montants de mon lit pour la nuit, où j'agrippe une des perches de bambou courbées qui le constitue, avec la main droite si je suis couché sur le flanc droit, vers la gauche autrement, et je m'endors. Les voilà donc, les substituts de l'autre qui trompent ma solitude et éloigne de moi l'insomnie. Ces pauvres tétines sont désormais ma compagnie, ce sont les leurres qui viennent s'emboîter sur les résidus de mon désir, pour me chuchoter que je ne suis pas seul.

Dimanche 25 novembre 1990 - 12h

Quand parfois encore je pense à mon ex et à sa cruauté méprisante ! A défaut de penser qu'une autre viendra, je compte que la mort, en me prenant dans son étreinte glacée, me fera tout oublier. Et, pour une fois, mon espoir ne me paraît pas exagérément optimiste. La meilleure façon de partir serait après une vie déjà bien remplie, mais encore en pleine activité dans la défense de sa famille (excellent compromis entre les autres et soi-même), inscrite dans le cadre plus général d'une position sociale et humaine, peut-être même religieuse. Bien mais cela, c'est à vingt ans que j'aurais dû le savoir, puisqu'il n'y avait pas une minute à perdre. Et comme à cet âge là personne ne le sait, où était donc mon père ? Ca, c'est la bonne question. Mais la bonne question concernant le passé n'est pas la bonne question concernant l'avenir, et cette dernière est : que faire de ce qui me reste de vie et si ce n'est pour réaliser mes rêves, comment, du moins conclure ? En principe, je dirais que j'ai déjà assez souffert comme ça pour qu'une fin pas trop moche me soit donnée sans que cela paraisse être du favoritisme. Je crains néanmoins que le Dieu impitoyable du dessus se fiche éperdument de cet aspect des choses. Mais au fond peu importe, s'il m'arrivait en plus de récolter une saloperie invraisemblable comme le cancer, j'aurais bien l'impression que le sort s'acharne sur moi, mais cela me libérerait de l'angoissante question de savoir ce que je dois faire de ma vie.

Lundi 26 novembre 1990 - 8h

Aujourd'hui, dans un sursaut, je me réveille tôt pour me mettre tôt au travail. Depuis des mois j'accumule le retard. Je ne crois plus en l'avenir, c'est ma vieille maladie qui me reprend. Pourtant, depuis mon divorce, soit trois ou quatre ans, je me suis pas mal dépensé. Cela m'a surtout servi à comprendre que cet effort arrive un peu tard. Je me suis fait passer à la trappe sans m'en rendre compte. Que faire maintenant ? Avancer à court terme, puisque je ne peux pas voir plus loin - le problème est que cette méthode génère peu d'énergie. Le rendement énergétique est fonction de l'avenir fantasmatique. Un petit avenir (objectif) dans l'espoir d'un grand avenir, pas d'avenir dans l'espoir d'un petit avenir. Pour vivre, il faut se flouer soi-même. Mais laissons cela, je n'ai pas la solution pour le moment, elle viendra... et si elle ne vient pas, c'est la fin.

Mardi 27 novembre 1990 - 9h

Je continue à lire avec intérêt l'Histoire du Monde de Jean Duché que j'ai trouvé dans les vieux bouquins de mon père naturel, avec le regret croissant de ne pas l'avoir lue à vingt ans, car j'y aurais trouvé des traces de père. Voilà par exemple comment Ptah-hotep, vizir de la cinquième dynastie, rédige ses recommandations à l'intention du son fils : "Chaque fois que tu entres dans une maison, prend garde aux femmes : des milliers courent à leur perte à cause d'elles, leurs beaux membres font perdre la raison". Voilà qui s'adresserait bien à moi, malheureusement, a posteriori, aussi bien que le reste, car j'ai l'impression que depuis la cinquième dynastie rien n'a changé, l'eusse-je su que j'aurais peut-être été moins sûr que j'allais changer le monde. Mais je me rends compte aujourd'hui que cette connaissance, mon père naturel la détenait, au moins en partie, mais il ne souciait pas de me la transmettre parce qu'il ne voyait en moi qu'un instrument.

Mercredi 28 novembre 1990 - 10h

Me revoilà, comme tous les matins, dans le confort physique et la misère mo rale... de mes matins. Ceux de maintenant, bien différents de ceux d'il y deux ou trois ans où je me levais tôt, pressé d'agir. L'espoir, alors, était mon compagnon de route... ce n'était que des espoirs insensés qui voulaient nier la toute puissance de l'adversité. Aujourd'hui, avec l'éternel retour du matin - qui sera éternel jusqu'à la mort. Il me faut faire avec ce que j'ai, d'une vie dont je ne veux pas être le fossoyeur.

Jeudi 29 novembre 1990 - 24h

Me contenter de peu, remplir le temps qui passe (et avec le travail vraiment il passe vite) de plaisir intellectuel, de "gai savoir", puisque celui-là ne coûte presque rien et n'est accessible que par le privilège de son seul mérite. Tenir à peu près à flot le frêle esquif que je manoeuvre en solitaire : destination inconnue ! Ce voyage sans retour j'aurais tant voulu que "nous" le fassions. Ce "nous" qui ne peut pas mourir... C'est moi seul qui le fait ce voyage, avec cette bombe à retardement et son tic tac. Non pas que ma disparition de la scène me tracasse en elle-même. Ce qui est dur c'est l'urgence d'avoir à bien faire sans savoir quoi faire.

Vendredi 30 novembre 1990 - 11h

Je suis débordé d'activités. C'est ce que je voulais, mais commençant à mesurer la difficulté de mon éducation musicale, je vois que je n'irai ni loin, ni vite, dans cette voie. Tant pis, je ne cesserais de me perfectionner. Cela ne m'ennuie pas trop de toujours essayer dans une vie qui finit en queue de poisson. La vie finie me paraît même une bonne chose dans son principe pourvu que l'on puisse en remplir correctement la finitude. C'est néanmoins rarement le cas, et en particulier pas le mien. Mais j'ai quand même le sentiment de jouir d'une certaine liberté et de faire des choses intéressantes. A côté de cela, quel désert affectif ! Incidemment, quand mes lectures attirent mon attention sur les mille épouses et concubines du roi Salomon (par exemple), il m'apparaît que le "star system" est loin d'être une invention moderne. Que de talent, de force, d'intelligence et d'énergie - et probablement de soins maternels initiaux, il faut avoir à son actif pour rencontrer les défis de l'existence : sauvegarder sa santé, développer son corps, cultiver son esprit, assurer sa fortune, jouir de l'amour, s'assurer une descendance, prendre sa place dans la cité, se construire une notoriété, atteindre la sérénité et transcender sa condition mortelle. Dans les trois premiers de ces neufs points je m'en tire assez bien. A partir du quatrième rien ne va plus - et je vais vers mes cinquante ans. Je ne me sens cependant pas mûr pour sauter au dernier point en oubliant les étapes précédentes. Il ne me reste donc plus qu'à continuer à essayer. Peut-être qu'après tout, contrairement à ce que je croyais dans le sillage des situationnistes, vivre c'est survivre et vice versa

Samedi 1er décembre 1990 - 9h

Hier, j'ai encore avancé dans ma lecture de l'Histoire du Monde. Je suis arrivé à Zarathoustra, pour qui le devoir de l'homme est triple : faire de l'ennemi un ami ; faire du méchant un juste ; faire de l'ignorant un homme instruit. Bien que je n'aie pas lu le livre de Nietsche, il faut croire que ce dont parlait Zarathoustra est quand même arrivé jusqu'à moi..., je ne sais comment, à moins de supposer qu'une certaine problématique éternelle recrée de place en place dans les esprits sa quête morale. En tout cas c'était mon credo et la ligne de conduite à laquelle j'ai tenté de me conformer pendant plus de trente ans. Les ennemis sont restés des ennemis, ce serait plutôt les amis, où certains de ceux que je considérais comme tels, qui se sont révélés aussi, voire même plus, dangereux que les ennemis avérés. Le méchant m'a méchamment fait grief de vouloir le réformer et l'ignorant de vouloir l'instruire, justement offensé de ce que je pouvais croire en savoir plus que lui. Bref, je ne sais pas comment Zarathoustra a réussi (au moins à laisser un souvenir durable), mais moi j'ai échoué. Et je crois aujourd'hui que cet échec, total et complet, vient de ce que je n'ai jamais eu d'alternative à la bonne parole. Ayant toujours pris le contre-pied de la formule de César (Si vis pacem para bellum), j'ai eu la guerre sans les moyens de la faire.

Dimanche 2 décembre 1990 - 24h

Dans la ligne de mes pensées d'hier, je constate que je regrette maintenant, de ne pas être allé à la guerre dans ma jeunesse, puisqu'il y en avait une. Certainement, c'eût été une toute autre vie, peut-être même très brève. L'avantage possible aurait été de se faire une idée plus réaliste de l'ennemi, sans forcément pour autant renoncer à s'en faire un ami. De la même façon, la carrière militaire recelait bien des dangers, et entre autres celui de n'avoir guère le loisir de cultiver son esprit... Mais ce n'est même pas sûr, car autant qu'il y a des brutes en dehors de l'armée, cette dernière doit avoir son contingent de penseurs. L'armée, si j'en comprends le principe, est le lieu où l'on assure les moyens d'une solution sans dialogue, avant d'engager le dialogue. Après ce que j'ai vu de la vie et subit, je pense que cette école m'a sérieusement manqué.

Lundi 3 décembre 1990 - 8h

Je vis seul - c'est une lutte, un combat, mais pour le moment je m'en sors et parfois même je me sens heureux. S'en sortir, être heureux ! Peut-être ceci explique-t-il cela. Cela me ramène à l'époque de mes dix huit ans, où là aussi je vivais seul. Mon père naturel étant parti se faire soigner pendant un an, je disposais de l'appartement avec la concurrence légère de la belle-mère qui avait d'autres chats à fouetter. Je travaillais le matin comme manutentionnaire et l'après-midi à préparer mon bac, je me sentais donc indépendant. Et là aussi je m'en sortais. Et comme aujourd'hui je cherchais une femme pour partager ma vie. Je ressentais alors une sensation grisante, je prenais à mon envol et mes premiers coups d'ailes patauds me faisaient prendre un peu de hauteur. Tout fiérot, j'en oubliais les malédictions proférées contre moi et je pensais, comme on dit, que c'était arrivé. Je volais, j'irai haut et loin. Il me manquait l'expérience de la chute, et mieux, de l'écrasement au sol - sorte de mort intermédiaire qui pose de manière incisive la question : à quoi bon la vie ? A quel prix renaître ? Que laisser derrière soi et que garder du passé qui n'alourdisse pas trop le nouvel envol de ces ailes recousues ? Aujourd'hui, je suis de nouveau en l'air, un peu plus aguerri, et tel Snoopy je guette le Baron Rouge au détour des nuages.

Mardi 4 décembre 1990 - 9h

Ce soir le cours de danse, demain le cours de solfège..., bientôt Noël et l'invitation des jésuites (ma famille) à les rejoindre comme l'année dernière. Les jours, les mois, les années passent, toujours les mêmes. Je suis au milieu du temps comme un rocher battu par les vagues, je m'use imperceptiblement. Pourtant, la vie serait acceptable si j'avais l'impression d'oeuvrer dans le bon sens, de construire l'avenir (puisque nous ne pouvons faire que ça), de faire mon devoir. Mais pour ce dernier point, ma solitude ne m'y autorise pas. Et se pose la question de la mort. Il y a deux morts. D'abord la mort de tous les instants, celle qui est comme l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de tous les êtres vivants et qui peut les frapper à tous moments. Celle-là paradoxalement ne fait pas problème, puisque qu'elle est la condition qui fonde la qualité du vivant. Et elle n'existe que pour les autres puisque soi-même n'a pas le temps de la vivre. A côté de celle-là il y a l'autre mort, celle qui s'annonce longtemps à l'avance comme la fin inéluctable - la mort sûre du temps. Celle-là nous avons tout le loisir d'y songer..., et certains préfèrent ou préféreraient ne pas y songer. Cette deuxième mort est aussi une condition nécessaire de la vie. Sans elle que serions-nous ? Des idiots sans morale ! Cette mort-là est si redoutable qu'on en arrive à l'oublier en jouant avec l'autre. Quant à moi j'ai joué à ce jeu-là bien des fois, puis la mort sûre a empoisonné ma conscience quand j'ai compris que je ne pourrais pas faire de ma vie ce que je voulais.

Mercredi 5 décembre 1990 - 9h

J'ai installé l'ordinateur (le desktop à défaut d'avoir un notebook) dans mon lit (j'ai inventé le bedtop), il trône à côté de mes jambes, face à moi en biais. Cette étrange union me fait ressentir encore plus le vide de ma vie. Le manque d'elle. Mais qui ça elle ? Certainement pas mon ex ! Alors ? Malgré tout quelque chose d'elle, une douceur qui lui était attachée. Le bonheur d'étendre le bras et de rencontrer une présence, un corps, un visage, un sourire. Ces simples choses, que l'on qualifierait aisément de "petits riens", réclament en fait pour exister l'effort de toute une vie, la totalité de deux êtres. C'est la petite monnaie de l'amour qui elle aussi connaît ses faux-monnayeurs... “Tout ce qui brille n'est pas d'or" ne l'avais-je pas assez entendu ? Pour mettre si longtemps à découvrir que mon trésor était en toc, que la personne que j'aimais n'était que persona, Phersu le masqué. Mais la vraie question ne porte pas sur l'existence du démon, mais sur ce qui ne me laissait voir que le masque. Je ne peux que penser que venu au monde seul, au milieu des masques, la route à été pour moi longue qui mène à découvrir que l'être humain est essentiel. Et maintenant ?

Jeudi 6 décembre 1990 - 9h

Je suis débordé de travail, à cette réserve près que je ne me tue pas à la tâche. Le fait n'est pas nouveau, cependant il me met mal à l'aise ; aujourd'hui je renonce à aller à une conférence de presse, où je m'étais annoncé, pour finir une pige urgente. Je pense que j'en suis là, alors que je vis seul et que je travaille tous les jours, samedis et dimanches compris, je ne m'en sors que difficilement. Qu'est-ce que ce serait si j'avais une famille ? Peut-être une lutte de tous les instants, au bord de l'épuisement, de quoi en venir rapidement à détester sa famille, ou peut-être la source d'une énergie supplémentaire. De toute façon ce serait une alchimie si singulière qu'il est vain d'essayer d'en deviner les effets, pour les connaître il faut faire l'expérience. Si j'avais pu mesurer la difficulté de l'entreprise lorsque j'avais vingt ans, ce qui implique que j'aurais eu une idée des conditions de la réussite, cela m'aurait guéri d'un coup je crois de la tentation de rester les mains dans les poches à regarder le temps qui passe. "Je ne me lance pas dans la mêlée avant d'avoir compris la règle du jeu" me disais-je alors à moi-même. Hélas, ce jeu ne possède pas de règles qui puissent être énoncées au préalable, car toujours elles changent.

Jeudi 6 décembre 1990 - 24h

La vie il faut envie de la vivre sans réserve, et surtout contre les autres au besoin. C'est ce que je n'avais pas reçu en héritage, mais passons. Aujourd'hui, je suis comme Jean-Pierre, mon vieux camarade de poisse (les perdants qui se reconnaissaient sans se connaître) j'assure au quotidien. "Mettre un pied devant après l'autre", comme il dit. Marche ou crève. Marcher, sans savoir où aller, pour ne pas perdre l'équilibre, pour ne pas tomber. Marcher comme un jeune homme parce qu'il n'y a pas de passé sur lequel se retourner. Marcher sans s'arrêter parce qu'il n'y a pas d'avenir à contempler. Marcher sans but et sans récompense, dans le même présent que la goutte d'eau qui roule en sifflant sur la fonte rougie du poêle, parce que le bout du chemin sera une réponse ou sera imposé.

Vendredi 7 décembre 1990 - 23h

Drôle de journée aujourd'hui ! Je me suis rendu à un rendez-vous chez W. avec un jour de retard... Mais finalement j'ai été reçu quand même par le directeur marketing qui m'avait invité à venir. Ainsi mieux vaut tard que jamais. Ainsi vaut-il pour mes chers parents de coeur, que j'avais oubliés toutes ces années d'abord passivement, puis activement et confusément, replacé dans la confusion par mes parents naturels. Mais quand, coeur et corps brisés par une femme trop aimée, je n'ai plus pu que bredouiller à travers mes larmes : "je veux rentrer chez moi", c'est à ces deux-là que je pensais et, trente ans après les avoir quittés, j'étais redevenu leur enfant... enfin capable de se rappeler qu'il avait eu un "chez soi", un endroit où il avait été aimé, soigné, un endroit abrité où sa vie était protégée. Pour ces deux-là, les seuls qui aient vu en moi un être capable de souffrir, combien tard il était ! Combien grande pourrait être leur amertume de voir que j'avais d'abord tenté, par tous les moyens, de me passer d'eux... Et peut-être plus grande encore de constater que je n'y pas parvenu. Quoi qu'il en soit et aussi tard qu'il était, je suis quand même retourné chez moi, car maintenant c'est avec eux que je vis.

Samedi 8 décembre 1990 - 24h

Ce soir je suis allé avec Micheline au bal des anciens de la légion étrangère. Un folklore bien désuet ! Lorsque, fatigué, je lui rappelais notre accord concernant l'heure du départ, elle m'a répliqué avec la logique de l'histoire de la marmite empruntée, rapportée par Freud dans "Le Mot d'Esprit...", et en m'assommant d'un blablabla moralisateur. Cinq minutes après, je quittais les lieux après avoir salué tout le monde. Cette marque de caractère me vaudra probablement un coup de téléphone, un peu embarrassé, au matin. Ce sera de toute façon une bien piètre victoire ! Cette attitude peu soucieuse de logique, j'ai aussi eu à la subir pour autre chose que des broutilles. Peut-être est-ce là la femme éternelle qui exprime sa conviction d'être quelque chose de précieux : la mère, la gardienne de la vie, perpétuant la race, etc., etc., etc. Mais cela se remarque aussi bien chez des femmes peu soucieuses d'être mère, qui s'occupent surtout de garder intact leur égoïsme et ne perpétuent qu'elles-mêmes... et mal de surcroît ce qui devient leur intime tragédie. Mon infime victoire dans cette minuscule escarmouche, m'amène à penser bien amèrement que j'aurais pu, par la même manifestation d'indépendance, faire échec au petit despotisme étriqué de mon ex, stupide en se croyant subtile. Mais que dire de la vie commune réduite à ce karaté affectif : gagner, toujours gagner, sans réflexion, sans morale, parer les coups et en porter de plus rudes, pour finir par tout contrôler, tout déterminer... C'est peut-être la position la plus confortable pour celui à qui cela réussi, mais quelle place reste-t-il à l'amour ?

Dimanche 9 décembre 1990 - 17h

J'ai eu de Micheline le coup de téléphone de rigueur ce matin vers 11h. Elle s'inquiétait officiellement de savoir si je maintenais, après mon départ précipité, ma participation à la sortie prévue jeudi prochain pour aller applaudir une autre camarade de l'école de danse, qui se produit dans La Vie Parisienne. J'ai bien sûr confirmé. Au-delà ce cela, Micheline prétend vouloir comprendre mon attitude en me demandant des explications, j'en suis sûr, de pure forme. Voilà les bénéfices, d'ailleurs sans saveur, de mon attitude ferme. Cela m'a ramené derechef à ma relation avec mon ex. Plus je cédais, plus je m'affaiblissais, plus je trouvais dans ma soumission passée de raison de me soumettre encore à l'avenir. Je vivais chaque fois un affrontement structurel comme le dernier effort (présenté comme tel) à faire pour être vraiment heureux, la dernière ligne droite du marathon de l'amour. Et c'était chaque fois une déception cruelle. Mais de même que j'ignorais le caractère répétitif de cette demande toujours renouvelée à m'oublier moi-même, pour un "nous" de pure circonstance, pas plus je ne voyais l'effet de miroir de nos deux attitudes. Autant de mon côté en cédant à l'injustice, mon aveuglement aidant, je ne faisais que me ménager plus d'injustice encore. De son côté, en obtenant une victoire facile, par le mensonge et l'influence pernicieuse d'une pression morale sans morale, elle ne trouvait aucune satisfaction.

Lundi 10 décembre 1990 - 21h

Aujourd'hui j'ai travaillé près de douze heures. Cela m'occupe à défaut de m'enrichir, même si cela finit par me rapporter un peu d'argent. Je me demande parfois pourquoi je travaille, mon activité, d'une certaine façon, me coûte cher à maintenir. Si je pourrais faire un Diogène assez luxueux, les revenus dont j'aurais besoin pour réaliser mes rêves de famille heureuse, en revanche, sont encore loin de moi. Quand j'entends à la radio (avec les autres millions de paumés) que les stars d'Hollywood ont gagné entre vingt et soixante millions de dollars cette année et qu'un footballeur français de deuxième zone a du mal à joindre les deux bouts avec vingt à trente mille francs par mois ! Que dois-je penser de moi ?

Mardi 11 décembre 1990 - 21h

Ce soir au conservatoire, découvrant que le cours de solfège n'avait pas lieu, je me suis attardé à écouter les auditions de jeunes élèves, qui se déroulaient opportunément. C'est charmant de voir ces jeunes adolescents ou petits gosses faire leurs premiers pas artistiques et commencer à voler de leurs propres ailes, comme le dit le caractère chinois signifiant "apprendre". C'est tellement mignon un petit gosse heureux ! Quand je vois un enfant, à travers lui je vois l'amour qu'on lui porte qui s'exprime dans tout son être. Je vois aussi des enfants qui ne sont pas aimés... et je me souviens de quoi j'avais l'air. Il ne me soignait pas, elle ne me voyait pas souffrir, ils m'aimaient pas le triste fruit de leur désunion. Quand aurais-je fini de mâcher cette bouchée là ? Je crois que je la remâche parce que je suis persuadé que si j'avalais cette boulette empoisonnée qu'ils m'ont collé dans la bouche, j'en crèverais.

Mercredi 12 décembre 1990 - 24h

Repensant à la boulette de la haine parentale qui continue à m'étouffer, je me demande pourquoi il m'est impossible de la recracher. Puisqu'ils m'ont donné la vie sans le vouloir, me faut-il d'une certaine manière la leur payer ? Je pourrais le croire. Ils ne m'aimaient pas et pourtant moi je les aimais, et surtout elle, dont j'avais oublié les menées meurtrières et le dédain, elle qui restait relativement indifférente alors qu'il se vengeait sur moi. A cause d'eux je n'ai pas aimé à leur mérite ceux qui m'élevaient et qui m'aimaient vraiment. Et comme si cela n'avait pas suffit j'ai aimé une femme à leur image : un répugnant narcisse. Aujourd'hui que puis-je faire ? Puisque avec cette femme j'ai gâché la vie qui me restait et que pour moi maintenant, la famille c'est foutu ! Parrainer un orphelin ? Il faudra que j'y réfléchisse. Mais en serais-je capable ? M'occuper de ma famille avec amour et élever mes enfants voire un enfant d'adoption, avec l'aide d'une femme qui aurait joué le jeu, je suis sûr que j'en aurai été capable, mais arriver seul, alourdi du poids de ses échecs, face à un enfant qui lui aussi a déjà trop souffert, n'est-ce pas beaucoup plus difficile ? Je le crois, je le crains, mais ce n'est pas une raison pour ne pas essayer !

Jeudi 13 décembre 1990 - 241h

Je me réveille et je ne veux pas. Je cherche à me raccrocher à mes rêves, je m'accorde un délai, puis un autre... Je suis revenu à une époque (et même plusieurs) de ma vie où je n'y croyais pas. J'y ai cru deux ans. Devenu seul avec toute une vie à refaire pendant deux ans je me suis levé d'un bond dès les yeux ouverts, pour commencer aussitôt la journée de travail. Seulement voilà, il faut le courage, l'énergie, la constance (avec l'intelligence et le talent, cela va de soi), mais il faut aussi commencer à vingt ans, voire même toute suite en naissant si on vous en laisse la possibilité. Quoi qu'il en soit rien n'a marché ! Et je suis comme tous ceux qui ont récolté des fiascos pour la peine d'avoir voulu faire quelque chose, je compte les forces qui me restent et je me demande s'il faut repartir à l'assaut, quel nouvel objectif viser, et combien d'échecs je peux encore me permettre avant d'avoir perdu bras et jambes.

Vendredi 14 décembre 1990 - 23h

Je suis allé à la soirée dansante ce soir et je constate que je ne sais toujours pas, après deux ans, danser correctement le Quick Step, le Slow Fox et la Valse Anglaise. Je me souviens maintenant qu'après une période de doute, du style : “je ne saurais jamais”, à la fin des trois premiers mois, je m'étais pris de vanité dans le style : “c'est moi le meilleur”. Maintenant je suis plus mesuré dans mon auto-évaluation. Cela m'amène aussi à penser qu’aussi doué que je l'étais, ou que les psychologues disaient que je l'étais, il ne me fallait pas moins me cultiver un talent précis quand je suis parti dans la vie. En faisant comme tout le monde j'aurais eu ma chance...

Samedi 15 décembre 1990 - 21h

Un ami parlait de sa famille en ces termes : la seule chose qui ne me trahira jamais. C'est ainsi qu'il voulait la voir, mais il avait raison en ce sens que sa famille dépendait de lui et que c'est peut-être la seule fidélité qui soit assurée. Moi j'ai aimé une femme, j'ai été son compagnon de tous les coups durs, et quand elle n'a plus eu besoin de moi elle a sauté sur l'occasion de me voir blessé pour courir pour ma peau. C'était la famille que je m'étais choisie... en tout point semblable à celle que le Dieu, ou le destin, m'avait choisie. Aujourd'hui quand je vois ce que je peux attendre des trois amis qui me reste, je vois bien que c'est désormais une affaire entre Lui et moi. Venir au monde, alors qu'on ne sait pas que le monde existe, et n'être pas accueilli, est-ce imaginable ? Non, n'est-pas ! Alors qu'est-ce que je fiche ici moi ?

Dimanche 16 décembre 1990 - 20h

Le disque dur de l'ordinateur est planté et mon numéro avec lui. Je suis déjà en retard et je vais perdre quelques jours de plus. Ainsi va la vie ! La mienne tient à un ensemble de petits expédients limite. Ca peut marcher sans ouragan, sans vents contraires... Je suis un bateau qui fait naufrage, seul au milieu de l'océan. Sur un océan de la vie où il n'y a pas d'autres marins à qui envoyer un SOS. Et d'ailleurs en ai-je le droit ? D'autres sont morts, pourquoi pas moi ! Ce n'est pas angoissant de sombrer, c'est romantique. Ce qui m'angoisse c'est de penser que je n'ai pas encore tout essayé pour survivre. Moi qui voulais autrefois vivre et non survivre (dans la ligne des situs), j'en viens à penser que vivre c'est survivre (dans la ligne du film : Elise ou la vraie Vie). Et survivre c'est intéressant parce qu'au fond cela n'a rien d'évident, c'est un exploit de tous les jours, tous les instants. Peut-être même qu'autrefois je survivais sans le savoir !

Lundi 17 décembre 1990 - 24h

J'ai eu un coup de téléphone de Maryvonne qui m'a fait plaisir. Ses premiers mots, et presque les seuls, furent pour me reprocher de n'avoir pas donné de nouvelles. En fait c'était une décision et même j'espérais qu'elle ne se manifesterait plus. A quoi bon ? J'avais cru au départ que la ressemblance de nos destins nous rapprocherait... une illusion de plus. Quand je pense à elle, j'en reviens toujours à cette phrase commentant son accident : "il aurait mieux valu que je meure, mais je vis...(signe d'impuissance des bras)". C'est bien cela, nous vivons et nous n'y pouvons rien (nous sommes bien des chrétiens, pas des romains), elle avec son enfant à élever et moi avec mon vide à combler. Je crois que lorsqu'elle regarde le monde autour d'elle, elle ne peut pas ne pas se demander au fond d'elle-même, pourquoi les autres (presque tous) marchent alors qu'elle a les reins brisés et pourquoi le père de son enfant l'a abandonné et aussi pourquoi elle doit si souvent lutter contre les gens normaux qui lui prennent sans vergogne les places de stationnement réservées par panneau aux handicapés. Pour moi, c'est la même question, pourquoi j'ai dû marcher dans la vie avec des trous dans mon psychisme et pourquoi celle qui aurait pu en être la compensation, un moyen de dépassement, n'a-t-elle rien fait d'autre que de profiter de la situation, comme (presque) tous les autres, les gens normaux uniquement soucieux de prendre leur bénéfice en toute chose.

Mardi 18 décembre 1990 - 24h

Je continue à avancer, avec mes investissements foireux et mes efforts industriels dérisoires, en tous points semblables, d'ailleurs, à mes tentatives sentimentales. Avec toute ma force et toute mon intelligence et encore un peu de courage par-là dessus, je n'arrive pourtant à rien. Mais je vis, je fais partie de ce monde, je vois, j'entends et parfois même je comprends. Tandis que si j'étais allé m'aguerrir pour mieux vivre la fausse paix qui nous est faite, est-ce que je n'avais pas toutes les chances d'y perdre rapidement cette vie, sans valeur à mes yeux. D'une manière ou d'une autre, cela m'aurait mis du plomb dans la tête. Et c'est égal, parfois je me demande vraiment s'il n'aurait pas mieux valu pour moi prendre une balle dans la tête à la fleur de l'âge, ou même de passer dans le trou des chiottes bien avant, plutôt que de vivre cette abjecte impuissance qui fut la mienne et qui semble me coller à la peau.

Mercredi 19 décembre 1990 - 24h

J'ai repensé plusieurs fois ces temps der niers à une jeune fille que j'ai rencontré brièvement quand j'avais vingt ans. Nous avions lié conversation à la terrasse d'un café du quartier St Lambert, elle pouvait avoir deux ou trois ans de plus que moi et faisait plutôt jeune femme. Elle était méridionale et habitait dans un foyer du quartier, dont elle se plaignait pour sa discipline militaire. Comme elle m'avait donné son numéro de téléphone je l'appelai deux jours plus tard, pour lui proposer de se revoir. "Et à quoi cela nous avancera ?" me rétorqua-t-elle. Je ne trouvais rien à répondre à cela que je pris pour une critique injuste de ce que j'avais à offrir. C'était une critique, mais pas si injuste.

Jeudi 20 décembre 1990 - 10h

Dans l'article que m'a envoyé Christian (Les Ambiguïtés de la Pensée Mathématique), très orienté pédagogie, qui traite de la vérité (en mathématiques), je trouve une ferme prise de position contre le psychologisme qui "relève sa tête enfantine". Et l'auteur de citer une maxime latine : "nihil est in intellectu quod prius non fuerit in mondo". Ce sujet m'attire forcément et me rend malade immédiatement car je me rends compte aujourd'hui que de connaître cette référence latine ne m'aurait servi à rien dans la lutte qui m'a opposé aux tenants, au demeurant bien vulgaires, du psychologisme dans ma vie. Néanmoins cet article m'aide à comprendre pourquoi ceux-là m'ont littéralement encerclé. Il y avait d'abord mon père naturel (à tout seigneur tout honneur), l'abominable dr Mabuse, qui en revenait toujours à "l'image n'est pas dans l'oeil, elle est dans mon cerveau". Il y a eu ensuite mon ami d'enfance (le trait d'union entre moi et Christian) rencontré aux éclaireurs unionistes. Celui-là qui m'avait, au départ, fasciné par son altruisme chrétien élaboré, si différent de ce que je connaissais dans mon milieu pseudo-familial, et que j'ai eu la tristesse de voir, se transformer au fil des années, en un petit trou du cul, cherchant au quotidien des victoires sur les autres, tellement ridicules et illusoires que leur accumulation l'a conduit droit au suicide. Dans la mouvance de la psychanalyse lacanienne, il en était venu à affirmer, d'une manière confuse, que l'impression que lui donnait le monde était plus importante (et de fil en aiguille plus vraie) que le monde lui-même. Les même causes produisant les mêmes effets ce fut aussi, par une étrange malignité du sort, l'itinéraire et l'aboutissement de Mme ex, que je n'avais pourtant pas rencontré au cours Lacan. Toujours est-il que quand je lui ai parlé de mon désir d'enfant m'a répliqué avec son désir psychanalyse et, malgré ses promesses tout sucre et tout miel, elle n'a pas manqué de prendre une digne place dans cette trinité, autour de laquelle gravite en outre quelques démons mineurs. Elle avait commencé, il faut le dire, à faire son chemin avec ce qu'elle appelait "le niveau du senti" (formule traduite de l'allemand-berlinois des années 60) qui lui avait suffit pour me parasiter le mental pendant une quinzaine d'années avant de passer au degré supérieur avec la pensée de Protagoras (caïman !) : "rien n'est vrai en soi" (sauf Moi tout de même !), "l'homme est la mesure de toute chose..." (toujours à condition que ce soit Moi), que lui avait obligeamment insufflée le dr Bercherie, charlatan de service et assassin de son épouse, qui pour copieusement mépriser les psychologues n'en dédaignait pas totalement le psychologisme.

Vendredi 21 décembre 1990 - 17h

Je me souviens que, il y a bien maintenant au moins vingt ans, en lisant un livre historique sur la prise de Berlin par les Soviétiques, avoir été beaucoup impressionné par le portrait de ce général allemand, qui réussissait à flairer, à force de d'interrogation intérieure, le soir précis où l'ennemi commanderait le pilonnage d'artillerie faisant prélude à son offensive. Il arrivait ainsi, en donnant au bon moment l'ordre de se replier sur la deuxième ligne de défense, à sauver une bonne partie de ses soldats. J'imagine que pour la bourse, le seul champ de manoeuvre qui m'est ouvert, le problème est le même. Et comme j'aimerais être cet homme-là, et pas seulement pour la bourse. Mais voilà, où sont mes vingts ans d'expérience ? Je suppose que je ne dois pas me plaindre, j'ai toujours voulu risquer ma peau, au point de l'avoir fait stupidement pour des clopinettes, pour mériter l'amour, pour la beauté du geste, pour découvrir que ma femme ne souhaitait que me voir mourir - en fait pour cette dernière récolte ce ne fut pas vraiment peine perdue. En ce moment je la risque, disons symboliquement, mais pour moi tout seul, dans mon coin où personne ne voit, si je perds tout c'est comme lorsque je mourrais, je ferais un petit plouf dans l'eau qui très vite ce refermera. A la différence que je ne serais pas encore mort et que je continuerais un peu plus aplati.

Samedi 22 décembre 1990 - 22h

Demain je me rends chez les jésuites pour passer Noël, comme l'année dernière. J'ai imaginé d'aller cette fois me confesser (au cours de l'office, comme ils font) en disant que je n'arrivais pas à aimer mes ennemis et même que la chose me paraissait être en soi une absurdité : une ambition démesurée, dans la mesure où la plupart des gens n'ont même pas l'ambition de ne pas nuire à qui ne leur nuit pas. Pour moi, le plus tragique est que j'ai bel et bien aimé mes ennemis... Tant que je ne les avais pas reconnus comme tels. Mes proches qui cherchaient à me détruire. Parce que je les aimais malgré tout, ils ne me craignaient pas, jusqu'à laisser leur férocité naturelle chercher à me ravir jusqu'à ma vie. Et de plus cela n'avait pas de valeur car j'étais malade... comme l'avaient voulu mes parents naturels et ma mère naturelle la toute première à défaut de me tuer. Mutilé ! afin que jamais je ne puise me révolter et clamer mon droit à la vie, au bonheur. A côté de cette horreur, que penser de mes parents de coeur, qui m'ont recueilli, soigné, protégé, choyé, comme ça, sans raison apparente..., de quelle planète venaient ces étranges humains.

Dimanche 23 décembre 1990 - 11h

Je pars chez les jésuites, pour passer Noël comme prévu. Ils sont tellement accueillant qu'ils mériteraient certainement d'être autre chose qu'un pis aller. Mais je me suis bel et bien jeté dans leur bras par déception. Et quand j'y repense, je trouve que s'il existe un être humain que Dieu n'aime pas et qui ne sera pas sauvé quand tous les autres le seront, ce ne peut-être que moi. C'était il y a un peu plus d'un an, la tentative de rapprochement d'avec ma soeur, plusieurs fois esquissé, semblait devoir déboucher. Nous étions allés voir ensemble, sur ma proposition, un spectacle de tango argentin, et ensuite nous nous étions fait nos confidences sur nos relations plus ou moins amères avec nos parents et alliés. J'en étais venu à lui préciser que j'avais de bonnes relations avec mon neveu Rodolphe, bien que ses intrigues aient abouti à ce qu'il se fasse attribuer une bonne partie (en fait pratiquement autant que la loi le permettait) de l'héritage que j'étais en droit d'espérer, mais j'avais réussi à dépasser cela. Sabine a montré quelques difficultés à comprendre que cela puisse être un obstacle à la bonne entente au point que je me suis senti singulièrement mesquin. Comme elle était passée chez moi, elle avait remarqué une chaise que son père (nous n'avons que notre mère en commun) m'avait donné, venant comme on dit de sa famille, il y quelques années. Quelques jours après je recevais un coup de téléphone du père de Sabine me demandant de lui restituer la chaise en question. Et voilà comment celle qui ne comprenait pas que je puisse avoir été indisposé par la perte d'un million de francs, se sentait spoliée d'une chaise qui faisait d'ailleurs partie indivise de l'héritage de ma mère... Je me suis dit, après cela, que ce n'était vraiment pas la peine de faire semblant et j'ai décommandé ma venue au réveillon chez ma soeur, prétextant une indisposition, découvrant ainsi les jésuites dans ma quête désemparée.

Lundi 24 décembre 1990 - 24h

Noël, je viens de l'apprendre, serait la contraction de "nouvelle", la bonne nouvelle bien sûr. Cette bonne nouvelle nous la fêtons avec des enfants. Et tous nous avons été des enfants, tous nous sommes nés, tous plus ou moins enfants de Dieu. Moi aussi je suis né, mais alors que celui qui voulait la mort de Jésus était Hérode (à tout seigneur tout honneur), moi c'était ma mère naturelle, qui déjà mesurait ce que j'allais lui coûter d'efforts, de contraintes, mais qui ne pensait pas que je pourrais peut-être aussi lui apporter quelque chose. Ce fait je l'avais chassé de ma conscience pour des dizaines d'années et depuis qu'il y est revenu, je ne cesse plus d'y revenir. Avec elle, puis avec mon ex, j'ai connu la vraie solitude, vraie comme celle du héros joué par Gary Cooper dans le film "High Noon" (Le Train sifflera trois Fois).

Mardi 25 décembre 1990 - 24h

Comme je croisais son regard dans la salle commune, le jeune handicapé dans son fauteuil à roulette me dit qu'il voulait aller aux toilettes. En route ! Je n'avais jamais rendu ce genre de service mais je pensais que ça ne devait pas être trop compliqué. Et effectivement cela ne l'était pas. En voyant qu'il pouvait un peu bouger les jambes et comme il avait les mains toutes tordues je lui demandais s'il avait eu la polio. "Non, me répondit-il dans son articulation à peine compréhensible, c'est un accident d'accouchement... trente heures pour me sortir, j'étais tout noir". Cette confidence tragique, m'a rappelé ma soeur, l'aînée des deux, l'appendice socio-affectif de ma mère naturelle. C'était aussi un accident d'accouchement qui lui avait détruit par asphyxie les lobes frontaux du cerveau, siège de l'intelligence, comme ce fut pour ce garçon les centres moteurs visiblement très endommagés. Pour moi, rien de tout cela, pas de symptômes apparents et pas d'accident d'accouchement, fait par une simple sage-femme, certainement bien meilleure que ces médecins négligents ou incapables. Mais tout de même, qu'est-ce qui fut détruit pour aboutir à la psychose de Winnicott, et comment ? A quoi, à qui, ai-je eu à faire face dans le moïse (tout un programme) où l'on m'avait placé ?

Mercredi 26 décembre 1990 - 21h

Je suis de retour chez moi après ce Noël jésuitique. C'était très bien, mais maintenant je me sens vide au fond de moi. D'ailleurs suis-je bien chez moi ? Je répondrais plutôt non... Je serais chez moi avec ma famille, sinon toute entière dans un même lieu, au moins dans un lieu qui lui soit relié. Peut-être me montre-je trop exigeant en théorie, mais en réalité qu'en est-il ? Mes parents de coeur sont morts et rien sinon moi-même n'est plus relié à eux, depuis le temps que je les ai quittés. J'ai beaucoup appris pendant ce séjour, principalement grâce à un père belge. Selon les recherches théologiques de pointe (du moins certaines) Satan n'existerait pas et tout le monde serait sauvé, sauf ceux qui ne voudraient pas. Ne voudraient pas quoi ? S'ouvrir à l'Autre (Dieu et les autres). Ce serait justement cela, ce refus de l'amour qui serait diabolique (c'est mon interprétation). Le père l'aurait rencontré entre deux de ses ouailles, "cela à fini par un divorce", moi aussi je l'ai rencontré et cela a aussi fini par un divorce. Que ça ait fini veux dire concrètement que pendant longtemps ça n'a pas cessé de finir. J'étais déjà tombé de bien haut et toujours plus bas, et j'en avais déjà entendu de belles lorsque, excédé, lassé de tout, voulant à mon tour faire dans le concret, je demandais à ma femme, qui semblait s'être resservie dix fois de tout pour être bien sûre que rien n'était à son goût, ce que "elle" avait amené dans notre relation. En entendant sa réponse : "ma beauté", je crois que j'en ai vraiment eu là pour mon grade et que cela m'a passé l'envie, pour de bon, de lui demander quelque éclaircissement supplémentaire que ce soit. Je croyais avoir épousé une femme, c'était un tiroir-caisse.

Jeudi 27 décembre 1990 - 11h

Hier, en rentrant de mon voyage de Noël, j'ai trouvé sur mon répondeur un message de mon frère naturel qui m'adresse ses voeux et m'invite à le rappeler. Aussitôt mon coeur a bondi en entendant l'expression de ces marques d'affection. Il faut maintenant me reprendre et me souvenir combien mon besoin d'affection m'a déjà coûté en pure perte. Et si l'idée de ne pas répondre à une offre sincère me révulse (je me demande bien pourquoi car j'en connais qui ne se compliquent pas tant la vie), la raison me dit que ce nouveau ton qu'il adopte à mon égard correspond à un intérêt matériel. S'agit-il de me courtiser si peu que ce soit, puisque j'ai maintenant du bien et pas d'héritier, ou bien y a-t-il de surcroît un enjeu plus immédiat qui réclame quelque collaboration de ma part ? Etant donné sa cyclopéenne subtilité, je le saurais rapidement en appelant. Je vais le faire bien que ce soit là une connaissance pour laquelle je n'ai aucun goût.

Vendredi 28 décembre 1990 - 10h

Je n'ai pas encore téléphoné à mon frère, il va falloir que je le fasse, je verrais bien ce que je découvrirais au bout du fil. C'est en lisant la phrase introductive d'un discours de Mitterrand, affiché quelque part, que j'ai compris en un éclair le sens de mes relations avec les membres de ma soi disant famille. "Le droit de vivre est à la base de tous les droits". Pas étonnant dans ces conditions que toute mon enfance (à l'exception des années passées chez mes parents de coeur) j'ai cherché quel droit je pouvais bien avoir, pour n'en jamais trouver aucun. Et le discours "paternel !" : un enfant n'a aucun droit, dans la Rome antique le père avait droit de vie et de mort sur ses enfants. Tel est mon lot, n'ayant pas eu le droit de vivre au départ, je paye le prix de mon séjour en fraude sur la terre. Et je dois porter quelque part la marque visible (bien qu'invisible pour moi) de mon infortune, car c'est comme s'ils s'étaient tous donné le mot. L'anecdote de ma soeur et de la chaise est à cet égard exemplaire. N'avoir aucun droit, c'est passer en dernier, quand tout le monde est servi, ne recevoir quelque chose que s'il reste quelque chose, et même dans ce cas c'est constater que le peu qu'on a reçu, on ne craint pas de vous de mander de le rendre, comme s'il n'avait s'agit que d'une tolérance précaire. Mais la partie la plus dense de l'expérience de celui qui n'a pas le droit de vivre, c'est un sentiment consubstantiel de sa chair, de n'avoir que le droit de se taire.

Samedi 29 décembre 1990 - 22h

Aujourd'hui je me suis acheté le premier smoking de ma vie, à l'Annexe comme d'habitude, la vendeuse m'a dit que j'étais beau (avec). Je me retrouve capable de faire des choses qui m'étaient impossible il y a encore dix ans : me constituer une garde robe, être élégant, porter le noeud papillon, et maintenant le smoking, en plus de danser. C'est d'ailleurs pour le réveillon à l'école de danse que je l'ai acheté. Comme l'oisiveté est la mère de tous les vices, tous mes progrès découlent d'un seul : j'arrive maintenant à vivre seul. Ce père de tous mes progrès est basé sur une réalité : la solitude, qui n'est pas en elle-même un progrès. Si être capable de vivre seul est une excellente chose, vivre seul n'en est pas une. Cela dit, si je me rencontrais maintenant à dix-huit ans je me donnerai le conseil de tout entreprendre pour réussir quelque chose. Quoi ? N'importe quoi, qui puisse avoir valeur de réussite à mes yeux, car aujourd'hui c'est ce qui me manque le plus.

Dimanche 30 décembre 1990 - 9h

Ce matin je me réveille pour ressentir, comme de temps en temps avec une intensité particulière, le manque. Le manque d'une main qui prendrait la mienne. Et derrière laquelle il y aurait tout l'univers. Cette main était pendant quinze ans celle de..., mais derrière elle se trouvait un univers de mensonges et de règlements de compte haineux. Pourtant, tant que j'y ai cru, et tant que j'ai pensé que ma vie était là, elle m'apportait bien le réconfort, même si c'était pour le détruire ensuite. Et maintenant son visage me revient, sans que je puisse m'en défendre, bien que je sache aujourd'hui qu'il n'y avait rien derrière ce sourire confis. Où est ma vie ? Pour échapper à l'angoisse de cette question, j'avais coutume de téléphoner à l'une, l'un ou l'autre, pour me griser un moment de paroles affectueuses, mais je sens ce recours s'user peu à peu. En fait, c'est moi qui m'use car neuf fois sur dix c'est moi qui appelle, et pour trouver quoi ! Par exemple un Jean-Pierre qui vieillit mal, devenant de plus en plus capricieux et intraitable. Un Franz dont la demeure gersoise semble s'éloigner à la vitesse de l'explosion de l'univers. Anne, la plus affectueuse, qui n'en finit pas de boire la coupe empoisonnée de l'existence... Partout, la politique du strapontin de l'affection, dont je voulais me contenter pour avoir droit d'assister au spectacle, s'est retournée contre moi. Mais sans doute n'avais-je pas le choix. Aujourd'hui où je ne fais plus, à ce que je crois, de concessions affaiblissantes, je ne peux mieux pour ça me résoudre à n'être pas aimé.

Lundi 31 décembre 1990 - 24h

Je suis effrayé par le travail en souffrance que j'accumule un peu plus tous les jours. Constatation des plus banales. Mais n'ayant pas de famille, pratiquement plus d'ami, et pas de télévision, je partage mes loisirs entre l'école de danse et la lecture en trouvant déjà que c'est peu pour une vie. Alors si je dois renoncer encore à cela pour consacrer toutes mes forces à maintenir en vie ma petite officine... à quoi bon ? Par ailleurs, si ce dernier petit rempart social s'écroule, que me restera-t-il ? La ressource de louer mon appartement et de me choisir une retraite économique, comme Les Fontaines, où je pourrais écrire des pages et des pages dans des conditions idéales de confort et d'ennui. C'est pensable, et d'ailleurs j'y pense. Mais ayant régulièrement tout raté dans mon existence, comment ne pas penser que je serais aussi un écrivain raté. Alors, belle voie de garage pour une fin de vie : dans "une fusée hors du temps" écrire sa solitude sur des pages et des pages que personne ne lira jamais, jusqu'au petit plouf final du trou dans l'eau aussitôt refermé.

Mardi 1 janvier 1991 - 13h

J'ai réveillonné à l'école de danse, avec mon smoking tout neuf, qu'apparemment je portais bien. "Vous êtes beau" m'a soufflé une dame roumaine d'un certain âge que j'avais déjà vue deux ou trois fois. Elle, devait être pas mal dans sa jeunesse. Un compliment fait toujours plaisir parce qu'il rassure - c'est l'espoir de la joie à venir - mais celui-là n'était pas tout à fait assez rassurant. J'aurais préféré plus d'attention de notre charmante cantatrice, mais point, elle m'a envoyé sur les roses à la première invitation - bah, tant pis ! ou encore quelques danses avec Thouy, notre charmante patronne, qui danse si merveilleusement bien... Mais là aussi, après deux danses elle a pris la tangente et je n'ai pas osé en redemander. Je cours après les faveurs des artistes. C'est de toute évidence, même en restant sagement platonique, le plus court chemin au malheur. Mais qu'y puis-je ? Smoking ou pas, je suis loin de représenter pour les jeunes femmes (il faudrait essayer avec les jeunes filles, juste pour voir, mais il faudrait encore les trouver) l'image du père protecteur dans les bras duquel elle se réfugierait laissant là toute pudeur (et d'ailleurs même pas en la gardant). Je reste collé à mon image de fils (devenu de bonne famille avec le smoking) qui ne fonctionne plus qu'avec les femmes de soixante ans. Quelle avanie !

Mercredi 2 janvier 1991 - 9h

Hier soir, ça allait, j'étais guilleret, je flirtais avec je ne sais plus quel optimisme... Ce matin c'est l'éveil de la morosité. Peut-être parce qu'il va falloir que je prenne à bras le corps le travail que je repousse depuis une semaine (une semaine de vacances par la force paresseuse des choses), ou bien parce que j'ai eu hier soir tard un coup de téléphone de Jean-Pierre. C'était pour me souhaiter la bonne année, mais dénué de tout contenu, sec et sans émotion. En voilà un qui doit être seul depuis bien longtemps, depuis toujours peut-être. Mais est-ce un mal ? Est-ce un bien ? C'est un mal ou un bien qu'on ne choisit pas tellement. Pour moi, je n'espère plus rien : ni amour, ni amitié, ni sollicitude, que d'ailleurs je n'ai jamais rencontrée si ce n'est de la part de mes parents de coeur. Alors ? Je vis. Et même peut-être, je vis mieux que jamais puisque je ne songe plus à mettre fin à cet état, sans avoir personne à qui raccrocher mes espoirs défaillants. Pour autant que ça durera ce sera une vie de travail, d'écriture, puisque c'est mon métier, et pour la joie, de lecture, de musique et de danse, car c'est à toi seul qu'appartienne le règne, la puissance et la gloire (et la génération aussi) pour les siècles des siècles, amen.

Jeudi 3 janvier 1991 - 23h

L'expérience m'a montré que l'espoir renaît si la vie continue. L'ennui est que, comme me disait hier Thouy, nous ne vivons que d'espoir. Nos espoirs nous maintiennent dans une vie qui n'est pas à leur hauteur et la vie fait l'espoir autant que l'espoir fait vivre. Cela dit nous aimerions bien vivre de façon plus directe quand même, et l'idée que certains individus y arrivent est préoccupante même si je ne vois autour de moi que des paumés dans mon genre - ce qui se ressemble s'assemble. J'aimerai pouvoir le dire à quelqu'un : "je n'ai plus aucun espoir", mais si le je pouvais, j'aurais de nouveau un espoir... si celui à qui je le disais s'en trouvait affecté. Mais je n'ai personne à qui le dire et si j'avais quelqu'un ce ne serait pas des choses à dire.

Vendredi 4 janvier 1991 - 23h

En continuant sur ma lancée d'hier, je me suis demandé ce que ce serait de vivre. Ce serait avoir une famille avec ses trois composantes essentielles : une position sociale, une femme aimante, des enfants bien élevés. Tant qu'à rêver autant rêver haut. Pourquoi irais-je m'imaginer vivant misérablement dans un logement étroit avec une femme revêche et des enfants braillards ? Non, rêvons bien ! ... J'aurais commencé tôt dans la carrière, et, en concentrant mes forces, en creusant mon sillon toujours dans le même sens, j'aurais obtenu de bons résultats. J'aurais rencontré une jeune fille (ça m'est même vraiment arrivé), j'aurai creusé son sillon, elle aurait aimé ça et ses parents aussi (à cause de l'autre sillon bien creusé). Et comme j'aurais dû me partager entre ces deux sillons, le va-et-vient aurait fait venir les enfants. J'aurais été le chef de cette petite entreprise, je serais allé chaque jour à mon poste de combat, pendant qu'à l'arrière elle aurait organisé l'intendance. Une gestion quotidienne de l'aliénation nous aurait gardé des vertiges de la trahison. Et, pendant les fêtes, nous aurions reçu la belle-famille. Les petites filles en robe blanche auraient chanté des chants de Noël et je les aurais accompagnés au piano. A demain...

Samedi 5 janvier 1991 - 10h

Hier soir je venais de m'endormir sur des rêves ineffables quand j'ai été réveillé par un coup de téléphone de Jean-Pierre. - ça va ? - ouais "Toi ça va, moi ça va", c'est tout et pour finir par "tu me rappelles !" La dernière fois que je l'ai appelé, je n'ai jamais pu finir mon histoire car il m'arrêtait à chaque phrase avec une objection totalement vide de sens, et, comme je lui faisais remarquer, il a interrompu brutalement la conversation. Là dessus je me suis résolu à ne plus l'appeler. Depuis, c'est lui qui m'appelle et il est sec comme un vieux pruneau. Il faut dire qu'il a quitté sa mère pour s'installer dans le studio offert par l'office des HLM, et il doit s'emmerder comme... Et moi, est-ce que je m'emmerde ? A vrai dire non ! Ce en est même étonnant, dans cette solitude qui ne cesse de se renforcer. C'est tellement pénible, tellement frustrant, de courir après les derniers amis qui me restent que je crois bien que je vais les laisser partir au fil de l'eau. Il me restera les moyens modernes de faire une vie : mon travail avec les ordinateurs pour faire mon journal professionnel, l'écriture de mon journal intime (également sur ordinateur), la musique sur la chaîne hifi, la danse chez Georges & Rosy, le solfège au conservatoire. Ca suffit, n'en jetez plus.

Dimanche 6 janvier 1991 - 19h

Aujourd'hui, j'ai trouvé un message de Chantal B. sur mon répondeur. Elle a appelé pendant les cinq minutes où j'étais sorti mettre mes lettres à la boite, pour me souhaiter la bonne année et me dit qu'elle rappellera. Sur ce simple appel téléphonique d'une jeune nana qui, visiblement, s'intéresse à moi, mon imagination a bondi. Des rêves un peu puérils sont aussitôt ressuscités. C'est dangereux parce que ça débouche sur la douche écossaise, mais au fond cette dernière est peut-être favorable à la santé, et surtout cela montre que la vie est là qui ne demande qu'à renaître.

Lundi 7 janvier 1991 - 21h

Ce soir, après une journée de rangement et les premiers pas pour régler la comptabilité de l'année passée, un vent d'optimisme souffle sur ma psyché. Je me dis qu'avoir commencer à tâter de la bourse juste pour le plaisir de rencontrer un crack, se révélera peut-être positif sur le long terme. Si je prends l'exemple de la danse et des progrès que j'y ai fait, il en sera de même pour la bourse, question de patience. Et quant à faire dans l'optimisme et ne pas lésiner, j'en arrive même à penser que si je perdais tout, la vie vaudrait encore la vie d'être vécue, que je me retirerais dans une vie d'ascète pour me consacrer à l'écriture. Allez y comprendre quelque chose ! Ca ne durera sans doute pas très longtemps mais c'est pas mal quand même.

Mardi 8 janvier 1991 - 24h

Je continue dans l'Histoire du Monde. N'ayant pas encore le deuxième volume sur le moyen âge, j'ai lu le passage sur le seconde guerre mondiale. J'y ai trouvé un motif de consolation, en constatant qu'aussi bien Hitler que Staline, pour lesquels c'est plus fréquemment souligné que pour Churchill ou Roosevelt, ont fait de nombreuses erreurs. Je dirais même, en toute immodestie, qu'ils en faisaient bien autant que j'en fait moi dans la conduite de mes affaires, avec pour les leurs des conséquences en rapport bien sûr. C'est ça la réussite ! Peut-être faut-il être un grand homme pour penser grand et, d'une seule erreur causer la mort de centaines de milliers d'homme... Ou bien c'est l'inverse et il faut arriver à une position où l'on pense grand pour être un grand homme. Beaucoup d'entre nous font tôt leur début dans la carrière de grand homme, et puis cela va plus ou moins loin. Hitler, il faut le souligner, est entré singulièrement tard dans la carrière. Cependant, comme je ne me vois pas l'imiter, voilà un aspect de la vie que je ne connaîtrais jamais. Mais si c'était à refaire, je ne ferais plus carrière d'oiseau sur la branche.

Mercredi 9 janvier 1991 - 22h

Je sors du premier cours de solfège de l'année. Le professeur nous avait rassemblés autour du piano pour chanter en choeur un air de jazz et lorsqu'il a demandé que quelqu'un reste pour chanter en solo, ils sont tous allé se rasseoir comme un seul homme... si rapidement que je suis resté seul. Alors j'ai chanté bien que je sois un des moins avancés. Ce minuscule épisode me rappel un téléfilm, américain je crois, qui se passait dans une école du KGB pour jeunes filles. Le sujet était traité sur un mode très réaliste et de bon ton, pas du tout anti-soviétique. L'héroïne écrivait à sa mère sur la dureté des épreuves qu'on leur faisait subir pour les former, en ces termes : "à peine a-t-on dépassé les limites de ce que l'on croyait possible qu'on nous demande d'aller plus loin". C'est à mon niveau - loin des écoles du KGB - la façon que j'ai maintenant d'envisager la vie : ai-je réussi aujourd'hui un petit exploit ? Demain il faudra faire mieux. Et il en est de l'apprentissage de la musique comme du reste.

Jeudi 10 janvier 1991 - 24h

"Tel est l'inconvénient d'avoir une morale : on butte dedans dès qu'on fait un pas." Cette forte formule de l'auteur de l'Histoire du Monde, me fait sourire... un peu jaune. Combien ma morale m'a-t-elle rapporté d'échecs, de couleuvres avalées crues, de mépris jeté à la figure, et de reproche de n'avoir aucune morale. La galerie de tableaux en est si désolante, que la rage me prend contre moi-même et combien je me reproche (comble de morale !) d'avoir eu tant de morale. Par ailleurs, bien qu'elle se soit révélée pour moi essentiellement paralysante, je reste persuadé qu'on ne peut rien faire de bon, ni même ne rien faire du tout, dans la vie si l'on n'a pas une morale. Et ce n'est pas le spectacle que me donnent certains cyniques de mon entourage qui me convaincra du contraire.

Vendredi 11 janvier 1991 - 22h

Hier, à la chorale, le professeur m'a conseillé de m'acheter un clavier électrique avec une méthode pour travailler à la maison afin de progresser. Aujourd'hui après avoir tenu ma conférence sur le Japon à la convention d'I..., je suis allé voir les pianos chez Hamm, rue de Rennes. J'ai vu toutes sortes de modèles de pianos électroniques japonais, qui ont l'avantage de pouvoir être convertis soit en orgue, soit en clavecin, en ondioline... Mais un amateur un peu puriste qui se trouvait là dans le magasin a attiré mon attention sur la qualité du son de ces instruments en comparaison du vrai piano, dont la boutique avait deux exemplaires. L'un de ces deux, un quart de queue de toute beauté, dans son habit noir de cérémonie, révélait une voix d'une grande richesse quand on se donnait la peine de l'écouter. Je rêve de pouvoir m'asseoir un jour devant un tel instrument et de jouer, non comme un virtuose ni même professionnel, mais comme un artiste qui a quelque chose à exprimer et qui s'est donné les moyens de le faire. Je me vois en smoking, suscitant par la musique ou par la danse, l'admiration d'un public à inventer, faisant mienne l'expression "le style c'est l'homme", pour prendre une revanche tant attendue sur les démons qui ricanent encore aux oreilles du gosse mal aimé, abattu et crasseux, vivant toujours au fond de moi. Je rêve de cette apothéose fugace.

Samedi 12 janvier 1991 - 22h

En relisant mes lignes d'hier j'en reviens à penser à mon destin. Si mon rêve est accessible, je l'atteindrai. Je travaillerai le solfège, le clavier, puis le piano, le temps qu'il faudra. Tout tient au temps qui me reste. J'ouvrirai encore quelques portes de la connaissance au travers desquelles je poursuivrai ce voyage sans retour à la destination inconnue. Et par ces portes, que sont les langues, l'Histoire, les Sciences, les Arts, que j'aurais ouvertes presque malgré moi, je serais allé plus loin que la plupart. Il est amer de penser que ce sera pour rien, pour le rien qui nous attend tapi dans l'ombre à la fin de cette vie. Et pourtant, pour ce rien, cela veut dire aussi pour le plaisir. Puisque je n'en ai pas trouvé d'autres, la connaissance est ma famille.

Dimanche 13 janvier 1991 - 14h

J'ai eu un appel, relativement inattendu, de ma soeur qui me souhaitait la bonne année et prenait de mes nouvelles. Comme je lui avais adressé mes voeux, pour elle et sa famille, par écrit, elle m'a fait la réflexion que ça lui paraissait un peu bizarre comme procédé entre frère et soeur. J'aurais une soeur donc, c'est tout à fait charmant ! C'était bien l'état d'esprit dans lequel j'étais lorsqu'elle m'a fait le coup de la chaise. Par ailleurs elle m'a fait un long développement sur les blessures inguérissables des enfants abandonnés, qualité qu'elle me reconnaît en mesurant les qualités de coeur de notre mère. La voilà qui fait montre d'une réelle sensibilité pour ces souffrances qui ne furent pas les siennes. Disons qu'elle ne semble pas vouloir s'asseoir dessus... J'admire son innocence. Il faudra que je lui fasse cadeau de la chaise un de ces jours, car en la voyant je ne pense plus qu'à cette histoire. La vraie solitude c'est de ne pouvoir se tourner nulle part sans recevoir un coup de canif dans le coeur.

Lundi 14 janvier 1991 - 23h

Aujourd'hui, pour mon quarante-huitième anniversaire, qui coïncide avec le dixième anniversaire de la parution de mon premier article de presse, j'ai eu un appel de Micheline qui me propose de se réunir pour souffler les bougies. C'est sympathique à première vue, mais je crois qu'il vaut mieux éviter les célébrations sans contenu ou presque, quand des actes plus significatifs sont laissés pour compte. En ce moment, où la guerre du Golfe semble inévitable, je dois faire comme une armée en campagne : rassembler mes forces et repartir à l'assaut sans que la victoire soit en vue. Et dans une vie où tout reste encore à faire, quelle pourrait être la victoire ? Vivre un point c'est tout ? Cela me fait repenser à ce proverbe turc cité dans un téléfilm : "Quand la maison est finie, la mort arrive." Pour moi, je ne peux imaginer autre chose qu'une mort qui surviendra avant que la maison ne soit finie. Et sans doute est-ce la meilleure fin... Essayer, essayer toujours !

Mardi 15 janvier 1991 - 23h

Je ne peux m'empêcher de revenir périodiquement à cette question : qu'est-ce que je suis venu faire dans ce monde ? Et chaque fois cela m'entraîné dans de nouvelles réflexions. De ce point de vue on ne peut pas dire qu'il s'agisse là d'une interrogation stérile. Je constate que dans la solitude, le but de ma vie a considérablement changé de couleur. Quand j'avais une femme... quand il y avait dans ma vie affective un objet à cette référence, je voulais pouvoir me dire que nous étions heureux. Pour moins cela voulait dire : ne pas souffrir au travail, ni dans les transports, ni chez soi, et faire des choses communément enviées, comme une croisière sur le Nil. Pour ma femme, je voulais des toilettes, des bijoux... mon plaisir était de parader avec elle. Je me souviens de cette dernière sortie où, alors que tout était déjà foutu, nous avions encore suscité l'admiration intriguée, du petit peuple du bord de Seine de Draveil... en couple avec de beaux restes qui semblait sortir de nulle part, ou de quelques péniches de passage. Nous n'étions plus alors que la caricature de nous-mêmes et je n'ai jamais ressenti plus clairement que ce soit soir là à quel point mon rêve n'avais jamais rien représenté pour celle qui s'y prêtait. Aujourd'hui, cette "consommation du bonheur" n'a plus aucun sens pour moi seul. Et j'en viens même à demander si elle en aurait de nouveau un avec une autre. Ce que je veux maintenant consommer c'est le savoir, je veux jouir de la culture et de l'exercice de mes talents, et me trouver dans la réussite de mes entreprises. Etre moi-même, si cela peut avoir un sens, par moi-même seul. Alors l'autre viendra peut-être ou il ne viendra pas.

Mercredi 16 janvier 1991 - 8h

J'ai fait cette nuit un rêve mystique bien étrange. Je me trouvais dans un lieu ressemblant au centre jésuite des Fontaines, en cela qu'il y avait un château et une église attenante. Là j'étais mis en demeure de choisir entre deux cultes antagonistes et contraires mais semblables dans leur forme. En interprétant a posteriori : il avait d'un côté la vraie foi et de l'autre celle de Satan... l'opposant, le grand illusionniste. Je suivais cette dernière dans une nuit de rituels mais le prêtre adverse m'avait signifié qu'à sept heures du matin, j'aurais la possibilité d'exprimer une opposition à la voie que je suivais. A sept heures, je prenais conscience de mon erreur et je m'opposais. L'effet fut immédiat et le prêtre de la vraie foi et l'autre se retrouvèrent côte à côte avec leurs signes et insignes aussi ressemblants qu'une photo et son négatif. Chacun des deux était aussi pénétré de sa foi et l'exprimait avec une égale conviction. Mais l'un d'entre eux tombait en poussière comme Dracula sous le soleil, et, éclairé par cette ultime manifestation de la vérité, lavé de mes erreurs passées, j'étais accueilli dans la vraie foi, salué par un ballet aérien d'anges et de colombes, présenté par un commentateur dans le style d'un défilé de mannequins. Voilà un rêve qui souligne à quel point l'erreur ressemble à la vérité et combien la nécessité de faire un choix peut nous entraîner loin, jusqu'à nous perdre.

Jeudi 17 janvier 1991 - 24h

Ma mère naturelle m'a encore appelé pour demander un renseignement, dans une offensive de charme évidente pour tenter de renouer, mais il s'agit d'un charme bien particulier. La question portait sur la nature du transfert psychanalytique, son désir étant visiblement de forger un diagnostic à seul fin de l'assener à une malheureuse qui s'est imprudemment mise à la fréquenter. Me disant qu'elle ne voulait pas, pour cela, déranger le dr Bercherie elle me fit la réflexion que je ne l'avais, semblait-il, pas vu depuis un bout de temps. - Oui, lui répondis-je, lui et quelques autres - je comprends, me répliqua-t-elle - tu m'en vois ravi, lui dis-je alors, pour conclure. S'il me reste encore une chance de dignité, c'est celle-là. Je ne peux pas répondre, d'une manière qui serait vraiment ap propriée, au incroyables mauvais procédés que ma faiblesse a inspiré à cette bande de charognards. Au moins puis-je, par une attitude dénuée de toute ambiguïté, leur manifester, jusqu'à la mort, ma désapprobation et mon mépris.

Vendredi 18 janvier 1991 - 9h

La guerre fait rage au proche Orient. Les hommes s'affrontent. Certains souffrent et meurent, d'autres tremblent pour leurs proches. Je suis seul. Seul avec mes idées et la gestion de mes intérêts. Cela me rappelle, il y a un quart de siècle, la guerre des six jours. Je ne me sentais pas seul, j'avais des idées mais pas d'intérêt. Je lisais fasciné les journaux et je consom mais en touriste ce qui pour d'autres n'était pas une promenade de santé. C'était un peu comme si, ne faisant rien, c'est moi qui faisais tout. Aujourd'hui tout est différent. Mais dans ma solitude subjective profonde, est-ce que, sans le ressentir, je n'appartiendrais pas quand même à quelque chose ? A l'humanité ? A une éthique ? A une civilisation, une communauté culturelle, une langue, une alliance économique objective ?

Samedi 19 janvier 1991 - 15h

L'histoire du monde que je lis, dans l'ouvrage du même nom, continue à la radio. Et je la vis en moi-même car je me sens le résumé infiniment rétréci de ses erreurs, échecs et désirs avortés. Longtemps je n'ai pas voulu faire partie du monde, qui me dégoûtait. Dégoûté d'être, dans ma retraite d'illusions, la victime sans défense d'une réalité brûlante, je suis passé à l'attaque avec le seul glaive disponible : la raison. Autant de raisonnements, autant d'erreurs ! Du moins d'un point de vue idéal, car autant qu'elle soit désirable, espérée, effleurée, mais toujours fuyante... La connaissance de l'avenir rendrait notre vie impossible.

Dimanche 20 janvier 1991 - 22h

Ce soir les informations annoncent trois missiles Scud irakiens détruits par trois missiles Patriot américains (leurs petits frères technologiques) au-dessus de l'Arabie Saoudite. Je vois dans ces mesures et ces contre-mesures, la caractéristique essentielle de cette guerre. A ce propos je ne peux m'empêcher de penser, sans que je comprenne bien pourquoi, à une de mes premières rencontres avec Roberte dans un bistrot d'habitué de la rue Saint Jacques, à peu près à l'époque de la guerre des six jours. Ayant raté le train militaire, j'envisageais alors de rejoindre la police. Il fallait vraiment que je me trouve un cadre mental. Je commençais à prendre conscience que la police n'était pas neutre dans le jeu social, aussi je répondais à Roberte qui me le faisait remarquer (soulignant le caractère mercenaire de l'engagement que j'envisageais de prendre) : "Oui, mais je m'en fous". Eh bien ! avec ses seuls arguments moraux (de gauchiste) elle ne mit pas trois minutes à me faire renoncer à mon projet. "Elle a raison, pensais-je, je ferais autre chose."

Lundi 21 janvier 1991 - 21h

La faillite complète de mes ambitions spéculatives, parfois aidée par des influences impromptues me détournant diaboliquement des bonnes intuitions, me fait rebondir dans des projets à dix ans. Et, quand je me remémore ce que fut ma vie, je la vois s'ordonner par période dix ans, du moins à partir de dix-sept ans. De dix-sept à vingt-sept ans, dix ans pour trouver la femme (et l'erreur), puis dix ans pour faire des études, puis dix ans pour apprendre le métier. M'y voilà à quarante-sept ans : dix ans de plus pour apprendre à gérer un patrimoine. La première question est : me restera-t-il de l'argent dans dix ans ? La seconde est : qu'est que j'en ferais alors ? On verra bien ! A vingt ans j'ai voulu garder la liberté de glander parce que je trouvais que trente ans c'était trop vieux pour commencer à vivre.

Mardi 22 janvier 1991 - 24h

Je comprends brutalement que mon accident du tendon d'Achille a peut-être la meilleure école de la vie que j'ai eue. C'est la guerre que je n'ai pas eu envie de faire à dix-huit ans, qui m'est tombé sur le râble. Aujourd'hui, je pense que j'aurais mieux fait d'y aller naguère. Quant à la faire il valait mieux commencer par là, j'aurais su à quoi m'en tenir si j'en avais réchappé. Je m'aperçois maintenant que ça m'a manqué par l'étonnante récupération qui a fait de moi un danseur. J'ai pu faire l'expérience intime que l'effort patient de chaque jour finissait par donner des résultats, et peut-être même les seuls qui soient à notre portée.

Mercredi 23 janvier 1991 - 24h

Je repense à ce qu'avait dit de moi Peter, parlant de la façon dont j'essayais autrefois de tirer mon épingle du jeu social : "here you are, Frédéric the pure !". J'essayais en fait d'appliquer ce que j'avais appris dans le milieu affectif qui était, ou avait été le mien. Je m'imaginais faisant semblant d'être dans le secteur intellectuel de l'activité. Faisant semblant pour être libre de ne plus faire semblant, dans un jeu de miroir à n'en plus finir. Mais finalement je crois que ce n'est pas ce que je voulais et que cette stérilité n'était pas la mienne. En tout cas aujourd'hui je me bats, et je me bats surtout pour savoir pourquoi je me bats.

Jeudi 24 janvier 1991 - 9h

Ca me reprend, aujourd'hui je n'ai plus envie de rien. Ceux qui ne connaissent pas cette maladie-là, s'il y en a, vivent dans un monde totalement différent du mien. Il est certainement illusoire d'espérer que ce genre de petite mort sans orgasme me quitte un jour pour ne plus revenir, comme je l'avais cru dans certains moments de dynamique euphorie. D'ailleurs ça ne fait pas mal, ou c'est une douleur morale assez subtile. Je le vis comme un concentré de tous mes échecs, une brusque précipitation de cette conscience diffuse que, si je lutte pour réaliser mes rêves, la vie est en fait cette lutte qui n'apporte pas d'autres récompenses. C'est peut-être vrai pour tous, ce l'est pour moi en tout cas.

Vendredi 25 janvier 1991 - 9h

Bienheureux temps de ma jeunesse insouciante à Berlin, où avec quelques autres membres d'une petite société marginale, je goûtais le temps de vivre en échappant à tant de contraintes. Nous ne nous battions pas, ou si peu, nous étions comme les enfants de Dieu au jardin du Paradis, qui ne se rendent pas compte qu'ils sont stériles.

Samedi 26 janvier 1991 - 9h

L'écrivain Gilles Perrault a lancé un appel à la désertion, s'exposant ainsi à de sérieux ennuis. C'est la clé d'une personnalité comme la sienne ; chercher les ennuis. C'était déjà le cas lorsqu'il s'est engagé dans les parachutistes (ce qui m'a valu de lire son premier livre : "Les Parachutistes"), ça l'était encore lorsque tournant sa veste d'intellectuel il se mit à défendre la mémoire des porteurs de valise, qui avait aidé le FLN. Winnicott a dit quelque part que l'individu ne pouvait vivre qu'en ayant l'impression de participer à l'oeuvre de la communauté humaine. Participation problématique, s'il en est. Elle le fut, et l'est toujours visiblement, pour lui qui a fait beaucoup. Elle le fut, et l'est toujours pour moi, qui a fait beaucoup moins. Cependant je commence à comprendre que cette participation est nécessaire, même si elle entraîne une opposition parfois douloureuse, parce qu'il ne peut y avoir de participation sans opposition.

Dimanche 27 janvier 1991 - 10h

On a reparlé à la radio de la cohésion des Israéliens qui se manifeste de nouveau sous les tirs irakiens de missiles Scud : laissant là leurs divergences, ils ont confiance dans leur gouvernement, dans le fait qu'il ne songe qu'au bien de tous... Ils ont confiance en eux-mêmes, en leurs institutions, en leur démocratie. Pour moi, c'est exactement ce que devrait être la famille ; ce qu'elle est quand elle est, même si le chef n'en est pas élu ; il est élu par la nécessité, cela revient au même. A dix-huit ans, je me suis senti juif pour les persécutions que j'avais subi. Mais je ne le suis pas assez pour aller m'installer là-bas, c'est eux qui ne voudront pas de moi et je peux le comprendre. N'était-ce pas ma famille que j'ai cherchée, en Allemagne, au Japon, chez ces anciens ennemis de mon pays ? Ce n'est pas là que je l'ai trouvée en tout cas. Je suis sans famille. Je veux m'y faire, mais pourrais-je faire autre chose que de la chercher jusqu'à mon dernier instant.

Lundi 28 janvier 1991 - 13h

La grande affaire de ces jours derniers c'est la pollution dans le Golfe. Saddam Husseim a considéré que le Koweit était à lui, puisqu'il pouvait s'en saisir et que c'était la seule solution, à ses yeux, pour tirer l'Irak de la banqueroute où sa politique l'avait amené. Maintenant, pour se défendre, il bombarde Israël qui ne joue aucun rôle dans la question de savoir si le Koweit appartient légitimement à l'Irak. Il utilise les prisonniers de guerre comme otages après l'avoir fait avec les civils étrangers. Et, dernière trouvaille en date, il provoque une marée noire. Quel homme est-ce donc là ? Hé bien ! à ce qui me semble, c'est le même homme que le voisin d'en face, ou du dessus qui fait du vacarme la nuit et vous insulte après dans l'escalier. C'est la même mentalité que celle de mes proches, mon père naturel, tout en le condamnant, aurait fait pareil ; ma mère naturelle, plus logique ici, l'approuve et fait la même chose avec la gratuité en plus ; et ma chère et tendre ex m'a fait la guerre avec la même totale absence de scrupule, considérant que ses fins justifiaient tous les moyens. Alors saluons, au passage, la lucidité de Freud qui dit que la majorité des hommes ne sont civilisés qu'en apparence. Et, en ce qui concerne les dirigeants des démocraties, qui parlent actuellement de droit sans nous préciser ce qu'il deviendrait dans une telle affaire s'il n'était pas en accord avec nos intérêts économiques, réjouissons-nous à l'idée qu'ils sont tout de même un peu plus évolués que cela... tant que nous le pouvons encore.

Mardi 29 janvier 1991 - 24h

Comme le grand et les petits dragons dans la guerre économique, les petits Satan et le grand Satan américain sont les concepts à la mode dans nos guerres modernes. Satan, c'est l'opposant, au sens étymologique ; tout un programme donc ! Et le diable c'est le diviseur, tout un programme (politique) aussi. Je me souviens, à ce propos, d'une discussion de Noël avec le jésuite belge qui professait l'inexistence de Satan, pour la simple raison que s'il y a un seul Dieu, il ne peut y en avoir un deuxième, même a contrario. Son point de vue se situait à l'extrême humanisme que peut offrir le christianisme, avec pour tous en dernier lieu l'offre de l'amour divin. J'espère, disait-il, que personne ne refusera, mais c'est à chacun de choisir car Dieu ne va pas faire notre bonheur malgré nous. Mais, de refuser, lui rétorquais-je, est-ce que ce ne serait pas précisément cela qui serait diabolique. Son visage s'éclaira dans une reconnaissance d'une pensée commune, puis nous fûmes séparés provisoirement.

Mercredi 30 janvier 1991 - 18h

Hier je suis retourné chez le Dr Bouhanna pour une nouvelle séance de repiquage de cheveux. Il est trop tôt pour juger du résultat bien que j'ai bon espoir. Pour le moment il faut subir les inconvénients de toute opération chirurgicale, celle-là étant tout de même bénigne. J'ai pris soin en me peignant de tâcher de dissimuler au mieux les petits greffons qui constellé le sommet avant de mon crâne avec les cheveux des lambeaux latéraux des précédentes interventions, car j'allais à un déjeuner de presse... la vie continue. Malgré ces précautions, mon état n'a pas échappé à Jean-Yves, un confrère plutôt aimable. Comme il y faisait une allusion en me disant au revoir à la fin du déjeuner, j'ai d'abord craint qu'il ne pousse dans l'ironie, mais il s'est arrêté après une petite plaisanterie de principe, pour finir par me féliciter de mon courage. Cette parole aimable m'a fait énormément plaisir. Du courage il en faut effectivement un peu pour cette petite aventure de chirurgie du cuir chevelu, et il en faut beaucoup dans la vie. Je crois en avoir eu souvent même si j'en ai manqué parfois - et pour certaines fois je le regrette amèrement. En tout cas le courage est la qualité qui m'a le plus souvent été reconnue, ce qui doit signifier quelque chose dans un monde peu enclin à reconnaître quoi que ce soit. Mon malheur est que cette qualité, qui je crois n'est pas courante, je l'ai bien mal utilisée, comme toutes les autres.

Jeudi 31 janvier 1991 - 9h

La radio continue à égrainer les nouvelles de la guerre du Golfe. La dernière qui a attiré mon attention concerne la façon dont les Français, qui paraît-il désertent les endroits publics et les divertissements, ressentent la situation : ils découvrent que le socle de stabilité sur lequel reposait leur prospérité est en train de s'effriter... Ils ont peur. A en croire cette analyse journalistique il n'en faut pas beaucoup pour avoir peur. Ce socle me rappelle une idée qui m'est venu plusieurs fois, à l'époque de mon adolescence, lorsque je me promenais dans les bois. Je comparais ma vie à une cabane que je construisais dans un arbre en liant des rondins avec des lianes, et pour laquelle, ce type de matériau m'obligeait à édifier aussi les murs avant d'avoir fini le sol. Mais, pensais-je, en travaillant un temps sur un sol instable j'arriverai à faire tenir l'ensemble ; alors je placerai le toit pour couronner le tout et ayant réussi à tout faire tenir ensemble, je pourrai vivre.

Vendredi 1 février 1991 - 24h

"Je me bats, j'y arriverais, voilà ce que je me dis parfois et alors j'y crois, je rencontrerai quelqu'un, cela donnera un sens à ce qui n'en avait pas". Je peux penser cela. Après tout je me suis déjà battu avec succès. Je voulais faire des études, j'y suis parvenu. J'ai voulu danser quand je ne pouvais plus marcher, aujourd'hui je danse, j'ai voulu m'arracher ma femme du coeur, oublier. Le coeur est parti avec, la peau aussi, et je ne sais quoi d'autre, mais je me suis détaché d'elle. Alors ? Alors parfois aussi je n'y crois plus. Et alors je me demande pourquoi ne pas me retirer du jeu, en réalisant une économie de subsistance avec mon capital, et profiter du temps qui me reste pour voir ce que le monde peut encore m'offrir de beau à contempler. Cette issue me tente, mais j'ai peur aussi que le sentiment de mon inutilité me rejoigne et m'obscurcisse la vue du plus beau paysage. Je ne serais plus qu'une crotte inutile, préfiguration de la crotte que nous devenons en mourant. L'esprit seul peut nous sauver, même en étant mortel.

Samedi 2 février 1991 - 14h

La vie continue où s'égrainent les nouvelles de la guerre présentées d'une façon mélodramatique par les communiqués radiophoniques. Ces nouvelles et la volonté humaine d'en découdre (parfois pour des raisons parfaitement compréhensibles, parfois moins) me rappelle aujourd'hui irrésistiblement une autre nouvelle d'une actualité ancienne de quelques années, mettant en scène un homme resté inconnu au cours du sauvetage des passagers d'un avion de ligne tombé au fond d'une rivière gelée aux États-unis. Cette anonyme (au départ un passager comme un autre), s'est trouvé un des premiers à arriver à la surface de l'eau. Cinq fois il a aidé quelqu'un d'autre à prendre place dans l'anneau du treuil tendu par l'hélicoptère de sauvetage, puis a disparu. Le faible nombre de survivants de cette tragédie n'a laissé aucune chance d'identifier cet homme étonnant. Etait-il seul dans la vie ou avait-il une famille ? Qu'est-ce qui pouvait le pousser à adopter dans ces circonstances extrêmes une attitude si éloignée de celle qui fait notre pain quotidien ? Etait-il fou, ou voyait-il vu plus loin que ceux qui lui ont survécu ?

Dimanche 3 février 1991 - 22h

La marée noire se répand dans le golfe persique avec une nappe de cent cinquante kilomètres de long sur vingt-cinq de large. Et moi je progresse dans ma conception du rôle du père. Le père c'est celui qui fait pousser les êtres humains. Se battre, réaliser une synthèse économique toujours à la limite du possible, en équilibre perpétuellement instable comme la vie, pour créer un monde stable pour que l'être humain puisse y pousser, puisse y croire un temps qu'il vivra sans avoir besoin de se battre, afin d'acquérir les moyens d'affronter l'inévitable combat qui s'annonce, pour recommencer le cycle, encore et toujours. C'est cela être aimé. C'est cela aimer. Pas d'amour pour moi. Je vis comme Quasimodo, de difformité intérieure.

Lundi 4 février 1991 - 21h

Ce soir les antiquaires sont revenus mais ils ne voulaient plus prendre le bitête parce que depuis le début de la guerre, les gens n'achètent plus. Moi qui voulais le vendre maintenant pour placer l'argent en bourse dans l'espoir d'une plus value, j'ai pu constater, une fois de plus, que mes raisonnements financiers ne marchaient pas. Il me faudra peut-être en tirer les conséquences. Finalement, et un peu pour ne pas toujours dire non, je leur ai vendu l'épée marocaine. C'est après coup, que le souvenir d'une petite conversation avec mon père naturel, associée à cette épée m'est revenue. Et, bien qu'il ait été un père au-dessous de tout, et même pas un père du tout, et même un sale égoïste, la tristesse m'a saisie. J'ai eu l'impression d'avoir vendue un morceau de mon enfance. Je n'en finirai jamais de perdre les miettes de cette famille en miettes. Fallait-il que cela me tienne quelque part que j'ai beau croire cela fini et que ça ne l'est jamais complètement.

Mardi 5 février 1991 - 22h

J'ai visité quelques salons. Par un raccourci fulgurant j'en suis venu à penser que les hommes ne peuvent que s'opposer. Il faut qu'ils s'opposent pour libérer leur créativité. Le désir de chacun de gonfler ne peut pas s'exprimer sans empiéter sur l'espace des autres. Ceux-là doivent réagir. Ceux qui ne le font pas sont condamnés. La seule façon de trouver cela supportable c'est de considérer l'apollinien qui émane de ce dionysiaque. La fusion, qui s'oppose spirituellement à l'opposition physique, n'est imaginable qu'avec Dieu. La béatitude chrétienne est-elle très différente du nirvana bouddhique.

Vendredi 8 février 1991 - 8h

La neige tombe sur le pays. C'est un vrai hiver comme nous n'en avons pas eu depuis quelques années. Il n'est pas inquiétant car à peine commencé il sera déjà fini et, à la fin du mois, nous serons de nouveau en route vers le printemps. Il m'apporte avec le blanc de la neige plein de flocons de nostalgie. Le printemps c'est le retour de la liberté, c'est le symbole de la jeunesse, c'est le temps de l'individualité. L'hiver c'est la saison de la famille. La petite communauté se resserre pour se tenir chaud sous la neige. Le chef doit veiller à ce que personne ne manque à l'appel car celui qui se retrouverait seul se perdrait. L'hiver est la saison qui exprime le mieux que nous avons besoin d'un autre.

Samedi 9 février 1991 - 11h

La guerre en cours va accoucher d'un nouveau monde, comme toutes les guerres pourrait-on dire. Mais d'après un article du Wall Street Journal, ce ne sera pas un nouveau monde seulement pour les Etats du Golfe, mais pour le monde entier. Le journaliste va même plus loin en traçant un parallèle avec la guerre de 1914 qui fut la fin historique du dix-neuvième siècle, pour dire que nous vivons la fin du vingtième. Si cela pouvait être un nouveau monde pour moi ! Et si je pouvais entrer dans mon deuxième siècle historique ! Maintenant que je suis entré dans le monde, dans le siècle, comme disent les religieux, je ne peux plus en sortir. "De trop pour l'éternité", comme dans La Nausée, avec sa version optimiste : être pour l'éternité. Cela me fait comprendre la maladie mentale vue comme un refuge, le choix dans ce cas porte sur le sens que l'on donne à la mort, dans un monde où ouvrir les bras est synonyme d'être frappé au coeur.

Dimanche 10 février 1991 - 23h

Je me souviens d'un surveillant dans l'école privée où l'on m'avait placé en cinquième, en désespoir de cause. Nous annonçant que le professeur de français était absent parce qu'il enterrait le dernier (je ne sais plus lequel) de ses parents, cet homme avait ajouté : "Quand on a plus ses parents, il ne vous reste plus grand chose." Assimilant le concept "mes parents" avec mon père naturel et sa femme, je m'étais senti étrangement étranger. Il me manquait de ressentir à quel point, dans ces jours de tristesse, vous me manquer pour me sentir de ce pays, où l'on a des parents et l'on y tient. Chère Mamy, cher Doudou, votre souffrance d'autrefois est aujourd'hui la mienne, c'est en cela que je suis bien votre enfant.

Lundi 11 février 1991 - 9h

Saddam Hussein déclare publiquement qu'il a déjà gagné la guerre, à ce qu'on nous raconte. Hé bien, il y en a qui ont de la chance ! “La vie est une lutte qui n'apporte pas d'autre récompense." Périodiquement j'en reviens à cette formule, car je n'arrive à rien de plus que d'assurer la continuation. L'histoire, dont je lis une partie chaque jour, est pleine d'individus qui sont morts brutalement et parfois cruellement avant d'avoir pu réaliser leurs rêves, mais certains y sont parvenus. Mes rêves n'ont aucune dimension historique, c'est peut-être pour cela que je ne meure pas, mais je reviens toujours à la case départ. Aujourd'hui particulièrement il me manque une présence. C'est presque physique. Je reste persuadé que la peine de vivre vaut pour s'aimer.

Mardi 12 février 1991 - 24h

J'ai enfin reçu l'adaptateur (en fait c'est un transformateur) de mon clavier. Je m'y suis mis incontinent, et j'ai déjà réussi à pianoter d'une main le Beau Danube Bleu. C'est un début. Mais quel chemin à parcourir ! Comme pour la danse, comme pour la finance, comme pour la vie en somme. Courte vie pour tout faire ! Je n'aurais pas tout fait, loin de là, mais j'en aurais fait pas mal. Et, comme je ne suis jamais content, je ne peux m'empêcher de penser à ce qu'aurait été ma vie si j'avais choisi une voie à vingt ans pour la suivre en direction de l'excellence. En principe c'est trop tard. Mais est-ce vraiment trop tard ?

Mercredi 13 février 1991 - 8h

Avec cette guerre qui se traîne au fil des communiqués qui se répètent à ne rien dire, la morosité s'installe. La guerre lasse, elle a lassé, on s'en fiche maintenant. Le sport est revenu au devant de la scène. Hier soir, je suis allé à la réunion mensuelle de mon club d'investissement, dans le giron de la société générale. Il me fallait faire cet essai. C'est fait, maintenant il ne reste plus qu'à trouver l'occasion de sortir en douceur. Le club avait un président qui en rehaussait le niveau. Malade et démissionnaire il est remplacé par le pire bavard prétentieux. Quelle édification que de voir ces bourgeois de Sceaux, qui ont un peu d'argent, avoir une conversation si affligeante et même quand il s'agit des moyens de sauvegarder leur patrimoine, fonctionner à coup de préjugés et de raisonnements ficelés n'importe comment. A côté de cela, mes cours au conservatoire, quelle fraîcheur ! Quelle élégance agile de la pensée ! S'il ne me reste plus que cela, je pense que j'arriverai à en vivre : un peu de musique, un peu de lecture... vivre sans moyens mais en compagnie de ce que l'être humain à produit de beau.

Jeudi 14 février 1991 - 9h

La neige tombe. Ce matin j'ai levé les volets roulants pour la regarder tomber. Cette neige, qui n'est plus souvent au rendez-vous de l'hiver, me rappelle les hivers de mon enfance ou il en avait beaucoup. C'est doux et paisible, mais on ne peut l'apprécier que si l'on est bien chauffé. Je vois aussi un hiver quand je prends le métro sur l'affiche d'un film nommé "misery". C'est, je crois, un film d'horreur fantastique, mais l'affiche qui représente une maison isolée dans un bois de sapins sous la neige, exprime une telle quiétude. C'est l'utérus, à partir duquel le monde peut être vu comme beau parce qu'on est protégé de ses rigueurs. Et naturellement ce lieu me fait envie. Comme j'avais pensé au centre de la Sibérie en hiver, quand j'ai eu compris que celle qu'on appelait "ma femme" ne m'aimait pas, je pense maintenant à la forêt du Nord de l'Amérique. Ce serait la fin de la vie, "le paradis blanc" comme dit la chanson, une mort propre exempte de putréfaction, blanche de notre innocence retrouvée.

Vendredi 15 février 1991 - 23h

Ce soir Micheline et moi avons gagné le premier prix à la soirée costumée de l'école de danse pour notre démonstration de bourrée en costume auvergnat. Si peut que ce soit, cela nous à fait un bien immense à elle comme à moi. Nous nous sommes quittés détendus et d'excellente humeur. Il me faudrait d'autres succès, même modestes, pour retrouver cet effet de joie, cette confiance en soi qui apaise et qui m'a tant fait défaut dans ma vie. Mais les succès, il faut les mériter, et où les trouver ?

Samedi 16 février 1991 - 24h

Ma pauvre plante verte (presque un buisson, dont j'ignore le nom) est bien mal en point. Je l'ai rentrée un peut trop tard, constatant le gel de la terre dans son pot. Je suppose que le gel l'a privé d'eau car toutes les feuilles sont desséchées. J'espère qu'elle s'en tirera. Le petit boulot, mon fils spirituel, est en bonne santé lui, la chaleur de l'intérieur a même fait éclore quelques bourgeons au sommet. Je l'ai remis dehors illico, afin de calmer ses ardeurs un peu trop précoces. Mais je m'aperçois que j'ai encore des progrès à faire pour être un père correct pour mes plantes. Etre un père c'est cela je crois : veiller sur d'autres vies sans qu'il y ait de réciprocité. C'est un beau rôle, qui rapproche l'homme de Dieu.

Dimanche 17 février 1991 - 21h

Jean-Pierre vient de m'appeler involontairement, par la facétie de son répertoire électronique qu'il était en train de démonter. Après quelques minutes d'une conversation assez pataude il m'a apprit qu'il prenait des tranquillisants. Je me suis alors lancé dans un long développement pour lui expliquer qu'il devrait adopter une activité de loisir, sportive ou autre, que la danse m'avait sauvé, que la musique va me changer la vie... Et patati et patata. Quand me débarrasserai-je donc de ma compulsion à jouer les Saint-Bernard, avec laquelle j'emmerde mes contemporains ?

Lundi 18 février 1991 - 22h

L'eau coule sous les ponts et la guerre du Golfe dans les communiqués. J'ai l'impression que cela n'intéresse plus personne. La baudruche médiatique s'est dégonflée et l'on dirait que tout est dit déjà. Les affaires vont mieux car la bourse semble avoir gagné la guerre. Ma première réaction fut de me laisser aller à un sentiment de détente et d'euphorie, puis quand j'ai glissé incontinent vers les plans sur la comète, la réaction s'est produite. Maintenant je suis contracté, car si cela marche mieux et que ça peut marcher, il va falloir que ça marche. Fini l'insouciance, fini la jeunesse, adieu l'enfance... Bonjour l'enfance des autres si jamais ça marchait très fort. Mais nous n'en sommes pas encore là.

Mardi 19 février 1991 - 8h

Ce matin je me sens particulièrement en forme. C'est une question d'appétit. L'appétit qui vient avec l'espoir. L'espoir de nourrir enfin son appétit. Cela me rappel un mot entendu dans un cocktail de presse, comme quoi le plaisir était synonyme de profit, y compris le profit intellectuel. Contrairement à ce que j'ai toujours voulu croire, Il doit y avoir quelque chose comme çà, malgré la formulation de mauvais goût. Les rodomontades de l'Irak, qui déclare notamment que la garde républicaine de Saddam Hussein n'a subit que des dommages mineurs, sans commune mesure avec l'ampleur des bombardements, le fait apparaître de plus en plus comme un épouvantail aux yeux de l'opinion occidentale qui a eu si peur il y a quelques semaines. La bourse va continuer à monter.

Mercredi 20 février 1991 - 10h

Ce pauvre Saddam Hussein est aux abois, on rapporte son amaigrissement et son calme face à la tempête. La radio rapporte aussi les commentaires de la presse écrite. Le ton monte, et les journalistes de ci et de là ne veulent pas (ils expriment l'opinion de ceux qu'ils sont censés informer) que Saddam s'en tire au bon compte d'un cesser le feu vite fait sur le gaz, qui nous frustrerait de la victoire. Quand le parti de la guerre fait les yeux doux à la paix, le parti de la paix s'égare à faire les yeux doux à la guerre. La guerre est un beau théâtre du désir. Pour exprimer l'extrême versatilité du désir, comme à la danse : un pas en avant, un pas en arrière, un pas à gauche, un pas à droite... toujours changeant, toujours déçu, toujours cherchant sans jamais trouver.

Jeudi 21 février 1991 - 14h

La voisine du dessous vient de m'appeler pour me dire que ma musique la gène. Je lui ai promis de faire un effort. Je lui aussi dit que je passerai me rendre compte. C'est dans la capacité de gérer ces petits problèmes au quotidien que je mesure mes progrès et le desserrement de l'étau de la maladie mentale. En fait, une dose énorme d'agressivité est nécessaire pour gérer les petits problèmes. Il faut qu'elle soit contenue, canalisée, orientée dans le bon sens, avec bon sens ; mais sans elle rien n'est possible. Sans elle, le voisin vous met en pièces, l'absence de réponse fonctionne comme un aspirateur à haine, la seule référence à une loi morale désincarnée, sans démonstration concrète de force, sonne comme un défi du vilain au seigneur et fait briller l'éclat du meurtre dans les yeux de celui qui abuse pourtant de la situation. C'est au bout de ce processus, quand il s'aperçoit qu'il est incapable de faire valoir à son bénéfice, les droits les plus élémentaires dont chacun semble jouir de naissance, que, dans un affreux basculement, le fou devient furieux.

Vendredi 22 février 1991 - 9h

Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix en Irak aux hommes de bonne volonté. Je me suis laissé dire à mon Noël chez les jésuites que "les hommes de bonne volonté" se révèlent être, à la lumière d'une nouvelle traduction, "les hommes que Dieu aime". Cela change tout ! Est-ce que Dieu m'aime ? Je dirais volontiers qu'il m'a détesté depuis le premier jour, car comment penser que Dieu aime les enfants que leurs parents n'aime pas. Saddam Hussein a eu la chance d'être orphelin (comme dit Jules Renard) c'est pourquoi il peut penser que Dieu l'aime. On pourrait dire même pour paraphraser la célèbre formule : "aime-toi, Dieu t'aimera". C'est un peu la position des protestants, avec leur "si je réussis, cela prouve que Dieu m'aime. Mais il apparaît aussitôt une certaine contradiction avec le principe : "repens toi et Dieu te pardonnera". Pour en revenir au plan de paix soviéto-irakien, événement de la veille au soir, cette affaire du moyen-orient révèle à mes yeux écaillés toutes les subtilités de la vie en société. Que la guerre et la diplomatie ne font qu'un et que toute victoire doit être à la fois physique et morale pour avoir droit de cité ! La folie, dont je viens, consiste justement à vouloir aboutir par un seul moyen, en jouant sur un seul registre : soit convaincre, soit contraindre ; soit aimer, soit haïr.

Samedi 23 février 1991 - 21h

Je pense encore à ce fou romantique là-bas qui mène sa partie d'enfer. Un enfer dont il serait le prince et les autres, qu'il entraîne avec lui, les damnés. Et moi sur ma moquette, est-ce que je ne suis pas aussi isolé que lui. Je ne roule que pour moi. Pour que continue de vivre ce qui fait qu'il y a “moi”. Et même, si possible, qu'il s'étende et prospère. Pour cela il faut considérer l'autre comme responsable de lui-même (de son moi), comme il en use pour moi. Chacun pour soi ! Pour en sortir, il faut d'abord y entrer. C'est ce que j'avais négligé de faire, dans ma quête de l'impossible fusion. N'y jamais entrer, c'est peut-être le Christ, ou au moins un saint. Pour moi j'ai l'impression que je n'étais qu'un fou, qu'on considérait au mieux comme un faible. Je m'aperçois maintenant combien j'ai appris dans ma solitude des dernières années. Je suis passé de l'autre côté du miroir. Est-ce que cette marche solitaire me mène vers l'autre, ou est-ce vers le bout du chemin ?

Dimanche 24 février 1991 - 22h

L'offensive terrestre à commencée au Koweit et en Irak. Tout se déroule pour le mieux des coalisés et si l'on y va par là tout semble prendre le chemin d'être terminé dans la semaine, il y a même des gens pour l'annoncer. Il y en a d'autres pour dire de se méfier. Je n'arrive pas à me faire une idée de ce qui va se passer. Que tout continue comme cela sans accroc paraît cependant impossible ! Il me semble que cela devrait durer encore au moins quinze jours et qu'il devrait y avoir encore une grosse surprise. Je me sens comme ces militaires qui combattent, ma situation ne me permet pas de rechercher la sécurité, il va falloir avancer, prendre des risques. C'est une sensation de tous le corps. Comme dit Freud, la vie retrouve tout son contenu.

Lundi 25 février 1991 - 22h

La guerre marche bien pour les coalisés, si bien même qu'il est impossible d'imaginer le moindre retournement. C'est pour cela qu'il faut s'y préparer... Voilà, sans doute, qui est parler en vrai contrarien. Il semble que je vais m'en tirer ce coup-ci et retomber sur mes pieds. Je travaille parce que j'y crois. Est-ce que cela durera et où est-ce que cela me mènera ? Me battre seul, m'enrichir, réussir. Etre indépendant. Finalement être raisonnablement riche, cultivé sûr de soi. Maîtriser la question économique dans la sérénité. Ne dépendre de personne et apparaître avec un léger mystère et beaucoup de style. Etre pour parler faussement élégamment : "celui qui se débrouille très bien". J'aurais tant aimé être cet homme-là. Peut-être devrais-je dire : j'aimerais tant... Aujourd'hui Laurence, l'attachée presse de T..., m'a dit (au téléphone) qu'elle m'appellerait pour qu'on fasse quelque chose. Ca alors !

Mardi 26 février 1991 - 23h

Je n'avais encore rien trouvé à mettre dans mon journal ce soir. Allongé dans sur lit dans le noir, l'idée m'est venu de transférer mon bureau dans la chambre d'à côté qui reste inoccupée. Cela me permettra de rendre la pièce qui me sert actuellement de bureau à sa vocation première de chambre d'ami avec sa salle d'eau et cabinet attenant. Ce faisant, je pourrais y loger la jeune fille au pair japonaise que j'appelle de mes voeux (les sushi servi en kimono), puisque la chambre sera pratiquement indépendante, avec l'accès par le jardin. Je me rappelle que j'avais éliminé cette possibilité quand je me suis installé ici parce que je voulais garder une chambre pour les enfants ! ... les enfants qui sont là dans mes rêves. Vanitas, vanitatum...

Mercredi 27 février 1991 - 20h

La guerre est en train de tourner court. Ce qui coupe toute profondeur stratégique à mes spéculations. Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? Peut-être me montrer très prudent en attendant d'en savoir plus... ou peut-être pas. Ce qui me tombe dessus ce soir, ce n'est pas nouveau, c'est que je n'ai encore rien fait de ma vie. Quarante-huit ans et zéro de résultat. J'espère quand même n'en avoir pas moins fait que mes parents naturels qui m'ont fait moi. Ils m'ont fait pour ne pas m'aimer, et s'il y a une justice, j'ai fait plus en ne faisant rien. Rien, peut-être parce que j'ai aimé... j'ai aimé une femme... une femme qui ne m'aimait pas sans que je m'en rende compte... elle me posait problème sur problème, me mentait tous les jours, me trahissait, mais je ne comprenais pas qu'il n'y avait pas d'amour là... trop habitué à son absence. Je ne pouvais mes bras ne pouvaient s'appuyer sur aucun amour (comme dans la chanson, le poème) et je ne le voyais pas. Je croyais qu'à deux nous ferions, et nous aurions fait si nous avions bien été deux. Mais nous n'avons rien fait.

Jeudi 28 février 1991 - 22h

Ce soir, je pense au film La Bandera, et au personnage de Jean Gabin dont j'ai exceptionnellement apprécié l'interprétation. Son impuissance, quand, pour avoir cru trouver un peu d'affection il se fait voler son portefeuille. Démuni, sans papiers, il ne lui reste plus qu'à s'engager dans la légion... et il meure au combat. La vie c'est aussi bête que ça ! C'est ce que montrait si bien le film. Et je pense que la mienne est aussi bête. Je me demande seulement pourquoi elle dure depuis si longtemps. Et semble devoir durer encore, à seule fin de m'entraîner dans un sillage d'impuissances dans l'onde de la médiocrité. Un flot indistinct où je surnage, tel un bouchon de liège qui ne peut pas plus couler, que cesser de se faire ballotter.

Vendredi 1 mars 1991 - 8h

Ce soir je passe la médaille d'argent à l'école de danse. C'est peu de chose, mais tout de même cela exige d'être pris au sérieux pour réussir. D'une part ce n'est que justice pour cet art, et de plus c'est dynamisant pour les autres défis qui se posent à moi. Mes petits défis bien étriqués : déplacer mon bureau sur la cour et libérer la pièce sur le devant pour en faire la chambre de la jeune fille au pair ; trouver la perle du Japon et vivre dans un appartement soigné ; mettre de l'ordre dans mes comptes ; finir de me faire ravaler la façade ; lancer une nouvelle lettre... Ca suffit pour un temps, mais quand j'aurais fait tout ça ce ne sera pas fini. Comme je n'en attends pas de retombées jouissives directes, il faut faire pour le plaisir de faire. La vie, je trouve, consiste à faire le ménage à tous les niveaux : ranger. Une vie rangée c'est une vie passée à ranger. Je suis heureux quand j'ai le sentiment d'avoir, bien travaillé, d'avoir abattu beaucoup de besogne... comme tout le monde. Il me manque de travailler pour quelqu'un, et parfois j'ai envie de fuir (à nouveau) de me retirer... dans une maison sous la neige ! Ecrire mes rêves.

Samedi 2 mars 1991 - 10h

Hier j'ai présenté les médailles d'argent dans les danses latines et standards. Pour les latines ça allait (la danse a révélé mon tempérament profondément latin) mais pour les standards c'était moins évident, lorsqu'une confidence de couloir, de notre chère professeur et examinatrice pour l'occasion, m'a révélé que c'était dans la poche. Une autre confidence, de Micheline celle-là, sur mon évolution depuis trois ans, me donne à réfléchir. Elle me laisse croire que l'homme blessé, brisé, re-brisé même sur ses anciennes brisures, cassures d'enfance, tous rêves enfuis, qui était venu, dans cette école, trouver des moyens pour un nouveau départ..., cet homme-là a laissé la place à un autre. C'est l'homme qui porte le smoking. Mais, bien sûr, le smoking n'est rien. Il faut le porter à l'intérieur, c'est-à-dire assumer la volonté d'être beau et de plaire. Il faut aussi que cette volonté soit distanciée et ne se préoccupe pas d'un rendu mesurable, pour atteindre au degré de cette formule fascinante : "le style c'est l'homme."

Dimanche 3 mars 1991 - 23h

Serge Gainsbourg n'est plus mais son panégyrique, en revanche, se porte bien sur les ondes. Il est mort comme il a vécu, entouré d'une chaude affection. Peut-être mourrons-nous tous comme nous avons vécu. Mon père naturel dans la trouille et l'impudeur. Mes parents de coeur, sans faire d'histoire, sans en appeler au peuple et, je le crains, seuls, très seuls, éloignés, l'un de l'autre par les années, et de moi par la malignité du destin et mon insuffisance. Qu'en sera-t-il de moi ? Il ne serait que juste que je partage leur destin... dans la mort puisque je n'ai pu le faire dans la vie. Mourir et les revoir, et avoir avec Doudou la conversation que nous n'avons jamais eue... Quel beau rêve puéril !

Lundi 4 mars 1991 - 23h

Je suis presque arrivé à faire ma déclaration d'impôts. Voilà une chose que je n'ai jamais pu faire, du moins seul. Mais j'y arriverais. Dans de telles circonstances, j'ai le très vif sentiment d'être un marginal involontaire, mais qui sait, c'est peut-être la seule façon d'être marginal ? Je voudrais faire comme tout le monde : faire ma déclaration d'impôt, avoir une famille... mais cela m'échappe toujours d'une façon ou d'une autre. Là comme ailleurs je crois voir un destin : le destin de celui qui n'est pas venu au monde mais tombé à côté. Enfin, ne dramatisons pas, car pour ce qui est la déclaration d'impôts je vaincrais le destin.

Mardi 5 mars 1991 - 23h

Je me suis acheté un deuxième smoking à l'Annexe pour me récompenser de n'être pas ruiné. Bleu à chevrons, un peu plus fantaisie que le noir précédent, il me plaît davantage et coûte moins cher... Après les fêtes il y a eu baisse sur les smokings. J'avais payé le noir mille trois cent francs et je trouvais déjà cela bon marché, maintenant ils valent tous sept cent cinquante francs. Cette parabole assez futile sur les smokings me paraît contenir la vérité de la bourse des valeurs (voire même au-delà) : ce n'est pas parce qu'une valeur n'est pas chère à un moment donné, qu'elle ne sera pas moins chère un peu plus tard. Les cracks nous l'apprennent. Le jeu en bourse est une philosophie, pour être contrarien il faut être détaché des choses de ce monde. Si cela rapporte, ce n'est qu'un avatar du grand paradoxe de l'existence.

Mercredi 6 mars 1991 - 22h

Bien, me revoilà dans mon lit face à l'écran de l'ordinateur, face à mon journal, face à moi-même. J'ai ma journée dans les jambes et je me sens bien. La vie m'entraîne à toute vitesse, la guerre du golfe est finie et le printemps est à sa porte. La semaine prochaine je serai à Hanovre pour la foire, comme chaque année et l'été va arriver à grands pas avec le temps des les vacances : un concept, pour moi, à réinventer. Je ne sais pas si je pourrais le réinventer cette année. J'en doute un peu étant donné mes projets d'implants. Et puisque j'en suis là, autant en finir le plus vite possible. J'ai aussi encore des travaux à finir dans l'appartement pour pouvoir y vivre comme j'en ai rêvé. "Aime-moi, comme j'en ai rêvé." C’est ce que je chante à la vie et quand les vacances reviendront ce seront peut-être les premières de ma vie. C'est ce que j'espère en tout cas.

Jeudi 7 mars 1991 - 22h

La bourse monte et, comme toujours dans ce cas là, on se demande quand ça va se terminer. Je suis confortablement investi à quarante pour cent. Maintenant, ayant derrière moi les épreuves de la guerre du golfe, limitées au seul domaine boursier dans mon cas, je me sens complètement dépucelé. Et bien qu'il soit trop tôt pour tirer des conclusions, l'idée que je sois maintenant capable d'être un spéculateur, à peu près valable, me plaît énormément. Le penser n'est rien bien sûr, il va falloir le prouver. J'adore ce que je brûlais, mais si cela pouvait marcher je suis sûr que cela m'ouvrirait la porte d'autres succès.

Vendredi 8 mars 1991 - 23h

D'après la conversation que je viens d'avoir avec Micheline au sortir de la soirée dansante, et de ce qu'elle m'a appris, mon école est foutue. Du moins penche-t-elle du côté de tant pire, l'ambiance risque de se dégrader rapidement et élèves qui restent encore fuir comme les autres. Je dis mon école parce que déjà c'était ma famille : dans ma quête de vouloir la trouver partout pour ne l'avoir trouvée naguère nulle part et de ne la trouver maintenant nulle part pour la peine de la chercher partout. Il me faut encore apprendre à assumer cette perte permanente qui fait partie de la vie. Et je repense à ce propos au besoin d'immuabilité constaté chez les autistes. Leur moi inclut l'environnement, ils ne peuvent donc pas jouer un objet du désir contre un autre, comme c'est la vie des gens normaux pour qui le moi reste immuable.

Samedi 9 mars 1991 - 22h

Ce matin je suis allé courir, seul, au parc de Sceaux, j'en suis revenu avec la fièvre. Couché sur mon lit de douleur, le soir venu, ne voilà-t-il pas que retentit la sonnette. J'ai d'abord cru qu'il s'agissait de Jean-Pierre, l'impromptu de service. Non c'était mon frère, accompagné de sa moitié (la moitié de son poids, car elle ne doit pas faire le centième de ses décisions). Il venait me mettre au courant que notre cousine avait été mise sous tutelle, ou sous curatelle, à sa demande. Pas très bien portant, j'ai recueilli d'une oreille distraite détails imprécis de l'affaire. Le sens de sa visite s'est néanmoins révélé sur le pas de la porte lorsque, tel le lieutenant Colombo, il retrouvait in extremis la question importante : à savoir si mon accord lui était acquis. Il a eu l'air surpris d'apprendre qu'il ne lui était pas. Sa rhétorique m'a appris, pêle-mêle, que s'il faisait tout ça c'est qu'on lui avait demandé, mais qu'il était néanmoins convaincu du bien fondé de la démarche : "c'est mon opinion et je la partage." m'a-t-il dit textuellement et sans rire. Pour finir par cet argument, à son sens imparable, que si je voulais me charger de l'affaire, tout ce que je ferais sera ipso facto bien à ses yeux. Voilà un engagement qu'il ne lui coûte pas cher de prendre !

Dimanche 10 mars 1991 - 22h

Comme hier le jogging m'avait donné la fièvre, je me suis bercé de l'illusion que, n'en faisant pas, je rattraperai mon retard aujourd'hui... Formule vide de sens. J'ai travaillé mais tout reste à faire. Dans cette vie je suis tout le contraire d'être en vacance. Chaque jour j'essaye, mais est-ce que j'arrive ? J'en arrive à penser, en tout cas, que : "essayer c'est parvenir". C'est au moins être vivant. Et cela, j'ai attendu longtemps, mais maintenant ça me plaît d'être vivant. Etre vivant c'est être prêt à cueillir les fruits de la providence.

Lundi 11 mars 1991 - 20h

James Baker est en Israël et les prémisses d'un nouveau conflit en profitent pour s'exprimer comme le jus de l'humanité. Une guerre chasse l'autre. Ne viens-je pas de lire dans mon Histoire du Monde que Charles Quint, le saint empereur romain germanique (chef temporel de la chrétienté) a joué tous les rôles et notamment celui d'Alaric roi des Vandales, en faisant mettre à sac Rome. Je suis content d'être tous les jours sur le pont du navire, à scruter la mer et le ciel, et de faire le point la nuit d'après les étoiles. Mais ce n'est que le navire de moi-même : capitaine d'un vaisseau fantôme. Le Hollandais volant c'est moi. C'est la vie et en même temps ce n'est pas la vie. Où sont-ils les hommes qui essayent de faire mieux, de faire pour le mieux, capables de créer le bonheur pour les leurs et de jouir de la liberté d'autrui. Où qu'ils soient, je suis avec eux.

Mardi 12 mars 1991 - 20h

J'ai mis le réveil à trois heures et demie. Demain matin je m'envole pour Hanovre. Cette rupture dans mes habitudes, y compris de sommeil, me plaît. Le malheur est que j'ai beaucoup de travail en retard et que j'en ai mauvaise conscience, ayant l'impression d'avoir musardé ces derniers jours. Mais si j'en crois Jerome K. Jerome : "ne rien faire n'est vraiment agréable que lorsque l'on a beaucoup de travail en retard", je crois que je devrais prendre des vacances. Cependant ce n'est pas ce que je vais faire à Hanovre, mais j'y songe. En tout cas je commence à comprendre à quelle vie j'ai échappé, autant qu'elle m'a échappé. Dès la jeunesse, un métier passionnant, une femme passionnée, une famille grandissante... Mon rêve. je n'aurais pas eu le temps de déprimer, mais est-ce que j'aurai eu le temps de penser ?

Mercredi 13 mars 1991 - 24h

La foire de Hanovre est un immense complexe dans lequel on se perdrait aisément. J'y viens pour traiter mes affaires, toutes sortes d'affaires. En particulier, j'avais l'intention de me renseigner sur l'évolution de T..., ma valeur spéculative favorite. Elle m'aura au moins appris la difficulté du jeu spéculatif, celle-là, car à côté de ce que j'ai gagné avec elle, quel manque à gagner ! D'ailleurs ça continue, un de mes informateurs et à Paris et l'autre est couché avec une rage de dents. D'information point !

Jeudi 14 mars 1991 - 24h

Me voilà de retour après mon double voyage, parti avec S... je suis revenu avec C... dans leur petit jet. Ils se sont montrés charmants et cela doit me faire un abonné de plus. Voilà mon business : je me fais inviter pour me faire informer-déformer, moi et les autres, on nous bichonne, on nous traite au restaurant, à l'hôtel, on nous ballade en petit jet d'affaires, pour finir, on nous fait des cadeaux (une cravate, un stylo, un truc, un machin...) et, en plus, c'est après tout ça que ma feuille de chou commence à leur paraître intéressante et qu'ils s'abonnent. Eux sont charmants et moi je suis un pique-assiette professionnel.

Vendredi 15 mars 1991 - 24h

Ce matin coup de téléphone d'Anne A., la petite attachée de presse de S... se demandait où j'étais passé dans la soirée de mercredi. J'ai dû lui avouer que j'avais filé à l'anglaise ayant la migraine, toutes choses exactes. J'ai toutefois omis de mentionner que je suis allé au rendez-vous à dîner de C.... Bien que j'aie annoncé que je ne rentrais pas à Paris avec eux, elle aurait pu en concevoir quelque jalousie. Elle m'étonne cette petite mignonne, avec son intérêt tout maternel... Je ne crache pas dessus même si j'aimerais un complément plus sensuel. Mais n'est-ce pas là simplement l'expression d'une grande conscience professionnelle doublée d'un intérêt général pour autrui ?

Samedi 16 mars 1991 - 9h

Ceux qui prennent de la drogue passent sans doute à côté du fait que nous sommes drogués naturellement, comme Freud l'avait pressenti (dans Malaise dans la Civilisation) avant que ne soient découvertes les endorphines. Pour moi cela s'exprime par des bouffées d'optimisme où j'oublie la dureté de la réalité. Je me prends à faire des projets d'avenir petitement grandioses, comme si les choses pouvaient évoluer comme je l'escompte. En fait, cet état est privilégié car il fait passer le temps relativement agréablement et les bénéfices escomptés valant bien un effort, on se démène et on en récolte malgré tout un petit quelque chose à la fin du compte. Evidemment ces mouvements mystérieux de la chimie organique et des sentiments, produisent, après le flux, le reflux, et il faut alors faire avec les hypothèses inverses. Là, par exemple, je m'aperçois brutalement de l'absence de résultat. Je suis un plan qui n'est pas mal, comme tous les plans... en théorie. En tout cas je n'en ai pas d'autres. Et malgré des difficultés imprévues qui surgissent sans cesse et freine mon mouvement, j'avance. Quand je dis que j'avance, cela veut dire que, bien que ralenti, le plan se déroule et que j'en parcoure les étapes : je progresse dans la danse, l'appartement s'installe peu à peu, je me fais replanter les cheveux, et j'ai fait quelques minuscules progrès dans la gestion de mon patrimoine. Cela peut paraître bien mesquin, c'est normal puisque rien de tout cela ne sont des fins en soi. Ce sont les moyens que je dois mettre en oeuvre pour pouvoir vivre dans la dignité. Et cela tourne au paradoxe que c'est en me perdant dans l'élaboration des moyens, dans cette lutte qui atteste de mon désir de vivre dans la dignité, que j'y parviens à défaut de toute autre réalisation.

Dimanche 17 mars 1991 - 10h

Aujourd'hui j'ai de nouveau l'impression de faire du sur-place, d'avancer vers ma fin sans approcher mes fins. L'envie me prend, une fois de plus de démissionner. Démissionner, pour moi c'est rejoindre l'absolu naturel, comme il est dit dans la chanson "je m'en irais dormir dans le paradis blanc". Un silence de neige (moins dure que la glace), où l'amour n'a plus sa place, sinon l'amour du Grand Tout. C'est un peu la quête qui est décrite dans le film Jeremiah Jonhson, que je vis naguère, et peut-être aussi celle de Danse avec les Loups, film récent qu'un article de magazine m'a donné envie de voir. C'est en fait une démarche mystique, qui implique que la vérité n'est pas de s'élever parmi les hommes, qu'elle ne se trouve pas là. L'étranger dans un pays en outre peu peuplé, n'est pas sollicité de jouer ce jeu-là. Il lui reste à rencontre Dieu et à saisir son incompréhensible dessein. C'est diablement tentant ! L'ennui est que je n'envisage cette échappée que comme une fuite, celle d'un vacancier écoeuré par la pollution morale, qui va vivre dans le pur de la rente de l'impur. C'est dire s'il n'y aura de rapport entre moi et les héros que je viens d'évoquer. En fait, contrairement à eux, je serais mort sans m'en apercevoir, si ce n'est que je m'en aperçois déjà.

Lundi 18 mars 1991 - 8h

Ce matin, extirpé tôt de mes rêves pour être jeté dans le monde par la physique, j'ai, dans cet entre-deux placé entre veille et sommeil, goûté la joie du contact physique avec mon lit. C'est une sensation qu'il est vain de vouloir prolonger car elle finit par disparaître pour laisser place à son contraire : une sensation de brûlure généralisée. Mais elle nous quitte pour nous revenir. C'est une impression qui s'adresse au corps entier, merveilleusement unifié dans son union avec la couche, où la peau se confond avec le velouté des draps, où les muscles s'unissent à la caresse de la couette légère comme une plume qu'elle est et où le squelette se fond dans l'élasticité du matelas. Il suffit d'avoir couché sur la dure et d'avoir ressenti de quelle façon le monde peut vous mettre à la porte du sommeil avec un "lève-toi et marche" bien peu chrétien, pour connaître dans cet instant privilégié du réveil le plus grand bonheur terrestre. Est-ce une réminiscence de l'utérus qui lui donne sa valeur ? C'est bien ainsi en tout cas que je puis l'imaginer : une enveloppe avec laquelle on ne fait qu'un. Est-ce du ventre de ma mère naturelle dont je garde l'éternelle nostalgie, alors qu'elle n'avait de cesse que de m'en voir sortir avant l'heure. Hélas, honte sur moi ! quand j'entends la chanson "Petit Frank" de l'enfant qui a perdu sa mère, c'est bien elle que je me représente, malgré tout le dégoût qu'elle m'inspire, et pas à l'autre, celle dont pourtant j'ai goûté le soyeux de l'amour.

Mardi 19 mars 1991 - 9h

Ce matin j'ai encore été tenté de faire la grève de la vie. Je l'ai faite pendant une heure. Encore une belle erreur d'évaluation s'est glissée dans mon jeu sur ce que sera l'avenir et mon avenir de spéculateur. Cela justifie pleinement un "retour freudien sur soi". Ce matin en me réveillant, j'en avais marre. Je voulais quelqu'un pour partager ma vie, une présence, une douceur, une consolation, un corps à étreindre pour ne plus me sentir seul dans l'immense univers. Tout cela serait bel et bon. Mais, outre le fait qu'il n'y a personne en vue (peu importe après tout, puisque la rencontre est un passage du rien au tout), lorsque j'ai cru en l'autre ce fut une spéculation qui s'est révélée plus désastreuse que tous mes pronostics boursiers. Sinon, bien que je ne puisse pas trop me l'expliquer, je ressens ma solitude plus durement parce que Christian m'a enfin révélé que la maladie dont il parle depuis des années est la sclérose en plaque. Voilà, à côté de l'amour trahit, de la ruine financière, une autre façon de perdre sa mise.

Mercredi 20 mars 1991 - 9h

Cette nuit j'ai rêvé qu'une femme m'offrait de faire l'amour. J'étais le reporter courageux qui revenait d'un voyage lointain les yeux pleins d'images et le coeur de blessures. Elle voulait être l'onguent de ces blessures et cela ne me suffisait pas. Même dans mes rêves qu'est-ce que je suis con ! Dans ma jeunesse cela m'est arrivé quelquefois de refuser l'amour offert... Comme ça, sans raison très précise, ou pour une toute petite raison. Au fond je crois que c'était pour garder une sensation de liberté face à la concupiscence. Aujourd'hui, l'amour est pour moi tout entier contenu dans cette phrase d'une chanson d'Eddie Michel que j'entends fréquemment à la radio : "tu m'attends dans ta robe blanche..." Quelle force évocatrice ! Quelle simplicité du sentiment ! Etre celui qu'on attend... ce que toute ma vie j'ai voulu être sans jamais y parvenir. Malgré tout, l'amour pour moi c'est encore et toujours la femme, et la femme c'est l'horizon.

Jeudi 21 mars 1991 - 9h

Hier j'ai eu une fringale de coups de téléphone, en partie provoquée par l'absence pour maladie de la prof de musique du conservatoire. J'ai appelé diverses personnes, dont Maryvonne ma troisième épouse avortée. Elle m'a appris qu'elle était amoureuse. Sur le coup, cela ne m'a pas laissé complètement indifférent, rien n'est jamais aussi mort qu'il en a l'air, mais maintenant c'est pour moi une affaire classée. La vie a ses droits, elle a ses exigences... Maryvonne poursuit son rêve de vie normale et de famille, comme je poursuis le mien. Elle repart avec l'ardeur de la jeunesse qui ne protège pas contre les chocs, et moi qui n'ai plus cette énergie-là... La rencontre est simplement impensable, aussi impensable que la mort à la différence près que celle-là est certaine alors que l'autre paraît impossible. Quand je me vois dans ma solitude aménagée, mon confortable train-train quotidien, comment penser que surviendra une comète pour me faire lever les yeux au ciel.

Vendredi 22 mars 1991 - 24h

Il m'arrive parfois de me sentir heureux de vivre. Cela me surprend toujours, d'abord parce que j'ai vécu toute la première partie de ma vie (jusqu'à ces dernières années) sans jamais connaître ce sentiment, ensuite parce que, ayant échoué à réaliser tous mes rêves de jeunesse, je ne vois pas tant qu'il ait là de quoi se sentir heureux. Mais tout de même, je continue. Depuis que j'ai compris que l'idée de mettre fin à ses jours peut être la cause, autant que la conséquence, de l'échec, je prends la vie comme une fatalité. Mais tout de même, je me demande, solitaire au tournant de la cinquantaine, où je serai dans dix ans.

Samedi 23 mars 1991 - 22h

J'ai fini mon numéro. Bien que je ne sois pas un artiste, je fais quand même mon numéro. Et lorsqu'il est fini c'est toujours un grand moment. Celui de Sigfried qui a terrassé le dragon. La récompense est que je vais pouvoir faire le point et lancer une grande vague d'assaut contre les citadelles qui m'empêche de passer. Un grand coup de faux sur les affaires à régler et une gerbe à mes pieds. Quel lyrisme ! En fait tous les jours j'en fait et tous les soirs je me redis que dans ma vie tout reste à faire. Il faut miser sur la durée. Tout est bien qui finit bien ! Et ce soir vers six heures en rentrant, dans l'entrée de l'immeuble j'ai connu un moment privilégié, où je me suis dit : "après tout j'y arriverai peut-être."

Dimanche 24 mars 1991 - 9h

Je me dis parfois, en m'appuyant sur Winnicott, que j'étais psychotique. Cela rend notamment compte du fait que je cherchais à inclure l'autre à mon moi. Ma femme, mon frère..., des gens qui, au gré de leur intérêt ou de leur fantaisie, avançaient sereinement vers ma destruction physique, moi je cherchais à les inclure pour neutraliser les dangers qu'ils recélaient. Evidemment, ils détestaient ça et ne m'en méprisaient que davantage, ne pouvant faire la comparaison avec une autre situation, où j'aurais assumé sans faille mon altérité. Aujourd'hui je suis guéri ; ce qui signifie que je peux répondre à la violence par la violence, si tel est mon choix.

Lundi 25 mars 1991 - 23h

Aujourd'hui j'ai déjeuné au Train Bleu, que je ne connaissais pas, avec V... J'ai peut-être résolu mon problème d'ordinateur, du moins David, le patron, m'a-t-il fait une ouverture. On verra au retour de sa tournée dans trois semaines. Nous avons parlé bourse, information et droit des affaires. Peu à peu je commence à piger ce monde-là. Mais quelle plaine immense à parcourir devant moi. J'ai bu un bourgogne blanc à table qui m'a collé une migraine que je traîne encore. Ces derniers temps, il suffit pratiquement que je sorte de chez moi un peu longtemps pour que j'attrape une migraine. Un sérieux handicap pour l'homme d'action que je voudrais être... Demain matin, en route pour Amsterdam... Aie, ma tête !

Mardi 26 mars 1991 - 14h

Bon, il n'y a pas d'Amsterdam, car j'ai raté l'avion. En arrivant presque à l'aéroport je me suis aperçu que je n'avais pas pris ma carte d'identité. Plutôt que de risquer le coup avec les garde-frontière néerlandais à l'arrivée j'ai préféré aller la chercher en quatrième, mais rien ne sert de courir... Les conséquences de cette erreur ne seront pas très graves, mais elle me démolit quand même pour la journée, car elle rappelle d'autres erreurs dont les conséquences ont été graves. Je voudrais vivre sans faire d'erreur, c'est puéril. Il faut savoir encaisser. Pour trouver un sens à cette journée hors du temps, je vais aller voir Danse avec les Loups.

Mardi 26 mars 1991 - 22h

J'ai vu et ça valait le déplacement. "Tout vient à point qui sait attendre", et même quand on attend plus ! Quand j'ai milité dans le comité français de soutien au Mouvement des Indiens d'Amérique, je n'ai pas pu faire grand chose, mais c'est pour cela que je me suis battu... J'aurais vécu assez vieux pour voir l'anti-western achevé. Après : Jeremiah Johnson, Little Big Man, Soldat Bleu et Un Homme Nommé Cheval, quelqu'un montre la victoire militaire des indiens sur l'armée, qui double la victoire morale du renégat, et fait se terminer l'histoire en happy end à l'américaine - en droite ligne de la tradition du conte de fée : ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants. Il fallait oser. Ce Kelvin Costner a osé être le Beaumarchais du rêve américain. En le couronnant d'Oscar, l'Amérique signe son arrêt de mort. Néanmoins, ce que le film ne dit pas clairement, c'est que les indiens étaient communistes et que c'est pour cela qu'on les a massacrés. Je ne sais plus quel tartuffe d'homme politique américain disait encore récemment que les Indiens dépérissaient de la même maladie que les Soviétiques. Il oubliait seulement qu'il avait fallu mener contre les premiers une guerre d'extermination pour les réduire à leur indigence actuelle. D'ailleurs, la chute du régime soviétique, et du communisme en plaqué et peut être le signal qu'attendait l'Amérique pour cesser de croire en elle-même. Ce film me réconcilie avec moi-même. Il montre bien (sans manichéisme excessif) la brutale crapulerie de la soldatesque. Le héros accède à tout ce dont j'ai toujours rêvé : l'union fusionnelle d'un moi collectif, qui se fond dans une alliance avec la nature, et avec bien sûr, en prime, l'amitié et l'amour. Quand moi je n'ai pratiqué que des fusions foireuses, et pour l'amour, je n'ai trouvé qu'un faux-cul (au figuré, vrai cul au propre, bien lavé et rond - ceci explique cela). J'aurai voulu (je veux toujours) une "maison" au sens de Ptat-hotep. Mais si j'avais fait mieux, est-ce que j'aurai voulu que mon fils fasse polytechnique et deviennent un cadre de la nation ? Je n'aurai pas voulu qu'il devienne un esclave en tout cas. Et qu'il y a-t-il donc en dehors de cette alternative ?

Mercredi 27 mars 1991 - 24h

Est-ce que j'enverrai tout promener, et moi-même, pour aller rejoindre les indiens (comme j'en avais rêvé naguère un peu vite), ou ce qu'il en reste. C'est tentant cette idée de retrouver la vie communautaire... que je n'ai jamais connue. J'avais autrefois brièvement penser aller la retrouver à Auroreville, l'Ashram de Pondichéry, mais il était déjà en pleine dégénérescence, alourdi de paris mystiques perdus. Je n'ai en revanche jamais songé à m'installer dans les pays staliniens, peu crédibles à mes yeux, et c'est tant mieux puisqu'ils ont maintenant mis leur clé communiste sous le paillasson du capitalisme. Les indiens me sont toujours apparus comme ceux qui vivaient le communisme sans idéologie, sans alternative malsaine, sans calcul... comme ce qu'on aime et avec quoi on se sent bien. Ils n'en sont pas morts, ne s'y sont par ruinés, ils n'y ont renoncé c'est l'Occident qui les a privé des moyens de le vivre, quand ce n'a pas été de la vie. Mais qu'en reste-t-il aujourd'hui ? C'est justement ce qu'il faudrait découvrir. Seulement en Amérique du Nord, je ne serais qu'un touriste... au mieux un petit écrivain-reporter et au pire un clochard. Il faudrait entamer cette quête en admettant d'emblée que, là non plus, je ne trouverai pas ma famille.

Jeudi 28 mars 1991 - 24h

Je lutte pour avancer, et c'est vraiment une lutte car tout tombe en panne. Hier soir, au conservatoire la prof de solfège était absente pour la deuxième fois consécutive. Avec mes deux absences à moi et les vacances qui les ont précédés, cela fait un mois et demi d'arrêt de ma formation musicale. Il ne me reste plus qu'à prendre mon élan pour l'année prochaine. Dans un autre domaine, le fisc n'a encore répondu à aucune de mes deux dernières lettres qui faisait état de l'urgence de la situation. Il va falloir le violer, reste à savoir comment. Et pour finir, l'atmosphère s'épaissi à l'école de danse. Notre charmant couple de professeurs se font et nous font, conjointement et côte à côte, "la tronche", sans avoir l'air de s'en rendre compte d'ailleurs mais en rendant compte, en revanche, du fait que l'amour a du plomb dans l'aile, ce qui arrive quand on tire trop... Cela m'attriste car je voudrais qu'autour de moi tout ne soit que grâce et harmonie, et puis il faudra peut-être que je me trouve une autre école. Enfin, pour faire la part du diable, c'est l'occasion de faire un brin de cours à ma charmante maîtresse de danse.

Vendredi 29 mars 1991 - 24h

L'actualité est redevenue plate comme une limande et lorsque j'entends les détails des démêlés du ballon rond, que les sportifs me pardonnent, je change de poste et revient à la musique. D'ailleurs, je suis sportif moi-même, grâce à la danse sportive (puisqu'elle est ainsi qualifiée). A la fois sport et art, la danse me fait atteindre un rêve que j'avais eu naguère, au pire temps de mon infortune, lorsque pouvant à peine marcher, je dévorais des yeux les champions de patinage artistiques que me montrait la télévision. Les couples surtout me fascinaient, car je voyais dans cette harmonie, de tout le corps exprimée, la réussite du couple par excellence, l'expression même de la confiance en l'autre. J'étais devant cette lucarne les yeux collés sur le bonheur inaccessible. Comme enfant j'étais, dans le froid de l'hiver, le nez collé sur les vitrines de Noël des grands magasins, admirant dans les jouets que je n'aurai pas, la représentation du bonheur familial que je n'avais pas et n'aurai pas non plus. Aujourd'hui, insensiblement, sans m'en rendre compte, j'ai réalisé une partie de mon rêve. C'est une réflexion de Christian qui m'a ouvert les yeux, lorsque ayant vu les championnats de danse sportive de Bercy à la télévision, il me félicitait de m'adonner à ce sport, qui exprimait la joie de vivre, mieux que le patinage artistique avec son allure mélodramatique.

Samedi 30 mars 1991 - 24h

Mon rêve me poursuit, mon rêve m'obsède. C'est la séduction que je vise. Par exemple séduire (mieux vaut tard que jamais) cette mère naturelle qui m'a abandonné nourrisson - ridicule excédent de bagage. Et qui m'a vu suant la misère morale, crasseux, décoiffé, mis comme l'as de pique, voûté à douze ans... sans s'émouvoir outre mesure. J'aimerais tant aujourd'hui lui apparaître à l'inverse et susciter son envie : de la beauté, de la jeunesse, de l'élégance, de la prestance, et de la distinction, qu'elle souhaite pour elle-même. Etre désirable enfin, pour tout avoir sans rien avoir mérité. Si je parvenais à l'atteindre et balayer son indifférence, ce serait peut-être commencer par le commencement. De la vulgarité de mon désir je dois m'accommoder puisqu'il en naît un effort qui n'est pas vulgaire. C'est le Dionysiaque et l'Apollinien. De ma vulgarité peut s'élever ma distinction, comme de la terre se nourrissent les fleurs.

Dimanche 31 mars 1991 - 12h

Je renoue de temps à autre avec les grasses matinées de ma jeunesse. Celles-ci, cependant sont moins collationnées et plus studieuses que celles-là. Je suis là, seul dans mon univers, à me remplir la tête comme on gave une oie. Je suis entouré de mes lectures. A gauche l'Histoire du Monde, qu'il me presse de finir, à droite Le Livre des Ruses, retombée de la guerre du Golfe, qui n'est pas ce que son titre laisse penser. Un peu plus loin, un numéro spécial de Notre Histoire, consacré aux jésuites. Toutes ces lectures, je les ressens comme nécessaires, et j'ai hâte de passer à d'autres qui me paraissent non moins nécessaires. Où cela va-t-il me mener ? Vous le saurez en écoutant les prochains épisodes de notre grand radio feuilleton : Signé Libris Furax.

Lundi 1 avril 1991 - 22h

Voilà un premier avril sans blague, sans poisson sauf les tranches panées que j'ai mangé à midi. D'ailleurs je n'ai pas envie de rigoler. J'ai fini de lire le règne de Louis XIV, je ne me rendais pas compte à quel point il avait été désastreux pour la France, qu'elle y avait perdu ses dernières chances dans la Belgique d'alors et en Amérique du Nord. C'était une France sans avenir qui entrait dans le 18ème siècle. Cela me fait repenser au film anglais sur Cromwell, où ce dernier, avant de devenir le chef de la révolution, envisage d'émigrer au Nouveau Monde pour, dit-il, assurer l'avenir de ses enfants. Je n'ai pas d'enfant, et je ne saurais pas non plus dans quel Nouveau Monde assurer leur avenir si j'en avais, cependant le problème est intéressant : où est l'avenir aujourd'hui ? Le fait qu'aucune réponse ne s'impose montre bien que nous nous trouvons à un tournant historique.

Mardi 2 avril 1991 - 24

Je commence à savoir bien danser. A peine ai-je dit cela que j'ai l'impression de l'avoir déjà dit une dizaine de fois. Mais ce que je veux dire cette fois, c'est que je commence à exécuter les enchaînements du troisième degré en faisant attention à chaque pas. Mais la danse me paraît maintenant facile dans son principe. La musique en revanche, pour le peu que j'en sache, me semble être une culture sans limites. J'espère me tromper, car il faut que j'apprenne. Je n'aurais jamais cru cela possible, mais exactement à l'inverse de l'enfant que j'étais, l'homme mûr que je suis n'a d'espoirs que dans ce qu'il va apprendre : en savoir plus pour vivre mieux, ou vivre Enfin : Sursum Corda !

Mercredi 3 avril 1991 - 21h

Les cours ont repris au conservatoire, ce soir la prof était là. C'est une joie et une souffrance d'aimer... la musique aussi bien. Désirer, apprendre et découvrir à chaque pas en avant, plus et toujours plus de complexité, je l'ai vécu avec la danse, je m'apprête à le vivre avec la musique. J'ai été condamné à mort, par Dieu, comme nous tous, mais aussi par ma mère, avant la naissance, et par ma femme qui ne voulait pas d'enfant de moi. Alors bien que ce soit apparemment en vain, avant que tout cela se dissolve, je ne veux pas être passé à côté de la beauté que l'homme a créée, lui qui est parfois si laid.

Jeudi 4 avril 1991 - 22h

Bon, je crois que pour la musique c'est parti. Aujourd'hui je me suis acheté une paire de baffles conseillée par Que Choisir, afin d'éduquer mon oreille dans de bonnes conditions, et la Méthode Rose (la première année de piano), conseillée par la prof du conservatoire, pour débuter sur mon clavier Yamaha. Malgré le nom de la méthode, ça ne va pas être tout rose. J'ai commencé et les souffrances ont commencé aussi. Ne dramatisons pas, ce ne sont pas les souffrances du Christ, mais c'est ce sentiment d'impuissance, qui est celui du petit enfant qui commence dans la vie, amplifié par la conscience de l'adulte qui peut comparer les situations. Mais c'est cette frustration, où plus exactement son acceptation, qui rend le progrès possible. Apprendre est un acte d'humilité.

Vendredi 5 avril 1991 - 9h

Pourquoi me suis-je mis à penser à mon frère naturel, avec autant de force. C'est la conjonction de ma lecture d'un des articles de Notre Histoire sur les jésuites (le rapport à l'autre), et le fait qu'il va falloir que je relance mon action sur la question des droits de succession qu'il n'a pas payés. A chacune de nos rencontres, où presque, il essaye de me faire dire que je suis un intellectuel. Il a du mal, car je ne me qualifie jamais ainsi, du fait que cette qualité ambiguë n'a pas de sens précis à mes yeux. Mais par des détours, des provocations, et en faisant les questions et les réponses, il essaye de m'amener à avouer ce "judaïsme de l'esprit" que je dissimulerais selon lui. A ces occasions, je sens la charge haineuse mal contenue qui ne demande que je lui ouvre ce canal pour s'épancher. En fait, ce mélange meurtrier de mépris et d'estime, a l'envie pour base. Et au-delà de ses axiomes de départ : qu'il n'est pas un intellectuel et que je le dédaigne pour cela, il y a, sous couvert de la haine des intellectuels (qui ne lui ont rien fait que je sache), la haine de celui qui lui a pris une partie de son espace affectif et matériel.

Samedi 6 avril 1991 - 13h

Ce soir, dîner dansant de l'école au Petit Robinson. Micheline, qui pose de la moquette aujourd'hui, ne viendra peut-être pas et, d'un côté, ce ne sera pas si mal car cela va m'obliger à sortir de mes habitudes pour inviter systématiquement l'une et l'autre. Comme me l'a dit Roland (après que j'eus fait innocemment danser le rock à Sandrine Bonnaire à la soirée dansante de l'école) : lorsque la cavalière ne sait pas danser, il faut faire les figures sans les pas. C'est bien joli, mais dans tout ça que reste-t-il de mes espoirs de rencontre de la belle inconnue, séduite par mon adresse à la danse et par ma dextérité à faire se mouvoir son corps dans l'espace et le temps ? Avec Sandrine Bonnaire, justement, cela n'avait pas mal marché, enfin dansé plutôt, elle suivait bien, sans accroc, et en plus elle me souriait, charmante, dans les mélis-mélos. Je suppose qu'il faut voir là la malléabilité de l'actrice ou mieux, son talent. Parce qu'avec les autres débutantes cela ne se passe habituellement pas si bien. C'est même souvent un désastre. Autre problème qui n'arrange pas mes affaires : dans les endroits publics où l'on danse, inviter une inconnue ne se fait guère, pour ne pas parler d'un inconnu. Il me resterait donc les soirées dansantes professionnelles mais depuis que je sais danser il n'y en a plus eu une seule, ou, pour n'avoir pas le choix la ressource de sortir en solitaire. Alors là, j'aurais vraiment l'impression d'avoir retrouvé ma jeunesse. Sinon, il me reste encore à me consoler avec l'art pour l'art.

Dimanche 7 avril 1991 - 21h

Voilà un week-end de passé, avec un peu de repos glissé entre les actes nécessaires. J'ai enfin pu pendre les doubles rideaux à ma fenêtre, ma nièce finnoise m'ayant fait, sur sa machine à coudre, l'ourlet en bas qui me manquait. Comme Rodolphe était en conversation téléphonique avec son père il me l'a passé. Je l'ai fait rire, d'une manière qui m'a étonnée, avec un "coucou salut"... Il m'a annoncé, avec ses détours habituels, que notre cousine avait l'intention de se marier. Cela le préoccupe beaucoup... J'assure au quotidien. Je fais tout ce qu'il y a à faire, bien que moins vite que je ne le voudrais. La vie suit son cours inlassable. Mais ce soir je voudrais m'évader. Comme dans mes lectures de jeunesse : la science fiction, les cyborgs dans leurs vaisseaux spatiaux, la marine galactique. "Espace, frontière de l'infini..." A vingt ans, j'aurais été enseigne, aujourd'hui je veux être Grand Amiral (moi fils de la terre) d'une flotte sidérale exotique, et partir vers les aventures ineffables d'une guerre incommensurablement lointaine, voir l'incroyable, connaître l'inimaginable, et n'en jamais revenir. Je suis guéri de toi que j'ai aimée et la mort ne me fait pas peur.

Lundi 8 avril 1991 - 21h

La guerre du Golfe aura eu du bon puisque le monde semble en avoir découvert les Kurdes. Si ce peuple menacé d'extermination depuis un demi siècle au moins pouvait accéder à l'indépendance nationale, il faudrait appeler cela un miracle. Pour le moment ils sont (et c'est la chance qu'ils ont) devenus un enjeu dans la politique occidentale. A mesure que je vieillis, que je progresse dans la solitude, j'abandonne ma position autistique et son besoin d'immuabilité (l'utérus fait monde) et je découvre un monde étonnamment changeant. J'ai la conviction que de grands bouleversements sont devant nous. Je n'arrive pas encore à les imaginer, mais il me tarde de les connaître. Ca, c'est le contraire de la dépression !

Mardi 9 avril 1991 - 24h

Je m'agite, le corps et l'esprit, et plus j'en fais, plus j'en ai à faire. Le temps devant moi se raccourci à chaque jour qui passe. Pas parce que j'ai un jour de moins, mais parce que je ré-échelonne vers l'avant l'échéancier de mes projets. Avec mon Histoire du Monde, j'en ai encore pour un mois ou deux. Dès que j'aurai fini, je me mettrai à l'Histoire des Faits Economiques et Sociaux, en six volumes, et les lectures annexes se multiplient. Tout ça dans la noble intention de faire quelque chose de ma vie. En ferai-je quelque chose ? La question reste pendante. J'admire ceux qui ont fait quelque chose bien que mort jeunes, comme l'histoire nous en donne des exemples. Je pense à Mozart et à Baudoin IV le roi lépreux, mais combien d'autres ? Leurs exemples me rendent plus pénible l'idée que je vais peut-être vivre longtemps à ne rien faire de bon.

Mercredi 10 avril 1991 - 24h

D'une certaine façon, je retombe toujours sur les mêmes questions. C'est comme la presse financière qui semble parler toujours de la même chose. Quand je lis (dans l'Histoire du Monde) que dans la déclaration d'indépendance des États-unis, Jefferson avait écrit que les hommes avaient été doués par le créateur de certains droits inaliénables, où l'on devait placer au premier rang, la vie, la liberté et la recherche du bonheur ; il me saute à la figure que mes parents naturels m'ont refusé précisément ces trois droits inaliénables. Alors il faut relativiser, car ces droits sont tout aussi bien ce qui est refusé aux Kurdes par leurs voisins Arabes, Turcs et Persans. Mais ce à quoi je n'arrive pas à me faire, c'est que ce refus a été pour moi la première nouvelle du monde, mon évangile en quelque sorte. Et ces deux-là (ces trois-là, avec le frère, sorte de Kapo), comment les imaginer ? Quel sens donner à ce désir d'enfanter la souffrance ?

Jeudi 11 avril 1991 - 9h

Si je dis : "Je vis", et que je considère cette vie comme un don de Dieu que je dois préserver, sinon à tous prix du moins dans les limites permises par la morale, ma vie déjà ne m'appartient plus. Et pour bien faire, je dois effectivement avoir des enfants, si je le peux, afin de perpétuer le don, conformément aux desseins divins de ce grand culte de fécondité. Partant de là je dois travailler pour établir les moyens de la survie de ma famille pour laquelle je suis le représentant de Dieu sur la terre, etc., etc. Si en revanche ma vie m'importe peu, ou me paraît sans valeur, l'éternité, de seule solution, devient une absurdité. Et il ne me reste plus qu'à consumer mon énergie et consommer le monde et le temps qui passe dans une quête perpétuelle de jouissance. Mais ce faisant, j'entre dans une spirale quelque peu infernale. L'autodestruction est un plaisir dans la mesure où elle nous fait échapper à toute contrainte. Prendre le parti inverse n'est évidemment pas facile puisque si nous voulons nous conserver nous avons, ipso facto, face à nous une armée de gens qui s'y opposent, en plus du refus incontournable de la matière. Et si Dieu m'a créé pour que je me conserve à son amour, il a aussi créé mes ennemis qui souhaitent le contraire. Donc, aimant Dieu, il ne me reste plus qu'à aimer mes ennemis comme moi-même. CQFD.

Vendredi 12 avril 1991 - 9h

Ces malheureux Kurdes meurent de faim et de froid sur leurs pentes enneigées, parfois même canardés par les gardes-frontières turcs lorsqu'ils descendent chercher des colis de ravitaillement tombés des avions un peu trop en contrebas. Ceux qui font remarquer qu'un jour de guerre de plus aurait permis d'encercler puis de désarmer la garde républicaine de Saddam Hussein, sauvant ainsi les Kurdes, ne comprennent pas, ou feignent de ne pas comprendre, que tout cela résulte d'un calcul délibéré. Calcul délibéré ne veut pas dire calcul juste, ni forcément injuste d'ailleurs. Mais celui-là est injuste au départ. Il me semble relever de ce que j'appellerai "l'anti-idéalisme", ce qui veut lutter contre l'impuissance de l'idéalisme en étant aussi irréaliste que lui. L'habileté ne naît pas de l'absence de scrupule. Je m'aperçois en écrivant cela que c'était le credo de mon père naturel, qui pensait que pour faire de la bonne politique il fallait être fourbe et cruel. Comme à certains de ses modèles, la bonne politique lui a échappé.

Samedi 13 avril 1991 - 24h

En repensant au panégyrique de Louis XI que mon père naturel faisait fréquemment, en me le présentant comme une rectification de mauvaise image distillée par Walter Scott, je suis allé un peu plus loin. Il m'est revenu en mémoire qu'un de mes professeurs d'histoire (qui avait donc à peu près le même âge que mon père) avait qualifié le Louis en question de "type pas mal", en avançant à peu près les mêmes raisons. A la réflexion cela me paraît exemplaire des contradictions dans lesquelles se reconnaissait cette génération : partant du postulat qu'il faut lui pardonner d'avoir été fourbe et cruel, car ce sont là les qualités qui font la bonne politique, on en vient à lui pardonner les résultats désastreux de sa politique parce qu'il était fourbe et cruel.

Dimanche 14 avril 1991 - 23h

Je viens de terminer le troisième tome de l'Histoire du Monde, qui s'arrête après les Cents Jours. Pour la France, la page de l'histoire est tournée, le gâchis va continuer avec l'Angleterre. Et aujourd'hui que reste-t-il de la splendeur de cette dernière ? Si j'étais américain aujourd'hui, je penserais sans doute que les États-unis vont dominer le monde (et pourquoi pas la galaxie) pour toujours. Cela d'autant plus que l'Union Soviétique vient de déposer son bilan, alors que ce faisant elle nous rappelle qu'il y a eu les romains, les Mongols, et bien d'autres qui ont cru régner toujours et dont il ne reste rien. Qui seront les prochains maîtres du Monde ? Si j'étais Dieu ce serait les Kurdes.

Lundi 15 avril 1991 - 24h

Voilà, ma lettre au ministre du budget est partie avec tout le dossier. Il me tarde d'avoir une réponse pour mettre, au besoin, mon frère naturel au pied du mur. Voilà une situation toute nouvelle pour moi. Je comprends maintenant le sens de cette formule, que j'avais entendu autrefois, concernant les ennemis : "il en faut". Ce n'est pas dans l'absolu qu'il faut avoir des ennemis, mais c'est dans la mesure où l'on ne peut rien faire, même pas respirer, sans en rencontrer, il faut en assumer l'occurrence. Eh bien, mieux vaut tard que jamais ! Voilà que j'assume.

Mardi 16 avril 1991 - 24h

Ces temps-ci, je ressens une certaine lassitude vis-à-vis de mon journal, face à l'écran bleu qui me tient lieu de page blanche. Ma verve serait-elle en train de se tarir ? Quand j'ai commencé, le vingt octobre dernier, je ne pensais à rien de précis quant à la durée de cet exercice. Puis rapidement, j'en ai ressenti l'astreinte et me suis demandé combien de temps je la supporterai, avec l'idée que ça pourrait tourner court. Puis encore, les mois passant, constatant que je m'y tenais et que je trouvais toujours quelque chose à dire, j'ai versé de l'autre côté en pensant que j'allais continuer toute ma vie. Une autre idée s'est installée dans mon esprit par une conversation avec Mme G., dont j'ai fait la connaissance à la maison d'édition. A l'époque, je cherchais le deuxième tome de L'Histoire du Monde, qui s'est révélé épuisé. En m'informant de ce fait, cette dame m'avait fort aimablement prêté son exemplaire. Je venais le lui rendre quand je lui ai parlé de ce journal. De cette brève conversation technique, il ressort qu'il vaut mieux être déjà célèbre pour faire publier son journal intime. Je vais finir par croire qu'il vaut mieux être célèbre pour presque tout. Comme je lui disais que je n'écrivais que depuis six mois, Mme G. a paru surprise. Pourtant, lui ai-je rétorqué, si c'était depuis dix ans cela constituerait une masse plutôt indigeste pour le lecteur éventuel. J'affirmais ma volonté de continuer jusqu'à ce qu'il ait un an avant de me lancer à l'assaut de la publication. C'est alors que j'ai pensé que je pourrais bien finir par n'avoir plus rien à dire.

Mercredi 17 avril 1991 - 24h

La lassitude vis-à-vis de mon journal et en fait, c'est bien compréhensible, l'expression d'une lassitude plus générale. C'est plutôt une bonne chose que ce journal fasse maintenant à ce point parti de ma vie qu'il doive et puisse vivre mes dépressions. Ce qui m'aide à supporter ma solitude, c'est que je n'en veux pas. Rien de plus triste et de plus barbant que l'égoïsme, de plus stérilisant aussi ! Il faut vivre pour les autres. Pour certains autres d'abord, ce qui aide à vivre pour tous les autres, comme pourrait le dire le père L. C'est nettement ce qui me manque, la force de pouvoir me dire que d'autres comptent sur moi. Mais cette force là aussi, il faut la mériter.

Jeudi 18 avril 1991 - 13h

L'arrivée de militaires des anciennes forces coalisées au Kurdistan irakien est plutôt étrange. C'est une continuation de la guerre par peuple Kurde interposé, un changement subreptice de stratégie qui annonce le désir des États-unis de prendre une part active à l'élimination politique de Saddam Hussein. Les Kurdes en profiteront peut-être. Pour l'instant on les manipule avec ceux qui essayent de leur venir en aide sur le terrain. Cela me rappelle une constatation que j'avais faite lorsque vivant en Asie, j'avais rencontré tour à tour des membres du Peace Corp et des sous-officiers de l'armée américaine. Ces deux corps de volontaires étaient l'un et l'autre les instruments de la politique américaine dans le tiers monde, mais les premiers, qui avait un niveau d'instruction bien plus élevé que les seconds étaient payés vingt fois moins, et sans compter la retraite à quarante ans. Voilà pour la joie d'être pacifiste ! Il y a peut-être bien deux sortes d'êtres humains. Je me souviens d'avoir été frappé par le regard lumineux de sérénité d'un homme qui quêtait pour les lépreux, tout simplement, à Bourg-la-Reine. "C'est l'ordre de Malte" m'a-t-il dit comme je lui demandais.

Vendredi 19 avril 1991 - 9h

Il est là le grand paradoxe ! Si je ne me reconnais pas le droit de vivre, je ne peux pas m'intéresser à la vie des autres. Mais une fois l'envie de vivre bien établit, il reste plusieurs façons de s'intéresser aux autres. Comme par exemple celle de Tamerlan (pour ne citer que lui) dont la marotte était de faire ériger des pyramides de têtes coupées lorsqu'il prenait une ville. Il faisait là bien la preuve de son bel élan vital, et sans doute était-il aimé pour cela. Moi, mon absence d'élan vital, ou élan vital suicidaire, évanescent face à l'autre aimé, me conduisait au paradoxe. La vie que je défendais si peu, si mal, en quêtant une approbation maternelle, pour l'autre je la défendais encore trop. Et, sentant le trou, il m'attaquait sur ma légitimité existentielle. Pour vivre il me faut renverser les termes de la proposition. De déclarer n'avoir rien à offrir de valeur (qui conduit à tout donner pour rien) comment passer à prétendre être une caverne d'Ali Baba et recevoir les présents de sa dignité ? Pendant que je réfléchis à cet intéressant problème, je goûte le repos du "no woman's land".

Samedi 20 avril 1991 - 9h

Il a ceux qui ne croient pas au destin et ceux, c'est plus fort, qui croient à la prédestination, et il y a les psychanalystes pour faire tomber par terre le grand livre céleste. A moi de le ramasser et de le mettre sur mon étagère. Mon père naturel vers la fin de sa vie trouvait le souffle pour dire "Ils m'élèveront des statues" en parlant des habitants de Mont, ce village du Loir et Cher dont son père était originaire. Il suffisait de le regarder un instant avec son pantalon de velours crasseux, aussi mal soigné que son jardin campagnard, pour comprendre que c'était de la pure mégalomanie... Mais c'était le cri du coeur. Ce cri trouvait sa pulsation dans le désir de son père qui, avec lui, croyait avoir enfanté un grand homme. Rien n'y fit ! Rien n'y fit non plus pour moi, que ma mère et mon père naturels avaient imprégné du désir de mort qu'ils avaient l'un pour l'autre. Je ne suis pas mort ! Mais au-delà ce fait, rien n'est décisif. J'ai eu beau emmagasiner une somme de connais sances impressionnante (pour plus tard sans doute, sinon pourquoi ?) Il me manque encore l'envie de vivre pour les utiliser. Quoique je fasse et quoique que je puisse faire dans l'avenir, j'ai l'impression de rester collé à mon destin contraire... dont je suis, tant que je vis, le contraire.

Dimanche 21 avril 1991 - 9h

J'ai pris rendez-vous moralement pour aller courir au parc. En fait j'ai un peu peur. Et puis j'en ai marre des défis que je m'impose (est-ce moi ou le principe de réalité, ce principe ou l'idée que je m'en fais ?), j'aimerais voir des résultats. Bon, faut y aller, l'heure c'est l'heure.

Dimanche 21 avril 1991 - 14h

Au rendez-vous j'ai retrouvé la brochettes des champions locaux mais Helga n'était pas là. Je leur ai emboîté le pas et après deux kilomètres j'ai décroché. Comme je m'en retournais, j'ai croisé Helga qui arrivait. Alors nous avons fait ensemble un tour de bassin où nous avons croisé les champions et récupéré une autre nana qui préférait continuer avec nous. Après ça je suis rentré et, je m'en suis vite aperçu, trop tôt. Il faut revenir à bout de force, pour s'écrouler et pouvoir dormir un peu et renaître. Là, j'étais seulement fatigué, excité... je n'ai pas pu dormir et je reste vidé. Dans la vie il faut tout faire bien, même le jogging ! Enfin quand nous serons au paradis, à la gauche du Seigneur, nous pourrons devenir idiots en toute quiétude.

Lundi 22 avril 1991 - 9h

"La loi ne dit pas que les juges sont infaillibles mais que leurs sentences doivent être exécutées." Cette phrase (pourquoi me revient-elle maintenant ?) Pêchée dans le film Les Sorcières de Salem, était le leitmotiv de mon père naturel sur le droit à l'erreur. Il n'en remarquait même plus que l'oeuvre dénonçait une monstrueuse erreur judiciaire. Erreur volontaire en quelque sorte, puisque le juge auquel il s'identifiait prononçait cette phrase au lieu de faire la révision qui s'imposait, le curé, principal accusateur et instigateur de toute l'affaire, venant de déclarer les condamnés innocents. Je comprends brusquement la nature de ce qui nous séparait. Lui ne pouvant, partout et toujours, ne s'identifier qu'au pouvoir. Ce pouvoir qu'il avait toujours eu. Du petit dernier de ses parents qui répondait à sa soeur qui le promenait : "Non, je ne viens pas, porte-moi", au sous-lieutenant du corps médical chef de clinique dans l'Allemagne occupée qui se balladait dans les couloirs un fouet à la main, puis au médecin de la préfecture qui contrôlait les prostitués à Saint Lazare, et plus tard au chef de service de l'industrie pharmaceutique qui renvoyait sur-le-champ un employé parce qu'il avait laissé tombé le pied à coulisse. Cette conception, la plus cynique, du pouvoir, le plus arbitraire, comme il l'appliquait aussi bien à sa famille (en en détruisant l'esprit) et à moi-même puisqu'il allait jusqu'à me frapper à seule fin déclarée de me faire connaître son pouvoir... Celle-là a placé entre nous un fossé où, dès le départ, nous étions chacun sur le bord opposé, et que ses exactions ont vite rendu infranchissable. C'est, je crois, la prise de conscience de cette différence qui m'avait amené, à dix-huit ans, à m'accrocher une étoile de David autour du cou.

Lundi 22 avril 1991 - 9h

Aujourd'hui, avant d'y aller, j'ai peur. Peur de ne pas être à la hauteur, dans ce combat sans hauteur, qui n'est pas celui du pilote sur son objectif, mais du gratte-papier sur son bureau. J'ai peur parce que, noyé dans les détails, j'ai l'impression de ne pas avancer. Et, c'est une réalité que je touche du doigt tous les jours, "qui n'avance pas recule", forcé que je suis de reculer devant les piles de papiers qui s'accumulent devant, et parfois autour, de moi. Enfin si je veux avancer, il me faut les réduire, car je n'en suis tout de même pas à jouer les "Gaston Lagaffe" avec son courrier en retard. Il reste que pour affronter ce Léviathan, ma créativité est mise en permanence à l'épreuve. Et comme dans cette re-création constante des moyens.

Mardi 23 avril 1991 - 24h

L'Histoire du Monde m'apprend l'existence de la contesse de Castiglione, beauté étincelante qui, à dix-huit ans, mariée à un mari complaisant, accomplit une manoeuvre diplomatique décisive pour l'unité italienne auprès de Napoléon III. Elle agissait selon les directives de son cousin Cavour, Premier ministre du roi de Piémont-Sardaigne, lequel s'était, peu de temps auparavant, assuré en personne de ses compétences. Rien de nouveau sous le soleil ! Plus récemment c'était Marylin Monroe, maîtresse des frères Kennedy, et Sylvia Kristel gage de l'amitié de Giscard pour Gierek, et les reines de beautés des dictateurs du tiers monde. Il semble que sur ce point, Copernic, Marx, Freud, Darwin, enfin les gens comme ça, étaient beaucoup moins bien placés. C'est bien la seule consolation qui me reste !

Mercredi 24 avril 1991 - 22h

J'avance dans la vie sans trouver un seul élément conclusif sur ma position entre succès et échec. Est-ce que les efforts que je fais actuellement vont déboucher sur quelque chose de concret qui ressemblera à une réussite, si partielle soit-elle. Ou est-ce que c'est un bide complet, triste manifestation d'une impuissance qui va finir par se révéler d'une manière indubitable. Ou s'est-elle déjà révélée sans que je sois capable de la reconnaître, comme je me suis aveuglé sur le caractère misérable de mes relations affectives ou encore sur la gravité de mon état après mon accident au tendon d'Achille ? Ou enfin, et ce serait le pire, est-ce que je vais demeurer jusqu'à la fin dans cette grisaille indécise ?

Jeudi 25 avril 1991 - 24h

Ce qui peut ressortir des profondeurs ! Je m'aperçois seul dans le noir que si ma soeur Sylvie a été pour ma mère un objet vide (le dr Bercherie avait dit un objet mort, mais c'est exactement la même chose : pour elle-même elle était morte et pour ma mère elle était vide) celui des trois autres enfants qui lui ressemblait le plus (avec non plus toutes les cases de vide mais seulement quelques unes) celui-là c'était moi. Et ces trous dans mon psychisme, n'était pas l'action des ennemis extérieurs, tels qu'ils sont supposés avoir effacé la personnalité de Sylvie, mais le résultat des désirs de mort avortés que ma mère nourrissait pour la "tumeur" que j'étais pour elle. M'étant accroché j'ai ensuite été exposé sans protection aux "ennemis extérieurs" censés tout expliquer dans le cas de Sylvie. Ce n'était pas les mêmes ennemis mais c'était la même trahison d'un corps chaviré par un esprit à la dérive, ou le contraire.

Vendredi 26 avril 1991 - 24h

Pour en revenir à ma mère naturelle, je me suis laissé dire qu'à l'occasion d'événements relativement récents (d'il y a trois ans à peu près), elle me reprochait de m'être "accroché à elle, puis de l'avoir laissée tomber". Ce reproche me paraît basé sur un violent télescopage du temps, de l'époque où je vivais à ses crochets placentaires à celle, dernière en date, où elle manifestait ouvertement son intention de me transformer en soutien psychothérapique de sa régression. Son attitude très similaire, et son attente en tout point semblable, à celle de mon père naturel, m'a fait l'effet d'une révélation. Même un nouveau-né peut comprendre ; c'est-à-dire est capable de ressentir qu'on ne le tolère que de justesse et que s'il se révolte, on le tuera. Il me reste à déterminer l'identité de mon persécuteur, celui qui venait crever la fragile bulle de quiétude que je pouvais trouver dans le panier où l'on m'avait placé.

Samedi 27 avril 1991 - 24h

La radio m'apprend l'existence d'Anaïs Nin, par la bouche de sa biographe, et qu'elle a rédigé, en plus d'une dizaine de romans, un journal de quarante cinq mille pages, rédigé pendant plus de cinquante années. Je pensais bien être déjà battu dans cette entreprise, mais pas à ce point là. Je comprends mieux la réaction condescendante de Mme G. : "depuis six mois seulement !", qui contrastait avec les ho et ha admiratifs des amis. Et si j'en reviens à ce qu'elle m'a dit, non seulement mon journal sera celui d'un illustre inconnu, mais en plus il ne portera que sur une durée insignifiante. Caramba, encore raté !

Dimanche 28 avril 1991 - 22h

Pourquoi, au fait, faut-il que j'écrive ce journal en pensant à un lecteur. Peut-être est-ce un effet de ma vocation inaccomplie d'écrivain. Mais dans cette direction ce journal a peu de chance de n'être autre chose qu'un coup d'épée dans l'eau. Il faudrait, tout me le confirme peu à peu, acquérir la notoriété avant d'intéresser un éditeur avec un journal intime. Mais c'est peut-être aussi le désir inassouvi de trouver un confident, un vrai, un qui comprendrait. Et le public avec toutes ses têtes, toutes ses oreilles et tous ses yeux, est bien cela, ou du moins permet de le fantasmer. Quant à écrire autre chose que ce journal, il va bien falloir y songer. Et comme, à vrai dire, j'y songe déjà, il va falloir cesser d'y songer...

Lundi 29 avril 1991 - 24h

Voilà, j'ai fini de lire l'Histoire du Monde. Il m'a fallu des mois mais ces quelques mois ne sont rien comparés aux années qu'il a fallu à l'auteur et aux milliers d'années des autres historiens et chroniqueurs qui ont rendu son travail possible. Grâce à tout cela, maintenant je suis un autre homme, content de l'être. Entre autres motifs de satisfaction, j'ai celui de ne pas être resté à la vision de l'affrontement franco-anglais de mon professeur d'histoire de première (le même qui encensait Louis XI) qui dépeignait les Anglais en mauvais joueurs de l'histoire, nous "chipant" les Indes et le Canada. Comment faire face à l'altérité en se donnant de pareilles excuses ? Si je devais donner le goût de l'étude à un enfant, en plus de l'aimer, je lui dirais : "Il faut que tu connaisses le monde pour pouvoir atteindre à ce que tu veux." C'est en fait la transposition de ce que m'avait dit Raymond B. (ce qu'il disait à ses étudiants) : "Vous ne pouvez pas comprendre le monde moderne si vous ne connaissez pas l'Histoire." Et effectivement, je comprends mieux maintenant pourquoi le monde moderne est si attristant.

Mardi 30 avril 1991 - 23h

Maintenant que j'ai fini cette lecture je suis au pied du mur. Pour en commencer une autre, mais aussi pour agir avec et dans la lecture. Fini les lectures frivoles et délassantes ! Il faut que je trouve par mes lectures les moyens de réaliser mes désirs. Savoir pour agir ! Mais comme on ne peut jamais en savoir assez pour agir parfaitement correctement, il faut donc accepter les erreurs avec leurs cortèges de souffrances de regrets et de remords. Apprendre de ses erreurs (selon la théorie du darwinisme neuronal), lire un peu plus pour faire bonne mesure et recommencer à agir : un peu plus loin, un peu plus fort... J'ai là tous les éléments pour me construire l'illusion de vivre scientifiquement.

Mercredi 1 mai 1991 - 21h

Tout m'arrive à moi, même les élans mystiques... Jarni Cotton, juron quelque peu énigmatique, vient de "jarni Dieu", dont le père Cotton en tant que son directeur de conscience, obtint d'Henry IV, qu'il l'édulcora. Ce fut, d'ailleurs, la seule chose qu'il obtint de lui, mais trêves de références ! Ce "jarni Dieu", vient probablement de "je renie Dieu". Et j'ai mes raisons de le renier. Comme celui qui ne gagne pas au loto, celui qui ne réussi pas professionnellement ou en amour, celui que l'on trompe et que l'on dépouille, celui qui perd un être cher, celui qui vient au monde sans parents pour l'y soutenir, celui qui a faim, celui qui a froid. Mais la plus impérieuse raison que nous avons de renier Dieu c'est quand il nous abandonne alors que nous essayons d'accomplir sa volonté, ou ce que nous, pauvres humains, en comprenons. Si je n'ai pas toutes les raisons que je viens d'énumérer j'en ai une bonne partie. Cependant je me suis aussi trouvé une raison de ne pas renier Dieu. C'est de considérer que je ne m'appartiens pas... je vivrais en leasing. Dans cette perspective, je devrais faire de ma vie et de moi-même quelque chose de bien. Je n'ai pas d'enfant (puisque Dieu l'a voulu, heu, heu !) mais je suis l'enfant de Dieu et en avant la vie de famille. Je réconcilie l'égoïsme et le don de soi, la foi dans l'égoïsme et l'égoïsme dans la foi.

Jeudi 2 mai 1991 - 8h

Cette nuit j'ai rêvé de Catherine, Catherine II dans ma lignée sentimentale. C'était un peu étrange comme dans tous les rêves... le lieu, les circonstances... Le mari était là, comme naguère. Ce qui m'étonne c'est la persistance, avec elle comme avec Fabienne. Dans un monde où tout fout le camp, les deux amours malheureux que j'ai capitalisées au cours des dix dernières années, me restent. Elles m'ont envoyé au diable, l'une comme l'autre. L'une après avoir cédé, l'espace d'un vertige, l'autre sans aller si loin, qui disait "je perds la tête" mais qui gardait le reste. Alors que s'est désactivée l'autre, l'Impératrice Grandissime de mon existence, qui m'a imposé la loi de ses désirs minables, et que le trou béant qu'elle m'avait fait dans le coeur n'est plus qu'une cicatrice insensible. Les deux petites blessures de ces deux-là continuent à faire mal.

Vendredi 3 mai 1991 - 24h

Si j'avais un enfant, je lui demanderais chaque soir, en le retrouvant, "aujourd'hui, qu'est-ce que tu as appris", tellement vivre cela me paraît consister à apprendre. Tous les jours, j'apprends. Et tous les jours je veux apprendre. J'ai l'impression que j'accrois ainsi mes possibilités d'action. A vrai dire que puis-je penser d'autre ! Il reste que cet effet n'est pas facile à constater. En outre, comme on ne peut pas attendre de tout savoir pour passer à l'action, il faut savoir se contenter d'une connaissance parcellaire. L'échec est donc assuré en partie, et de cette partie d'échec assumé doit naître un nouveau savoir. Mais en même temps, le taux de réussite doit être suffisant pour permettre de continuer. C'est-à-dire d'assurer la viabilité économique de l'acteur, ce qui, en définitive, définit une "qualité" du rapport à l'Autre.

Samedi 4 mai 1991 - 24h

Je suis pris parfois de vertige à l'idée que tout ce que je me mets dans la tête, et de nausée à l'idée que tout cela sera perdu un jour puisque j'ai une fin. Si Freud était là, il me dirait que ce qui rend mon apprentissage vain en fait aussi la valeur. Sans doute, la vie éternelle au paradis est une ineptie, mais la fin des haricots est une vacherie. D'où l'idée de l'enfant, que je caresse comme on se masturbe. Le problème théorique est que la descendance dans une espèce et un monde condamnés (et comment croire que l'espèce humaine survivra à notre terre) est aussi vaine que la vie individuelle arrivant à son terme. Mais au diable le problème théorique ! Le problème pratique est que les trois femmes à qui j'ai proposé de faire un enfant, et notamment celle avec qui je vivais et que je désirais beaucoup très fort, m'ont envoyé au diable sans trop de ménagement. En matière d'enfant je me replie provisoirement sur la position que j'avais adoptée naguère en matière d'emploi : attendre que l'on m'en propose. Et au diable le problème pratique !

Dimanche 5 mai 1991 - 8h

Depuis deux à trois semaines je mets du pain et de la margarine dans un des bacs à fleurs de mon balcon. De mon lit je peux ainsi voir les oiseaux venir béqueter. J'avais remarqué que le pain avait la préférence des moineaux et des rouges-gorges tandis que les mésanges ne touchaient qu'à la margarine. Je vois bien que dans la vie rien ne dure, car ma soupe populaire est maintenant envahit par une tribu d'une dizaine de merles. A vrai dire je ne sais pas bien ce que sont ces oiseaux-là, ils sont gros comme un poing de jeune fille, ils ont le bec jaune et une livrée marron foncé avec des traces plus claires. Je dois dire à leur décharge que lorsqu'un piaf se hasarde en leur compagnie, ils le laissent tranquille, préférant sans doute se bagarrer entre eux. Mais, dans l'ensemble, leur présence tapageuse fait fuir mes autres clients. Et puis ce n'est plus la même chose. Ce que j'apprécie chez les petits oiseaux, c'est le contraste entre leur vivacité et leur fragilité un peu gauche, qui rappelle les jeunes enfants. C'est un mélange gracieux d'innocente faiblesse et d'appétit féroce. Avec les merles, je saute à l'adolescence, l'âge ingrat, dans le style débraillé d'une équipe de football en goguette. Quand ils ont joué les filles de l'air, arrive une pie. Elle a beaucoup d'allure dans son habit de cérémonie, mais bien qu'elle soit presque aussi grosse qu'un poulet, elle est aussi inquiète qu'un moineau. Il ne me manque plus qu'une autruche !

lundi 6 mai 1991 - 17h

Je me suis réglé mon conte personnel. Voilà l'histoire : Un crapaud qui voyageait, loin de son pays, rencontra une belle princesse, si gracieuse et si aérienne qu'on la surnommait "Blanche Colombe". "Tu n'es pas beau mais tu me plais quand même." dit Blanche Colombe au crapaud et ils se mirent en ménage. Mais comme le palais de Blanche Colombe était en carton pâte, il ne résistait pas aux intempéries et, pour éviter que la pluie ne mouille les cheveux de la belle, ils partirent ensemble pour le pays du crapaud. Partout où ils passaient, les gens s'étonnaient de voir princesse aussi élégante en compagnie d'un animal si peu brillant. Enfin ils arrivèrent dans une demeure faite de pierres moussues et de petits murets où vivaient des lézards. Comme pareille demeure ne seyait point à si jolie princesse, le crapaud entreprit d'en améliorer l'aspect et le confort. La tâche n'était pas facile car une princesse n'est pas contente à moitié. Tant et si bien, qu'en tombant d'une échelle, le crapaud se cassa une patte. La princesse en avait déjà assez des dandinements inélégants de son crapaud et n'avait que faire d'un crapaud boiteux. Aussi, quand ce dernier, tout saignant et plus baveux qu'à l'ordinaire, lui demanda son aide pour se débarbouiller, elle lui donna un grand coup de pied au derrière, qui lui enfonça le nez dans son mouchoir tout mouillé de pleurs et de bave, en lui disant : "je t'ai apporté ma beauté et toi idiot, tu n'as rien trouvé de mieux que de te casser la patte pour m'emmerder." Comme elle prononçait ces paroles, les cheveux de la princesse devinrent tout blancs, son visage se rida comme une vieille pomme et sa vue s'affaiblit tant qu'elle dut ensuite porter des lunettes. Le crapaud, lui, qui était tout barbouillé de sang, de pleurs et de bave, se redressa, perdit ses pustules et se transforma en un beau chevalier blanc qui enfourcha son cheval et parti au grand galop. Moralité : la bave du crapaud lave plus blanc que l'amour de la blanche colombe.

Mardi 7 mai 1991 - 1h

Je ne sais pas pourquoi dans mon insomnie je repense au Dr Prouty que j'ai revu à l'enterrement de mon père naturel, et à ces vacances que nous avions passé chez lui à Paray-le-Monial quand j'avais une douzaine d'années. Je me souviens d'avoir extrait de sa bibliothèque le premier roman de science fiction que j'ai lu : La Révolte des Trifides. Je me souviens aussi du coup de pied au cul qu'il ma flanqué parce que je dessinais de la main une tête de lapin en ombre chinoise dans le faisceau de son projecteur, vide encore du film d'amateur qu'il allait nous montrer. Un coup d'une violence absurde assené sans prévenir dans le silence général ! Et d'ailleurs, quand je repense à toute cette bande de zouaves qui gravitait autour de mon père naturel, des médecins pour la plupart, et qui appartenaient à la moyenne bourgeoisie de la France de l'après-guerre, c'est la nausée qui me prend. Ma mère naturelle était entourée de gens plus civilisés.

Mercredi 8 mai 1991 - 23h

Je me débats dans des difficultés sans nom, qui, je le devine, ne sont que ma combinaison particulière de l'aliénation commune. Mais, je trouve quand même le temps d'être heureux. C'est nouveau ! J'ai retrouvé un équilibre - ça veut dire une tranquillité - que je n'avais jamais eu, sinon tout au début quand je n'étais encore qu'un embryon imperceptible. Quand je n'étais pas tranquille je vivais le passé dans un effet de flash-back permanent (des mauvais souvenirs venant intempestivement éclairer le présent d'un coup de flash) comme le héros de ce film impressionnant : Le Prêteur sur Gages, un juif vivant New York en fondu avec le camp de concentration. Maintenant je revis en flash les moments de ma vie où je n'ai pas été à la hauteur de la situation, et ils sont nombreux... Et alors quand je suis seul je crie. Seul, je crie souvent. Vous penserez peut-être que ça ne va pas mieux, mais je suis quand même content de mon évolution. Ce soir, en écoutant la cinquième de Beethoven, avec la migraine que j'ai encore à cette heure, j'ai poussé quelques cris, notamment en pensant (c'est le comble !) à Daniel Gélin dans un rôle où il jouait un acteur qui n'était précisément pas à la hauteur à la ville, sinon à la scène. Sur ces entrefaites l'idée m'est venue, pour la première fois, que la musique m'aiderait peut-être à devenir moi-même.

Jeudi 9 mai 1991 - 16h

Pour en revenir à l'équilibre, autrefois et il n'y a pas encore si longtemps, je l'attendais toujours de quelqu'un d'autre. Comme un nouveau-né peut l'attendre de sa mère... je ne peux pas ne pas en revenir toujours là... Parent, ami, amour, psy, tout y est passé et je n'ai réussi qu'à faire exploiter mon déséquilibre. Le père jésuite étant l'exception. J'ai retrouvé l'équilibre lorsque j'ai compris que cette quête était vaine, où plus exactement quand j'ai renoncé à trouver ce merle blanc. Depuis ça va pas mal, je ne pleure plus et je me demande ce que je vais faire de la force qui me reste. Ce soir je vais voir les Précieuses Ridicules avec les Thomé à leur théâtre de quartier, puis nous souperons chez eux - c'est ça la vie !

Vendredi 10 mai 1991 - 24h

Quand le thermomètre de l'espoir descend à zéro, je me dis : "continuons pour voir la fin de l'histoire". Mais la fin de l'histoire c'est peut-être idiot aussi. Si la mort vient comme un affaiblissement progressif où surnagent quelques prises de conscience, jusqu'à la dernière précédant un état d'inconscience final ou qui précède de peu la fin. Certains pourraient dire que c'est encore là le mieux, que la mort cela peut aussi venir après d'atroces souffrances. Mais non, il faudrait un choix. Il faudrait pouvoir échanger sa vie contre autre chose, contre la vie d'autre chose. Mais cela, n'est-ce pas un privilège exorbitant ?

Samedi 11 mai 1991 - 0h

Le monde est tellement compliqué qu'il me paraît exclu que je terrasse l'hydre de cette complexité. Mais contrairement à autrefois où je désirais une vie simple, sans en avoir vraiment conscience, et où je ressuscitais sans cesse la complication comme malgré moi, aujourd'hui j'ai l'impression d'avoir accepté l'inévitable : ma vie sera compliquée ou ne sera pas. Cela veut dire que si je veux passer à autre chose, acquérir les moyens de mener une autre vie que celle de ma petite économie de subsistance (au demeurant bien confortable), il va falloir marier le risque et l'imagination en des noces inquiétantes. J'ai l'impression d'être prêt à m'y lancer, à sauter le pas... Mais pour le moment ce n'est encore guère plus qu'une velléité. Il reste à inventer le premier pas et tous les autres ne me coûteront peut-être pas autant. Qui vivra verra ! (Truisme de l'optimisme)

Dimanche 12 mai 1991 - 9h

Le soleil est revenu timidement après ce début de mai maussade. C'est toujours un plaisir de le voir et de s'imaginer prenant la route pour partir à l'aventure. L'aventure qu'est-ce que c'est ? Sinon ce qu'il est agréable de voir vivre par les autres dans les romans ou au cinéma, car ils y perdent souvent beaucoup, voire même tout, le propre du héros étant de ne jamais perdre, sinon la vie avec panache. En dehors de cette médiatisation, l'aventure c'est ce que nous vivons tous, c'est la vie même. C'est mon activité sociale, toujours remise en cause, dont la survie est à réinventer constamment. Ce sont des risques réels, sinon mortels, pour des résultats plutôt médiocres. C'est sans doute précisément la médiocrité des résultats qui écarte l'idée que l'on vit l'aventure. Vue ainsi, elle commence quand le profit escompté justifie la prise de risques délirants. A ce niveau, une subtile nuance sépare encore l'aventurier du fou ou du suicidaire. J'ai naguère pris des risques délirants (comme celui d'importer en fraude des brochures subversives dans l'ex-Allemagne de l'Est), et je m'en suis tiré, tout heureux de mon coup et tout fiérot de me sentir un aventurier. Je me rends compte aujourd'hui que je n'étais qu'un aventurier amateur, qui son coup fait, s'empressait de retourner au restaurant universitaire.

Lundi 13 mai 1991 - 22h

Je sors d'une migraine, grâce au Gynergène ça va mieux mais Aie ! Mon numéro en est repoussé de vingt-quatre heures. J’en ai un peu trop en ce moment, faut-il en conclure que je me sens profondément moins bien dans ma peau. J'ai mal à la dure-mère... Ca paraît on ne peut plus lacanien, il faudra que je creuse l'étymologie de ce méninge. D'ailleurs c'est vrai que j'ai été assombri récemment par un nuage de morosité. Je me suis pris à penser que je ne rencontrerais plus de femme (l'évidence est que je n'en rencontre pas) et que sans amour (sauf la parenthèse que vous savez - les Deweert) j'ai poussé, sans amour je pousserai plus avant dans la vie... Je vieillirai et je mourrai, mais que j'aurai peut-être la chance de trouver un sens à ma vie et à ma solitude, à ma vie dans la solitude... Gai ! n'est-ce pas ?

Mardi 14 mai 1991 - 1h

L'insomnie frappe surtout la nuit... et la mort ? C'est vers deux heures du matin que j'ai appris la mort de mon père naturel. Lorsque le héros meurt, il ne meurt pas complètement puisque son combat continue et même s'il meurt vaincu son exemple demeure. Et ce qu'il défendait, par l'exemplarité de sa mort, trouvera d'autres défenseurs. Et même si tout cela était vain et que tout doive mourir tôt ou tard, le héros meurt sans le savoir, sans en souffrir, porté par son enthousiasme vers son apothéose. Lorsque meurt le criminel, tout meurt avec lui. Il était sa seule justification du monde. Pour se conserver, il le détruisait comme on scie la branche sur laquelle on est assis. Non pas qu'un criminel, si grand soit-il, puisse encore épuiser la vitalité du monde, mais en le détruisant il détruisait la seule chose qui pouvait lui survivre et donc, il reste seul face à l'enfer de sa propre destruction. Sa fin est la fin de tout, avec lui l'univers disparaît et le sens de toute chose, y compris, et surtout, de sa vie. Tant de fin est insupportable pour un seul homme et il meure le plus misérablement. Vous avez deviné à qui je pense en écrivant ces lignes, qui a gémi et pleurniché pendant un quart de siècle devant cette fin pitoyable.

Mercredi 15 mai 1991 - 21h

J'ai entendu ces jours derniers une interview du Pr. Jean Bernard à la radio. Il a dit notamment que lorsqu'on a vécu quelque chose d'aussi tragique pour son pays que la débâcle de 1945, on le porte toute sa vie. Voilà exactement le type de réflexion que je n'aurais pas comprise quand j'étais jeune. Aujourd'hui, après avoir vécu le désastre de mon couple et vu pareillement tout ce que j'aimais, écrasé sous les bottes de l'ennemi, je la comprends. Car cette débâcle, en tout lieu à toute heure, je la porte en moi. Et, aussi heureux que je puisse être, elle est toujours aussi présente, comme mon cœur battant dans ma poitrine. Voilà ce que j'aurais à dire à Christian qui ne peut cesser de se lamenter, si fort est son désespoir de sentir des nerfs se dissoudre peu à peu sous l'effet de sa myélite (nerveuse ?), c'est que moi aussi j'ai une horreur dans ma vie. Ce n'est pas, comme il dit pour lui-même, que "mon corps disparaît"... En l'occurrence ce serait plutôt le contraire, j'ai l'impression de ne vivre encore aujourd'hui parce que mon corps ne voulait pas mourir... la seule chose qui restait. Cette horreur qui mobilise toute mon énergie, c'est la menace d'être, comme un christ involontaire, dévoré par ceux que j'aime.

Jeudi 16 mai 1991 - 22h

"Le droit de vivre est à la base de tous les droits" était le préambule d'un discours du Président de la République. Je ne m'étonne plus de ne m'en avoir jamais trouvé aucun auprès des membres de ma soi-disant famille. Mais le temps n'est plus aux concessions qui immanquablement en entraînent d'autres, ni aux relations morganatiques qui toujours furent mon lot. Je réclamerai mon dû et je me donnerai d'abord les moyens de le faire... Ce type de pensée vient parfois me soutenir le moral. Mais la vie est tellement indécise que j'ignore si je ne suis pas simplement un cheval qui rue dans les brancards, où il s'épuisera sans savoir où il va, ou bien si je tiens ma chance par la queue.

Vendredi 9 mai 1991 - 24h

J'ai fini par offrir l'éventail japonais à mon professeur de danse accusée d'être une demi-mondaine par les aigres commérages, et c'était complètement raté. J'avais déduit de l'annonce, à caractère inhabituel, que l'école nous offrait le champagne à la soirée dansante de ce soir, qu'il s'agissait là de fêter son anniversaire dont elle m'avait confié que c'était le quatorze mai. Point du tout ! La raison du champagne (peut-être promotionnelle) n'a finalement pas été révélée et quand je la vis pour nous quitter précocement je lui avouais ma déconvenue. "On ne fête pas l'anniversaire des professeurs." me fit-elle justement remarquer. Je lui remettais néanmoins maladroitement mon cadeau, qu'elle reçut comme s'il était pour la petite Sarah, le tout dans un embarras réciproque. Il ne reste comme ressource à mon offensive de charme que tout cela paraisse "attendrissante maladresse". Ce qui me rappelle cette maxime dont j'ai oublié l'auteur : "La prédiction est un art difficile, tout particulièrement en ce qui concerne l'avenir". Cela dit et justement, quelle sensation délicieuse d'avancer dans l'avenir comme sur un terrain de connaissance et de trouver les événements au rendez-vous qu'on leur avait fixé ! Pareillement pour le général qui prévoit le mouvement de l'ennemi, pour l'amoureux qui devine le cœur de sa belle, que pour le financier qui anticipe le mouvement boursier. Je ne connais rien de plus voluptueux, de plus aérien, de plus olympien... Mais alors, quelle secousse quand, patatras ! la réalité se dérobe et que l'abominable trou d'air qui casse la glissade aérienne vous fait chavirer le cœur. Devant ce cruel dilemme, je dirais : "Il faut mériter son bonheur."

Samedi 18 mai 1991 - 13h

Il m'est venu récemment l'idée que les gens normaux étaient fous. Un paradoxe à creuser ! Mais, en attendant, je trouve la vie normale (insérée dans le social) monstrueuse, et moi-même tout aussi monstrueux quand il s'agit de me construire les moyens d'arriver à mes fins. C'est là bien entendu mon héritage, de ne pas me reconnaître le droit de défendre ma vie, sinon qu'avec de tout petits moyens, pensés pour ne porter ombrage à quiconque, mais qui le portent quand même. Exister c'est être un monstre aux yeux des autres, à la fois comme les monstres dénaturés du Moyen-Age (dont les difformités faisaient spectacle et qui exprimaient l'altérité repoussante), que comme les "monstres naturels" (paradoxe des temps modernes), tel Moby Dick, d'une altérité tout aussi irréductible que l'homme (en fait certains hommes) veut détruire dans son égoïsme cosmique. Ces deux sortes de monstres, de la "dénature" et de la nature, je les ai incarnés en même temps pour mes parents naturels. D'un côté dénaturé par l'image de l'autre (défigurée par l'amour déçu), inassimilable, que je contenais, et de l'autre représentant le principe vital : ce qui pousse naturellement, qu'on le veuille ou non, envahissante mauvaise herbe ou ressource du grenier. Mais il n'y a pas que le monstre, erreur de la nature ou nature sauvage, qui n'a pas sa place dans le paysage. Il y a aussi le monstre de l'intérieur, celui qui se cache : Persona. C'est le plus paradoxal, puisque au lieu de témoigner, a contrario, de la beauté du monde, il témoigne de sa laideur : être laid dans son fort intérieur parce que le monde alentour est laid lui aussi.

Dimanche 19 mai 1991 - 21h

J'ai l'impression que je suis à un tournant. C'est une sensation d'attente, de vide. De tous les mouvements que j'ai lancés, les actions engagées, il va bien finir par venir une réponse, une réaction. Et puis mon dégoût de mes errements de pied tendre de la finance commence à se dissiper et je vais me relancer dans l'action pour le meilleur ou pour le pire. Rien que d'y penser l'angoisse me reprend, mais je ne peux pas reculer. Ce sont des risques banals. Ils ne font pas partie de mon héritage culturel. Mais qu'est-ce qui fait partie de mon héritage culturel ? Comme disait Jean-Pierre au cours de notre conversation téléphonique d'y hier : "La caque sent toujours le hareng." J'aimerais bien savoir ce que je sens, étant donné que, bien évidemment, on ne peut sentir sa propre odeur. De toute façon je dois continuer à me conformer à l'image idéale que je me suis forgée, le patricien connaissant la musique et la danse, et, cela va de soi, maîtrisant l'économique. Et comment mieux me conformer à cet idéal que d'appliquer ma connaissance du monde à la spéculation financière. Je me révélerai par ma réussite ou par ma chute aussi bien. Quant à la femme, si je suis à un tournant, je n'en sens pas encore le parfum.

Lundi 20 mai 1991 - 13h

Selon mon Histoire Economique, une des hypothèses avancées pour expliquer la grande dépression du treizième siècle est la baisse de la tension morale. Cette expression m'a frappé, car lorsque je recherchais une vie avec une basse tension morale j'étais dépressif. Mais quelle était la cause et la conséquence ? Dans ma vie actuelle, je sentirais plutôt la tension morale monter. Je le ressens comme une conséquence du désir et de la résistance de l'Autre. J'ai l'impression de placer des briques une par une dans la construction d'une jetée, d'un tremplin comme celui que construisirent pendant des mois les romains au siège de Massada, ou encore d'actionner une pompe qui gonflerait un château fort. la pression monte, quand va-t-il exploser ?

Mardi 21 mai 1991 - 23h

Me voilà donc à Londres, comme prévu, grâce aux bons soins d'I.. logé au Hilton Langham qui vient d'ouvrir ses portes dans un bâtiment du siècle dernier, entièrement rénové. Après la conférence de presse, nous avons descendu la Tamise sur le Silver Barracuda, un bateau-mouche, pour rejoindre à Greenwich, le Cutty Sark, un ancien Clipper transformé en restaurant. J'avais entendu parler de ces bateaux qui se faisaient la course pour amener avant les autres le thé de chine, sur le marché anglais. Mais je ne les imaginais pas si grands. Dans la coque en forme d'aile d'oiseau ils emportaient six cent tonnes de thé. D'après le programme, je nous imaginais voguant sur les flots tout en festoyant. Mais non ! le clipper est en cale sèche. Ni tangage, ni roulis, donc pour absorber la selle d'agneau à la menthe... nous avons assez d'émotion avec la cuisine. Tout cela est bien agréable une fois de temps en temps, mais je me demande si le luxe n'est pas, pour qui peut en user, un moyen d'oublier le vide intérieur.

Mercredi 22 mai 1991 - 10h

Après le Hilton, me revoilà dans la petite maison de Peter. Demain soir nous partirons pour le Pays de Galles rejoindre sa résidence d'été et son amour. Ce soir je songe à toutes ces années ponctuées de visites londoniennes, à mes amours qui souvent m'y accompagnaient, et je me demande où j'en suis. Ma vie a deux aspects : d'un côté je suis là, faisant du tourisme à l'occasion des voyages de presse, profitant des libéralités du système mais incapable de mettre sur pied un vrai business ; d'un autre côté, j'ai l'impression d'avoir aujourd'hui plus de moyens sociaux que je n'en ai jamais eu. Et même c'est effrayant de penser que j'en avais si peu. Je ne m'en rendais pas compte, exactement comme d'une maladie dont on se cache la gravité.

Jeudi 23 mai 1991 - 17h

Aujourd'hui j'ai passé la journée à la National Gallery, sur le conseil d'Alain S., l'attaché de presse d'I.., qui est un grand amateur de Turner. C'était parfait en tout point sauf pour le déjeuner à la cafétéria du musée qui était un chef-d’oeuvre de mauvais goût anglais. J'ai vu, et écouté, un enseignant qui commentait un tableau de Titien à une classe des jeunes de douze, treize ans. Son exposé avec des questions aux élèves a bien duré une demi-heure et j'ai apprécié l'enthousiasme qui en émanait. Le tableau représente l'abandon d'Ariane sur son île par Thésée, qui n'est plus qu'une voile au loin, et l'entrée en scène de Dionysos avec sa suite... L'ensemble est très riche et l'enseignant a su parler très simplement du désir aux enfants. Puis j'ai suivi une visite guidée avec explication de cinq tableaux dont La Chaise de Van Gogh. Comme l'a rappelé notre guide, le peintre n'a pas pu tenir plus d'un semestre à l'école des beaux-arts et il n'a pas vendu une seule toile de son vivant (bien de quoi être dépressif, mais où est la cause de quoi ?) et maintenant ses toiles atteignent les prix records de la peinture. La visite des musées, des monuments et le spectacle de la beauté en général me procure une telle joie que je serais tenté de m'y consacrer entièrement si je ne croyais pas que pour l'apprécier vraiment, il faut avoir une vie qui ait un sens, une vie où l'on essaye d'arriver à quelque chose. Maintenant j'attends Peter pour partir avec lui à la rencontre du Pays de Galles.

Vendredi 24 mai 1991 - 9h

Ce matin, je regarde par la fenêtre le pays que je n'ai pu voir quand nous sommes arrivés hier dans la nuit. La fenêtre, le lit, la chambre, la maison et la colline derrière, tout est aussi petit que la carte du Pays de Galles sur la carte de Grande Bretagne. Je me sens triste paradoxalement. Hier soir j'ai pensé qu'il n'y avait rien pour moi sur cette terre. C'est ça l'idée de Dieu ! Quand je disais à Philippe I... que j'aurais souhaité une vie normale et qu'il s'acharnait à ne pas comprendre : "Quelle sont les normes pour une vie normale ?" Quand on sort de l'école du même nom, voilà bien le genre d'interrogation académique que l'on peut s'offrir. Au fait je ne comprends toujours pas comment elle m'a échappé, ni pourquoi elle continue, mais de voir deux personnes qui s'aiment...

Samedi 25 mai 1991 - 23h

Ce soir nous avons eu une grande surprise partie d'anniversaire avec barbecue, vin et danses. Pour ces dernières, les Anglais ont eu beau les avoir codifiées, elles n'en sont pas pour autant tombées dans le domaine public en Grande Bretagne. Aucun Gallois n'est venu tremper dans ces horreurs, il n'y avait que des amis anglais de mes amis anglais. Avec ma science chorégraphique je me suis senti seul, c'est normal. Moi qui voulais voyager loin et connaître le monde. Avec la solitude, je crois que je suis allé plus loin que je ne l'espérais, où que je le croyais seulement possible. D'autres, ceux que j'appelle les gens normaux ont, je pense, accompli ce voyage bien plus tôt que moi dans leur vie, et probablement sans grande sensation. Mais pour moi c'est l'archétype de voyage sans retour. Où je suis arrivé et plus loin encore peut-être... il va falloir s'y faire et faire avec !

Dimanche 26 mai 1991 - 13h

Je me dis souvent, et surtout quand ça ne va pas, que ça va beaucoup mieux dans l'ensemble et que j'ai fait beaucoup de progrès. C'est certain et mes progrès sont surtout intéressants parce que je les ai accomplis dans la solitude et non en référence à quelqu'un comme c'était le cas avec mon ex qui exploitait la situation. De temps à autre, un événement survient pour me rappeler, par un brutal retour en arrière, d'où je viens et faire remonter brusquement ce sentiment d'être en fraude si profondément ancré en moi que, je crois, je ne m'en débarrasserai jamais tout à fait. Aujourd'hui, je découpais un article dans le journal d'hier, acte tout à fait anodin, mais qui contenait une minuscule dose de sans-gène, le journal n'étant pas à moi. J'étais bien persuadé que tout le monde s'en fichait éperdument, et de plus je me trouve dans un monde extrêmement amical où personne ne m'adresse le moindre reproche à propos de quoi que ce soit. Hé bien ! il a quand même suffi que la porte de la cuisine où je me trouvais soit ouverte brusquement pour que la terreur de l'enfant pris en faute me submerge un bref instant.

Lundi 27 mai 1991 - 14h

Au cours de ce séjour, j'ai pour la première fois pensé à mes responsabilités dans l'échec de mon couple. D'un côté cela me fait mal d'en admettre, de l'autre il est heureux que j'en arrive là malgré tout, rien n'étant jamais tout blanc ou tout noir. Le tort que je me vois aujourd'hui, c'est de n'avoir pas voulu les moyens de mes fins. Etre un homme sans avoir à me battre, un père de famille sans assumer d'autorité... Je voulais qu'elle m'aide, en me faisant profiter (pour en faire profiter notre couple) de ses moyens de défense (et d'attaque), qu'en définitive elle n'a voulu garder que pour elle et notamment pour pouvoir les utiliser contre moi.

Mardi 28 mai 1991 - 11h

Me voilà dans l'avion qui me ramène en France. Peter a été adorable comme toujours et c'est un crève-cœur de le quitter, bien que nous ne saurions probablement rien faire ensemble à part partager des loisirs. Je retiens particulièrement ce qu'il m'a raconté de son père. Peu avant sa mort et après des années de brouille (Peter étant communiste, tout ce que son père, nobliau polonais, détestait non sans raisons) son père lui a dit : "vois-tu j'ai toujours fait ce que je croyais juste, et peut-être je me suis trompé. Mais toi, tu dois continuer à faire ce que tu crois juste, car c'est cela qui est juste." Cela m'a brutalement rappelé ce que Dautry (un ancien camarade de faculté de mon père naturel) m'avait raconté au sujet de son père, lorsque je l'avais revu, peu avant sa mort, à l'hôpital où j'étais opéré du tendon d'Achille. Son père, pendant l'occupation, alors qu'il n'y avait pas grand chose à manger, était toujours le premier à se prouver... je me corrige : se priver. En voilà deux qui ont eu des pères, et moi ? Il faut être juste, j'ai eu Edouard Deweert pendant une dizaine d'années. Si seulement il pouvait être là aujourd'hui pour m'aider encore.

Mercredi 29 mai 1991 - 10h

Ce matin en me réveillant après mon retour du Pays de Galles... Catastrophe ! Je suis parti en oubliant de donner de l'eau à mon petit boulot dont les feuilles pendent maintenant lamentablement. Je me suis précipité, mais je crois bien que c'est trop tard. Et je suis déjà revenu depuis vingt heures, mais l'oubli c'est l'oubli ! Je vais maintenant vivre dans l'espoir inquiet qu'il va se remettre où assister pour ma punition à son agonie. Comme j'étais si fier d'avoir sauvé, en le transplantant, ce petit arbre héroïque qui avait poussé dans une fêlure du béton du balcon, j'ai là de quoi polir tous mes complexes de culpabilité. En même temps il faut que je me méfie de cela. Par ailleurs, je constate depuis mon retour, le retour en moi-même d'une tension douloureuse, qui doit être la tension morale que je mentionnais le vingt mai dernier. Tant mieux ! je me sens capable de faire face.

Jeudi 30 mai 1991 - 8h

Je viens de lire un article qui présente les travaux de Stephen Jay Gould, un paléontologiste américain connu, qui affirme que l'apparition de l'homme fut le fruit du hasard. Si la science arrivait à démontrer que Dieu n'existe pas, ce serait une nouvelle révolution, que j'aimerai bien voir tant j'en imagine les conséquences illimitées. Pour le moment, rien n’est dit. Et même si la science à quelque peu grignoté au cours des siècles ce qui paraissait n'appartenir qu'à Dieu, on peut encore croire ce qu'on veut. Mais si la science, par quelque moyen imprévu (comme souvent) parvenait à établir le caractère contingent de l'humanité, malgré les fanatiques qui immanquablement s'accrocheraient à leurs croyances, tout changerait. Finie la survie de l'esprit et l'autre monde, fini le sens de la vie. Nous ne serions plus que l’œil par lequel l'univers se regarde le nombril avant la presbytie. Que fera alors l'humanité dans cette ambiance de fin du monde à petit feu... Jouir par tous les trous ? Certainement pour certains. Et pour d'autres préparer les nacelles de survie qui, s'échappant de la terre en perdition sur l'océan du temps, partiront à la dérive dans la galaxie pour permettre à l'homme de conserver son rêve d'éternité.

Vendredi 31 mai 1991 - 24h

J'ai repris ce soir mes habitudes à la soirée dansantes de l'école. Après la soirée dansante du Pays de Galles de samedi dernier et ces Anglais qui dansaient comme des pieds, cela fait du bien. En plus, j'ai l'impression que mon professeur, qui s'enquiert de l'avancée de mes travaux d'installation, répond discrètement au brins de cours que je lui fais. Cette constatation, une fois passé un moment de légitime satisfaction me plonge dans le plus profond désarroi, tout à fait conforme à celui de ma jeunesse en pareil cas. Qu'est-ce que je fais maintenant ? Elle doit attendre de moi quelque trait de génie qui nous permettrait d'aller plus loin, et je ne voudrais la décevoir à aucun prix... mais que faire dans ce poulailler de commères caqueteuses où le moindre murmure est interprété et où on n'est jamais à plus de deux mètres de quelqu'un et à cinq de son mari ?

Samedi 1 juin 1991 - 22h

Cette idée, finalement tout le contraire d'inouïe, que l'apparition de l'homme fut contingente, a fait le tour de ma tête pour que je constate que, tout compte fait, j'ai toujours pensé dans ces termes... en flagrante contradiction avec une conclusion à laquelle je suis arrivé récemment (qui doit se trouver à quelques pages d'ici), que la vie a un sens. Je croule sous le poids de mes contradictions !

Dimanche 2 juin 1991 - 22h

J'ai travaillé mais je ne me sens pas satisfait. En fait j'ai toujours l'impression que je vais en faire plus que je n'en fait effectivement et c'est une déception permanente. Elle est cependant plus ou moins forte et n'empêche pas les périodes d'euphorie, courtes évidemment, après une grosse besogne achevée. Ces temps-ci, et c'est aussi une conséquence de mon escapade au Pays de Galles, je me sens particulièrement débordé et profondément incapable de remettre les pendules à l'heure. C'est désagréable, mais en même temps l'expérience m'a appris que ce type de situation se résout toujours par une forme ou un autre de dépassement. C'est ainsi qu'il faut voir les choses : la vie comme un effort constant. J'ai terriblement besoin d'aller de l'avant.

Lundi 3 juin 1991 - 224

C'est incroyable ce froid en juin, et qui dure. Cela me refroidit alors que j'aurais plutôt besoin de sang chaud, car je m'aperçois que de la dizaine d'affaires que je mène de front, toutes, sans exception, sont en panne. Il ne manquait que le peintre qui a décommandé sa venue et ne donne plus signe de vie. Lorsque j'étais à la librairie Dillon à Londres, j'ai aperçu un livre intitulé "Make Things Happend", c'était les mémoires d'un patron que j'ai songé un instant à acheter pour y renoncer me disant que je n'arrivais déjà pas à lire tout ce que j'avais en train. Maintenant je le regrette un peu car je trouve la formule extrêmement juste. Etre patron, je crois bien que c'est ça : faire que les choses arrivent. Et c'est bigrement difficile si j'en crois mon expérience avec mes fournisseurs. Personne ne tient ses engagements ! Et ce n'est même pas comparable à une armée où plus aucun ordre ne serait exécuté, puisque tous ces gens là ont librement consenti (apparemment) à cette relation contractuelle.

Mardi 4 juin 1991 - 22h

Je ne sais plus quoi dire, je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus quoi penser. Il y a des passages à vide de ce genre. Mon séjour au Pays de Galles m'a fait toucher du doigt la réalité dont parlait Norobindo Gose aux pèlerins d'Auroreville : "Il n'y a nulle part où aller, l'aventure ne peut être qu'intérieure." Effectivement il n'y a nulle part où aller, bien que je rêve encore parfois à tout lâcher, prendre ma retraite avec mes trois sous, m'acheter une Mercedes d'occase et voyager, aller vivre au Portugal, me la couler douce, visiter, rêvasser, méditer... Mais contrairement à Jean-Pierre qui rêve de gagner au loto pour placer son argent à douze pour cent et commencer à vivre, je ne crois pas que la vie commencerait grâce à une démission économique, je n'y crois plus. Pour vivre vraiment il faut maîtriser l'économique. Voilà !... Plus facile à dire qu'à faire !

Mercredi 5 juin 1991 - 22h

J'ai reparlé à Guy de mon journal pour lui dire que j'approchais des quatre cent mille octets et que cet été, je corrigerai tout et je l'apporterai ensuite à un éditeur. Sa réaction a été immédiate : "Que veux-tu qu'un éditeur fasse du journal d'un inconnu ?" Voilà la pensé qui vient immédiatement à un esprit pratique et au fait des rapports de pourvoir et de commerce. J'ai fait d'énormes progrès en direction de la normalité (la bonne j'espère) puisque je suis maintenant non seulement capable d'accepter de tels raisonnements mais même aussi parfois de me les faire. Mais je me souviens qu'il n'y a encore pas si longtemps, par un besoin irrépressible de croire la vie plus simple qu'elle n'est, je n'arrivais à rien sinon à me la compliquer horriblement.

Jeudi 6 juin 1991 - 21h

Bon finalement et toutes réflexions faites, pour en revenir à ce que je me disais hier : je vais me donner tout ce mal pour recevoir de l'éditeur une lettre de ce genre : "Nous avons examiné avec attention le manuscrit que vous nous avez envoyé. Mais, malgré toute sa valeur, nous sommes au regret de vous informer que nous n'envisageons pas de le publier. Veuillez..." Dans un coin de ma tête, c'est bien ce que j'ai toujours pensé. Alors, pourquoi faire ? Est-ce pour me mettre le pied à l'étrier et me préparer à écrire de nouveau en travaillant un genre qui puisse intéresser un éditeur ? Ou bien est-ce la chose en soi, un rendez-vous quotidien avec moi-même, un face-à-face de l'être et de l'exprimé, que personne, pas même moi-même, ne lira jamais ?

Vendredi 7 juin 1991 - 22h

Ce matin, coup de téléphone..., surprise ! Denis parti il y a neuf mois prendre son poste de censeur à la Réunion, de passage à Paris, s'invitait pour déjeuner. Nous avons beaucoup parlé, comme toujours une conversation pleine de blagues à froid, de à-la-manière-de et de mimiques cocasses. Il déclare qu'il ne reviendra pas en métropole, sinon pour y être enterré. Il a pris le parti définitif de l'exotisme et après la Réunion..., l'Extrême Orient ou Berlin aussi bien. Il est toujours aussi toqué de sa fille qui, du haut de ses dix-sept ans, le considère comme un nul total. C'est l’œuvre de sa vie et c'est attendrissant. Il est décidé à faire son bonheur qu'elle le veuille ou non. Y arrivera-t-il ? Il m'a retrouvé tel que j'étais il y dix ans, et non comme j'étais il y a neuf mois "déprimé". Cela correspond aussi à ce que je ressens, bien que justement ce soir je me sois senti paradoxalement un peu abattu.

Samedi 8 juin 1991 - 7h

Quelle nuit vraiment moche je viens de passer. Quand on dort bien on a vite fait d'oublier ce que c'est qu'une mauvaise nuit. Déjà hier soir ça n'allait pas, je n'accrochais pas à l'Histoire économique. J'ai essayé de trouver une distraction dans l'Histoire d'O, puis dans Qu'est-ce que la Littérature ?... Je les ai trouvés aussi barbant l'un que l'autre, pour finir par revenir à l'Histoire Economique dont j'ai fini par lire quelques pages. Puis j'ai éteint pour me plonger dans un demi-sommeil entrecoupé de rêves bizarres. Je me souviens même d'avoir rêvé de Pierre S. (l'ancien copain gauchiste intello) en spéculateur financier qui me rassurait sur les cours - il était capable de tout. La spéculation, j'ai beau me dire que c'est le jeu entre les hommes, j'en ai quand même encore un peu honte.

Samedi 8 juin 1991 - 22h

Ce soir j'attendais, non pas Madeleine, mais Jean-Pierre pour dîner, afin de fêter la brève apparition de Denis hier. A sept heures et demie il m'appelle, sa bagnole est en panne... Auto kaput gross Malheur ! Du coup il ne vient pas, il ne veut pas prendre le RER, ni un taxi... Tout cela lui coupe ses moyens, il préfère rester chez lui au risque, que je lui ai signalé, de ruminer toute la soirée son infortune. "A peine avais-je la tête hors de l'eau..." a-t-il commenté. Il faut que ce soit Denis qui vienne de la Réunion pour que j'ai une visite, car avec Anne qui n'habite qu'à cinq cents mètres mais n'a plus cinq minutes de libre depuis qu'elle travaille et Jean-Pierre avec ses réflexes de vieux schnock pantouflard... Pour un peu je me rachèterais la télévision. Voilà aussi un effort à faire : se garder une réserve d'énergie pour la fantaisie, l'imprévu, le gratuit, la vie en somme.

Dimanche 9 juin 1991 - 20h

Il faut que j'apprenne encore à me défendre un peu mieux, car si j'ai déjà fait beaucoup de progrès je m'aperçois tous les jours qu'il me faut en faire encore davantage. Cela me rappelle un conseil de mon père naturel, donné relativement récemment, il y a quelque cinq années : "Tu dois te battre". A cette époque, j'avais déjà pris les désirs transcendantaux de mon ex à travers de la gueule, et je m'en remettais difficilement. Ce conseil, bien dans son genre, m'a trouvé ébranlé. D'un côté je me rendais compte que je ne m'étais pas assez, voire même pas du tout, battu contre ceux qui voulaient me nuire, et que je m'en trouvais fort mal, pour ne pas dire plus. D'un autre côté une partie de moi-même se révoltait encore contre cette notion d'une altérité ennemie a priori. Je lui répondis par cette question : "Me battre contre qui, contre quoi ? Ma question reste valable, mais son conseil (le seul véritablement paternel dont je me souvienne de sa part) le devient de plus en plus.

Lundi 10 juin 1991 - 22h

Hier soir j'ai eu un appel de Jean-Pierre, qui ressemblait fort à un appel à l'aide qui ne voulait pas dire son nom. Quoi qu'il en soit, il se noie dans un verre d'eau... Et comme moi il cherche l'âme sœur. En parlant de l'âme sœur... Quand je pense qu'une présence me manque, que j'aimerais pourvoir partager ma vie, mes joies mes peines... (air connu, banal et rabâché) je pense toujours ipso facto à ce que j'ai offrir, à quel avantage cet autre hypothétique pourrait trouver auprès de moi, jamais à l'inverse. Et même devrais-je ajouter que quand j'ai offert ce que j'avais, ce fut pour le plaisir de me faire envoyer sur les roses. Cette constatation me suggère deux remarques. D'abord, je n'ai jamais offert ce que je n'avais pas, et ensuite aimer pour moi a toujours voulu dire : être prêt à se laisser exploiter. Cela peut sembler, à première vue, normal pour un homme d'un certain âge qui cherche une âme sœur pas trop fripée. Mais il y a trente ans c'était déjà ça, et en gros, avec mes idées de partage, d'équité et de réciprocité, je ne jamais réussi autre chose que de me faire exploiter. Pour renverser totalement la malédiction il me faudrait penser que non seulement je sortirai de ma solitude, mais que ce sera pour recevoir le meilleur d'un autre, car ce serait bien mon tour après tout. Etre déjà capable de le penser serait un début !

Mardi 11 juin 1991 - 24h

Je m'aperçois maintenant que la façon dont j'ai abordé les marchés financiers, et leurs spécialistes plus ou moins idiots, relevait d'une logique de séparation qui a dû être une constante toute ma vie, pour tous les domaines. Je partais du principe que les règles applicables au domaine m'étaient étrangères et que donc je ne puisse les comprendre a priori. J'étais donc tenté de suivre tous les conseils venus, même, et peut-être d'autant plus, qu'ils choquaient mon sentiment. Après un peu plus d'un an dans ce nouveau domaine, je constate que dans beaucoup de cas mon sentiment était plus pertinent que la position de ces prétendus spécialistes dont les motivations sont troubles. Je traduirais cette constatation par cette formule : je ne suis pas séparé de la vie. Cela veut dire que si je m'en crois séparé, c'est sans doute par fidélité à ceux qui ont essayé de m'en séparer, mais en réalité j'ai développé une relation au monde qui m'est propre et qui, si elle a fait un détour par la psychose, est peut-être maintenant devenu moins malsaine que celle de la plupart des gens qui passent pour normaux. En conclusion, cette relation au monde, qui s'est construite à partir de mes efforts contrariés pour survivre et qui constitue une sorte de dividende de ma robustesse, je dois y croire et l'utiliser en l'appliquant aux nouveaux domaines où je m'aventure. C'est capital !

Mercredi 12 juin 1991 - 22h

Ce soir, à la fin du cours de solfège j'ai tenté ma chance auprès de la prof, pour l'avoir en cours particulier. Théoriquement je n'y croyais pas et pourtant elle en a accepté le principe sans la moindre tergiversation. A vrai dire, lorsque je lui ai dit : "J'ai besoin d'un professeur", phrase à double sens, se référant d'abord à l'exercice de la Méthode Rose (qu'elle m'avait conseillé et qui mentionne la participation d'un professeur) ce qu'elle ne comprit qu'un peu plus tard, elle me répondit par un regard très dense que j'avais déjà capté, la fois précédente, avec une allusion au besoin que j'avais d'elle. Puis, une fois l'exercice terminé je suis revenu à la charge, lui demandant carrément des cours. Maintenant je dois lui téléphoner un soir et je suis au moins sûr qu'avec elle je serais en bonnes mains.

Jeudi 13 juin 1991 - 9h

J'ai cinquante ans, ou presque. A cet âge beaucoup pensent à leur retraite s'ils n'y sont déjà. Moi, je commence à vivre. En buvant mon café du matin dans mon lit, je sens monter en moi une rage froide contre les obstacles qui m'empêchent d'avancer, contre ceux qui les placent, contre moi-même qui ne suis pas assez dur. Les bons jours, la pression monte et, à un certain point, je saute du lit et j'y vais. J'y vais, car j'ai perdu les chasses éternelles du Grand Manitou. La sérénité de l'éternité s'est épuisée avec les bisons, chassés par l'homme blanc, à la langue fourchue et insatiable, ennemi de la terre et maître de la machine, qui transforme le monde en un rébus un peu plus compliqué chaque jour. Haug ! J'ai parlé.

Vendredi 14 juin 1991 - 24h

Aujourd'hui j'ai entendu à la radio le rapport de ce fait-divers cocasse : un homme d'affaires a obtenu le divorce après trois mois de mariage, sont épouse thaïlandaise s'étant révélée être un homme. On rit sans réserve d'une histoire pareille dont les protagonistes sont perçus comme "un peu fêlés". C'est ce qui est drôle. Quant à moi je n'ai eu que le temps d'en sourire avant de m'apercevoir combien cette scène de la vie conjugale ressemblait à mon histoire. Certes, ma femme n'était pas un homme mais elle n'était pas non plus vraiment une femme. Et, pour cacher ce fait, elle est (comme le travelo de l'histoire qui jouait la pudeur pour éteindre la lumière avant de faire l'amour) entrée dans les contorsions invraisemblables du mensonge. Lorsque l'essentiel est dissimulé, la source centrale de causalité est occultée et les nécessités de l'existence conduisent, dans un mouvement ininterrompu, à recréer au jour le jour des liens causals de circonstances, qui s'agglutinent ensemble, créant à leur tour des "méta-liens". C'est la construction sans plan d'un château impossible, bien plus baroque que celui de Louis II de Bavière, dont les pans s'écroulent au fur et mesure et qui se dresse au milieu de ses propres décombres. Dans cette position spirituelle, la vérité centrale de l'être est, pour ne pas être assumée, rejetée vers la périphérie et transformée en mort-vivant, tandis que l'accessoire, les développements terminaux, sont reliés ensembles en court-circuit et recréent un pseudo-centre de la personnalité, effroyablement appauvri. La coquille devient le cœur à la place du cœur éclaté.

Samedi 15 juin 1991 - 24h

Comme j'ai commencé à me l'expliquer (le 27 mai dernier au Pays de Galles), il y avait complémentarité entre nos deux façons de ne pas être adulte d'elle et de moi. Elle : continuer à être la petite fille en sucre chouchoutée, le centre de toutes les attentions par tous les moyens. Moi : éviter les affrontements à tout prix, essayant de faire alliance dans toutes les directions pour compenser la mort de mon agressivité, faire famille de tous bois. Et être adulte, n'est-ce pas un équilibre instable, moyen terme entre la révolte enfantine contre le rejet que, peu ou prou, le monde nous signifie et son acceptation résignée ?

Dimanche 16 juin 1991 - 9h

Plusieurs fois m'est revenue en mémoire cette scène ou commentant l'absence du prof de français qui enterrait son père, un surveillant nous disait "quand on a plus ses parents, on a plus grand chose..." J'avais douze ans et mon esprit se révoltait à l'idée que mon père naturel et sa femme, ceux que le monde des adultes me désignait comme mes parents, mais qui étaient des tortionnaires sans cœur, pourraient me manquer un jour. Mon sentiment ne me trompait pas sur ce point. En revanche, la remarque du surveillant a depuis pris tout son sens car mes parents occultés, les Deweert, sont revenus en force dans ma vie. Et, bien qu'ils me manquent comme le surveillant le disait, paradoxalement ils sont tout ce qui me reste. Le bilan d'une vie à mi-parcours me montre que rien, jamais, ne les a remplacés.

Lundi 17 juin 1991 - 23h

A première vue ça va. Les choses avancent. Le boulot, mon fils spirituel que j'avais cru mort à cause de mon incurie, repart. Je l'ai échappé belle. Je n'irai pas le planter à Mont, dans cette maison qui se fermera bientôt pour de bon, je le planterai ici, dans l'arrière jardin. Et dans le jardin de devant, je planterai un prunier de Sainte Catherine, comme ceux dont je faisais du vin de prune japonais, ces dernières années dans le Val de Loire. C'est la fin d'une époque de ma vie. C'est le début d'une autre (faisons dans les lieux communs !) ; je sens cela parce que je me suis remis à bricoler mon appartement, la perspective de la prochaine venue du peintre me servant de stimulant. Peu à peu mes idées s'affirment. Il y a encore beaucoup à faire, mais tout avance comme inexorablement. Est-ce que je serais au rendez-vous de mes rêves cet automne ? Et serai-je un jour à ce rendez-vous, peut-être le dernier, où j'attends de retrouver gentleman séduisant ?

Mardi 18 juin 1991 - 24h

Quand je pense à mon père naturel je fais mine de cracher par terre pour exprimer tout le dégoût qu'il m'inspire. Cela m'arrive de penser à lui jusqu'à trois fois dans la journée certains jours et d'autres, Dieu merci, pas du tout. Ma mère naturelle..., c'est malgré tout différent. Alors que lui n'a jamais rien fait, sinon cherché à m'exploiter dès le premier instant, elle m'a porté... à son corps défendant, ou au contraire : son corps me défendant, contre les attaques de son esprit. Quelle conjonction me délivrera un jour de la marque de ce couple diabolique et me réconciliera avec mes gènes ?

Mercredi 19 juin 1991 - 9h

D'où me venait l'idée qu'il existait un droit qui m'éviterait de me battre ? Cette idée était basée sur l'idée que les mots ont un sens qui s'imposerait aux désirs de l'individu. Ainsi je me suis fréquemment retrouvé seul dans le palais de cristal du langage, ultime refuge et ultime consolation de celui qui place la vérité en dehors de lui-même. Désir de vérité radicalement autre que la vérité du désir. A quelle origine, quel événement fondateur, remonte cette bifurcation, cette étonnante différenciation qui ouvre sur une faculté et une impuissance ? Il faudrait le demander à Doudou, lui, me connaissait. Parce qu'il m'élevait, il savait ce qui me manquait. Et, bien qu'il en disait peu, je sais maintenant qu'il était parti, en misant sur la durée, pour boucher les trous. Pour cette raison, c'est lui mon père, le naturel ne me voyait même pas, occupé qu'il était à tirer profit matériel de tout. Il me faut réfléchir à la filiation entre le comportement de Doudou naguère et du mien aujourd'hui.

Mercredi 19 juin 1991 - 11h

Je viens de recevoir un numéro hors série de Que Choisir intitulé : "Etre en Forme", qui passe en revue divers sports. Il y a naturellement un article sur la danse, qualifiée de "bien plus qu'un sport... (cela va même très loin) La danse peut même aider à la restructuration de la personnalité : elle est ainsi utilisée comme thérapie chez des enfants et des adultes atteints de certaines maladies graves comme la psychose." Si on y va par-là, j'avais rendez-vous avec la danse, et d'ailleurs le pilotage s'en rapproche comme discipline de localisation spa tio-temporelle. Je dois effectivement constater que mes larmes amères se sont taries, de là à penser que c'est à la danse qui les a séchés, il n'y a qu'un pas bien sûr. Pour ne pas m'arrêter en si bon chemin, je compte maintenant sur la musique comme facteur d'adaptation à la complexité de la société. Une fois de plus, l'agréable est l'utile.

Jeudi 20 juin 1991 - 23h

J'ai apporté une photocopie de l'article de Que choisir sur la danse à l'école où Roland s'en est saisi d'un air bougon. Il s'est finalement décidé à l'afficher tout en ayant copieusement râlé, avant de le couper, contre l'encadré qui mentionne que la pratique en est déconseillée aux cardiaques et aux personnes du troisième âge. J'ai aussi fait un brin de conversation avec mon charmant professeur, qui me faisait presque reproche qu'on ne m'ait pas beaucoup vu ces derniers temps. Diable ! Je lui ai dit que j'étais allé au centre Leclerc dans l'espoir de la rencontrer ce qui la fit bien rire.

Vendredi 21 juin 1991 - 24h

Aujourd'hui après une visite chez Anne, c'est le retour en arrière sur soi. Que vais-je faire de ce journal et d'abord où en suis-je ? Un bref retour en arrière dans la mémoire magnétique de l'ordinateur me montre que j'ai commencé le vingt octobre dernier. Encore quatre mois donc, pour atteindre la masse critique que j'avais défini au départ : un an. Quand j'aurai atteint ce but que ferai-je ? C'est la grande question ! vais-je continuer à me rendre à ce rendez-vous quotidien ? vais-je arrêter pour me consacrer à d'autres formes d'écrit ? Vais-je ne plus rien faire du tout : plouf dans l'eau et le trou se referme ?

Samedi 22 juin 1991 - 24h

Je ne suis pas allé à la soirée dansante d'hier, malgré l'invite de mon professeur que je pouvais prendre pour moi mais qui n'était peut-être qu'un réflexe commercial. Elle est séduisante, c'est sûr. C'est une artiste pleine de style, mais je ne vois pas bien où ça me mène, même s'il est un peu tôt pour me poser une pareille question. C'est là le charmant trouble de l'amour qui en fait une grande aventure pour l'éternité. Rêve-je, où ai-je bien vu ? Et même dans ce dernier cas, combien d'embûches vont-elles se dérouler sous mes pas ? Mais si malgré tout j'en reviens à ma question : à quoi bon ? Je cherche une femme pour partager ma vie, pas une maîtresse. Bien, cependant il y là un défi que je ne peux négliger et en plus, si je ne m'abuse, je ne peux pas la laisser avec un désir inassouvi, ce serait inhumain.

Dimanche 23 juin 1991 - 9h

Ce matin, en me réveillant, j'ai senti le manque d'une présence. Alors, comme je suppose que nous faisons tous et toutes dans ce cas là, j'ai étreint mon oreiller. Et j'ai, un bref instant, pensé à mon ex, que j'étreignais encore, comme cet oreiller, les derniers temps, où pourtant les carottes étaient cuites et même carbonisées. Mon amour est mort carbonisé... à l'instar des personnes coincées dans les boites de nuit en feu, selon la formule journalistique. Eh bien non ! on meurt asphyxié avant d'être carbonisé. Le feu de la passion brûlait sans oxygène ! Où j'en suis arrivé aujourd'hui je ne peux que regarder en arrière, le champ dévasté, la morne plaine de mes amours franco-allemandes et me dire "s'il y a eu de l'amour pour moi dans cette galère ça n'a pas dû être autre chose qu'un sentiment bien étriqué". Ce petit quelque chose à quoi j'avais précisément été préparé à me contenter par mes parents naturels qui faisaient eux aussi à l'économie. Et lorsque nous tournons notre cœur meurtri vers la femme, l'amante, la sœur, la mère, nous trouvons un personnage prompt à considérer que celui prêt à se contenter de peu n'aurait plutôt droit à rien. C'est du moins ce que moi j'ai rencontré. Comme toute règle aime se mirer dans son exception, je repense à Nicola, une jeune anglaise de ma jeunesse. Elle avait dix-huit ans et moi vingt-deux. C'est la seule, dans toute ma vie, qui paraissait partie pour me donner tout ce qu'elle avait à la suite de son pucelage. Mais ce fut bien trop court. Entièrement à cause de moi, car j'ai eu peur de ne pas pouvoir faire face à la haute (ou, au moins, la middle society) anglaise dont elle était issue, avec mon inadaptation qui n'était pas encore marginalité. Le piège s'était refermé. J'avais reculé au lieu de m'engager, dans la voie de l'insertion sociale, quand une bonne occasion s'en présentait. Je m'en étais remis à la providence. Je me voyais obligé de lâcher la femme à laquelle je n'osais même pas avouer l'impuissance sociale dissimulée derrière une puissance sexuelle dont j'étais fier, mais qui s'est révélée à longue bien dérisoire.

Lundi 24 juin 1991 - 22h

Comme IBM est dans de sales draps, le nouveau directeur général, ou quelque adjudant de ce calibre, a déclaré que les employés de la firme ne vivaient pas suffisamment en état de tension et avaient oublié que leur rôle était de faire gagner de l'argent aux actionnaires. Le capitalisme oublie ses bons sentiments quand il perd de l'argent ou même n'en gagne plus assez. Quant à l'état de tension, c'est là dedans que je vis maintenant - les cris que je pousse de temps à autre en sont le symptôme. Est-ce que cela va me faire gagner de l'argent ? C'est encore à voir. Mais déjà, je peux en tirer une conclusion sur le "farniente" qui diminue voire supprime l'état de tension, comme le ferait un euphorisant. Il ruine la santé au sens large. Evidemment beaucoup de gens étaient au courant, mais moi je faisais partie de ceux qui ne le savaient pas.

Mardi 25 juin 1991 - 17h

Décidément, cela fait des semaines que je veux me mettre à jour dans mes lectures financières et que je n'arrive même pas à commencer. Je m'y mets moralement, cela ne va pas plus loin car c'est toujours au dernier moment, celui où d'autres tâches pressantes m'appellent. Il faut dire que j'ai accumulé les prévisions erronées à un tel degré que je redoute de m'y remettre. En même temps, l'idée follement séduisante que de justes prévisions sont du domaine du possible me conduit fatalement à ne pas renoncer à ce domaine bien particulier, ou l'action n'est que le fer de lance de l'arme intellectuelle. Je repense à ce général allemand de la deuxième guerre mondiale qui arrivait à deviner le soir précis de l'offensive russe. Fort bien, mais entre lui et moi il y avait certainement trente ans d'expérience, et je n'ai pas trente ans devant moi. Le peu d'expérience que j'ai accumulée en la matière me pousse à la conclusion qu'il faut être contrarien. Facile à dire en vérité ! Car la contradiction ce n'est pas avec les autres qu'il faut la vivre, mais en soi-même d'abord, sinon on se borne à ressentir le courant principal. C'est une sorte de masochisme intellectuel qui, certes demande un effort de mise en place, mais devrait finalement bien me convenir.

Mercredi 26 juin 1991 - 9h

Il peut arriver que l'on n’ait rien à dire ("on", c'est moi). Mais même dans ce cas-là on a toujours quelque chose à dire. La preuve en est ! Mais au-delà de cela, il y a une différence, un décalage, entre ce que l'on voudrait dire (ce qui paraît de qualité) et ce qu'on a vraiment à dire parce que c'est là dans la culasse prêt à partir à la première pression du doigt. Par exemple hier, je suis allé me faire reboiser la colline chez le Dr Pouhane. C'est un petit peu l'envers du décor, l'artifice nécessaire qui n'appelle pas de commentaire en soi. Avec ma tête un peu secouée je me suis dis : "Il faut mériter son bonheur." Formule d'autant plus méritoire que rien ne garantit qu'il y aura un bonheur ! Ou bien, il faut sagement admettre que le bonheur c'est la recherche du bonheur. Et en effet, si l'on est heureux de vivre, parce qu'il faut..., parce qu'on le doit à ceux qui voulaient qu'on vive, la chirurgie esthétique participe de mon effort en tout point semblable à celle de la plante qui pousse ses racines dans la pierre jusqu'à la faire éclater.

Jeudi 27 juin 1991 - 23h

Je commence à me remettre du mal de tête consécutif à ma visite chez le chirurgien du cuir chevelu. Je dois dire, tout en le cachant, qu'il m'a transformé le sommet du crâne en écumoire. C'est peut-être un effet de ce crible où passent mes idées, qu'il me revient en mémoire une charmante jeune femme qui m'avait prodigué quelques caresses dans une partie fine. C'était une basque à poils noir de corbeau, frisée de haut en bas, avec une silhouette impeccable et un ravissant minois. En repensant à elle, je me prends à chercher une rationalité à cette attirance, au demeurant banale. Sans doute la possibilité, toute théorique, d'engrosser ce brûlant objet du désir, amènerait au bout du compte, et avec un peu de chance, à reproduire la troublante beauté en question, en quelques copies plus ou moins conformes et tout aussi désirables. Mais ce n'est finalement que repousser la question d'une génération. Et pour une question idiote, c'est bien une question idiote !

Vendredi 28 juin 1991 - 21h

J'ai pris aujourd'hui ma première leçon de piano, comme prévu à Passy chez ma prof du conservatoire, qui, toute mademoiselle qu'elle était nommée, se trouve flanquée d'un enfant et d'un mari. Enfant, mari, vie professionnelle de haut niveau, dynamisme, enthousiasme, je trouve à ce cocktail un parfum de bonheur, de bonne santé morale, qui n'éveille pas en moi l'envie mais plutôt quelques envies, et me ravit. C'est sympa de voir des gens bien portants et, apparemment, heureux de vivre, et cela ouvre la porte à l'espoir. D'autre part, puisque ce n'est évidemment pas l'argent qui l'intéresse dans cette affaire. Reste à savoir (mais je ne suis pas pressé) ce qui l'intéresse, c'est-à-dire quel fantasme j'ai activé (le fils, le père, le père dans le fils, le fils dans le père ?) De toute façon, sans cette ambiguïté (que je n'ai donc pas intérêt à voir lever trop tôt) son enseignement n'aurait pas ce pouvoir transfusionnel, que je ressens quasiment physiquement. C'est justement parce qu'on ne sait pas où ça peut mener que j'ai une chance de bien apprendre le piano.

Samedi 29 juin 1991 - 9h

J'ai voulu narrer à Jean-Pierre au téléphone (puisque depuis plus de trente ans nous sommes toute confidence sur nos rapports au beau sexe), les nouveaux développements de mon aventure, et j'ai essayé de lui décrire la subtile alchimie de ma relation avec ma prof de piano... Il n'y a rien compris, ni sur la transmutation du désir, ni sur le plaisir de voir des gens bien dans leur peau, ni sur rien de rien j'en ai peur. Et en parlant de plaisir, avec lui je suis servi. Il n'arrête pas de se lamenter, et qu'il se "fait chier" dans son travail, et qu'il se "fait chier" chez lui dans sa solitude, et que sa bagnole le lâche, et qu'il a pas d'argent pour la réparer, et que sans voiture il ne peut pas en gagner, et qu'il a mal au dos, et qu'il a mal au cœur..., et de gémir sur le côté insupportable de tout et de rien en se complaisant dans un immobilisme destructeur. Cela étant, il ne faut pas s'aviser de le lui faire remarquer, même incidemment et en prenant des gants, sinon lui prend la mouche et se dresse alors sur ses ergots pour se raccrocher désespérément à une image d'homme fort que rien ne peut abattre. Depuis des mois j'essaye de l'inciter à sortir de sa prostration mentale... J'y renonce !

Dimanche 30 juin 1991 - 9h

Hier soir c'était le gala à l'école de danse. Cette année il y avait comme "guest star" une équipe de karatéka qui nous a fait une démonstration très bien réglée, dont une partie en musique comme un ballet. Une démonstration de danse orientale par une houri blonde, et puis naturellement les démonstrations de Trouy et Relent qui étaient particulièrement en forme et nous réservaient un gag pour le rock. Je profite de ma récente et énième lecture de Malaise dans la Civilisation, pour penser, comme le dit l'auteur, que civilisation, culture et art, ne sont bien que de l'énergie sexuelle transformée. C'est particulièrement visible à la danse, où l'expression prend ses racines dans le corps et où ce dernier affiche son désir dionysiaque d'envahir l'espace et le temps avec la grâce apollinienne des mouvements pour seule pudeur.

Lundi 1 juillet 1991 - 23h

J'ai cinquante ans et j'ai d'énormes progrès à faire. Le piano ! Je commence à faire les exercices (entre autres exercices requis par ma prof) du Pianiste Virtuose de Hanon : cent pages de portées serrées ! Le tout s'exécute en une heure, précise le préambule, mais avant d'y arriver, il me faudra des années à une heure par jour au moins. Alors je ne sais pas si j'y arriverai, si je serai un jour cet homme jouant du piano avec aisance, qui vit dans mon rêve, mais je sais déjà que ce sera mérité ou ne sera pas. Et s'il n'y avait que le piano, mais il y a la danse... Ce n'est pas fini, même si l'époque, il y a deux ans et demi, où j'avais peur de ne pas y arriver, me fait sourire maintenant. Et puis, même si cela ne semble pas présenter de difficulté majeure, il y a cet appartement que je dois finir d'installer pour y organiser les soirées, dansantes ou non, qui doivent être la renaissance de ma vie sociale. Et bien sûr il y a la femme. Celle que je n'ai jamais su trouver, ou jamais sur reconnaître, ou jamais su garder. Et si je réussissais enfin dans ce domaine, ce serait pour aller à la rencontre de nouvelles difficultés plus redoutables, et d'efforts encore plus grands que tous ceux que je viens d'énumérer.

Mardi 2 juillet 1991 - 23h

Le plus difficile (je ne me reconnais plus en parlant ainsi) c'est de réussir à gérer correctement mes affaires, et mieux à y réussir, car sans cela rien ne sera possible. Mais comment imaginer que je puisse réussir, moi qui ai collectionné les fiascos en tout genre pendant un demi-siècle ! Peu importe si cela me plaît d'essayer. Si nous avions tout le temps ? Mais ça ne serait plus intéressant ! Alors puisqu'il faudra mourir avant d'avoir fini... Eh bien, nous mourrons ! Et l'on meure quand même mieux en sachant jouer du piano qu'autrement. De toutes ces réflexions d'amer courage je mesure combien je regrette d'avoir baissé les bras naguère et d'avoir renoncé à con courir au jeu de la vie pour devenir le meilleur. Je ne savais pas que j'avais une chance, je n'imaginais pas ce que c'était que d'être le meilleur, je savais même pas, je crois, qu'il y avait un meilleur. On m'en avait vaguement parlé pourtant, mais je n'y avais rien compris. Et même, je me demande aujourd'hui si ceux qui m'en parlaient y avaient eux-mêmes compris quelque chose.

Mercredi 3 juillet 1991 - 9h

Hier j'ai vu Pierre C. que j'ai trouvé encore plus diminué. Voilà une vision de la mort qui avance lentement, mais régulièrement et inexorablement, à laquelle chacun de nous souhaiterait échapper plus encore qu'à toute autre forme de mort. Mais comment, sinon en précipitant sa fin ? L'ennui est que la vie, pour ne pas dire l'organisation sociale, nous offre surtout des occasions de mourir vite tant qu'on est jeune. C'est ce qu'on appelle mourir en beauté.

Jeudi 4 juillet 1991 - 23h

Samedi je suis invité chez Philippe Q. qui fête son mariage. Déjà j'en suis ému et je leur ai choisi un petit cadeau dans tout mon attirail. En parlant de mariage... je suis tombé sous le charme d'une des assistantes du Dr Pouhane. C'est la nouvelle qui m'avait lancé un "c'est chouette !" dès aperçu ma mèche chirurgicale, dont je n'aurais pas pu jurer que ce n'était pas commercial, bien qu'apparemment très spontané. Enfin, comme il m'avait semblé reconnaître la voix de ce charmant petit bout de femme au téléphone, je lui demandais de se nommer, pour lui, expliquai-je, pouvoir l'identifier plus tard et vérifier mon hypothèse. A ces mots elle m'a demandé carrément de lui décrire son physique, pour se reconnaître dans ma description après avoir joué un peu. C'est un début intéressant, mais quand elle me retirera les agrafes il faudra trouver autre chose. La vie a quand même des côtés charmants !

Vendredi 5 juillet 1991 - 23h

Aujourd'hui, en arrivant tout émoustillé à ma deuxième leçon de piano, je trouve porte close avec un mot de la prof dessus, me disant qu'elle a vainement cherché à me joindre (comment ?) et qu'elle a dû s'absenter. Ca m'a fichu un coup de barre. D'aucun penseront qu'il n'en faut pas beaucoup ! Moi, je trouve que si les gens vous faisaient faux bond une fois sur dix ce serait vivable. Le problème est que c'est plutôt une fois sur dix qu'ils sont au rendez-vous. Tel mon peintre qui s'est encore une fois évanoui dans la nature en plantant là tout son matériel. Ecœuré de tout, je ne suis pas allé à la soirée dansante, je suis rentré et j'ai passé la soirée à ne rien faire, sinon à lire deux bandes dessinées et à caresser de nouveaux des rêves de fuite : tout planter là et aller au loin musarder sur des terrasses contempler des paysages magnifiques. C'est un beau rêve auquel je ne crois plus.

Samedi 6 juillet 1991 - 24h

Voilà, je suis allé à la fête du mariage de Philippe Quint. qui avait lieu dans la cour carrée, style les Trois Mousquetaires, de son immeuble de la rue Pavée... Sa grande bringue de femme avec l'accent de Toulouse, sa petite gamine, des tas d'enfants, ceux des voisins, et les invités de tous horizons, avec bien sûr les parents du marié et de la mariée... Dans une ambiance détendue, bien dans le style de l'hôte, j'ai vu des gens heureux. Enfin, disons à la manière de Winnicott : suffisamment heureux, et suffisamment normaux. Une bonne occasion pour moi de me demander où j'en suis. Et de revenir sur le pourquoi du comment. Pour la première fois, l'idée m'est venue qu'avec mon ex, c'était dès le début que je n'avais pas ce que je désirais, ni ce dont j'avais besoin. A vrai dire il fallait bien être complètement malade pour espérer quelque chose d'une femme qui pleurait à tous bouts de champ (mais pas en présence d'autres témoins) sans dire un mot. Le cœur aussi sec que les yeux inondés ! Mais, je ne pouvais pas en tirer de conclusion car c'était pour moi une situation aussi normale qu'une autre. C'est la fusion initiale des personnalités naissantes dont parle Winnicott (ou Freud ?) que j'étais incapable de pratiquer par manque de structure, ce qui m'a conduit à cette fusion foireuse avec quelqu'un de radicalement "afusionnel", ou qui avait déjà fusionné bizarrement. Et maintenant, quelle fusion ? Ce ne sera pas facile, aujourd'hui comme hier, pour des raisons différentes et pour les mêmes au fond.

Dimanche 7 juillet 1991 - 23h

Où en suis-je au juste ? Ce n'est pas toujours facile de le savoir. Je sais que tout est en plan : mes travaux d'aménagement, mes ambitions financières, et pour ma lettre je m'interroge, quant à la musique, je vois maintenant combien la route sera longue. Mais le plus grave de tout c'est d'être en panne de courage comme je me suis senti aujourd'hui. Mais ne désespérons pas c'est peut-être simplement le creux de la vague. De ce désarroi un nouvel ordre va sortir.

Lundi 8 juillet 1991 - 22h

Bon, ce matin mon peintre est arrivé et s'est mis au travail. Comme dans la chanson d'un Homme et une Femme : "La vie repart !" Stimulée par ces nouveaux enjeux, j'ai passé la matinée au magasin du bricolage pour chercher les baguettes murales qui me plaisaient (celle prises par le peintre n'étant pas de mon goût) et quelques autres bricoles, et j'ai aussi racheté un verre pour remplacer celui, cassé dans le déménagement il y a deux ans, qui couvrait mon oeuvre d'art (la représentation coloriée du plan hyperbolique de Christian) qui, maintenant rayonne au-dessus de mon lit. Ca peut paraître peu de chose mais ce sont les vraies valeurs de la vie. Ca et les valses de Strauss, que je n'ai cessé d'écouter depuis hier, et je trouve que la vie vaut le coup. Seul mon numéro de juillet pâtit de la situation. Enfin, je crois que j'y arriverai (à installer cet appartement) et que ce sera pas mal. Ce sera le deuxième dans ma vie et le premier pour moi vraiment (le précédent ce fut pour celle que je croyais être ma femme)... et le dernier je pense. Ou alors, la prochaine fois Dame Fortune me prêtera sa main agile, sinon je retournerai au nomadisme des origines, car malgré tout, je ne veux pas finir ma vie ici.

Mardi 9 juillet 1991 - 24h

Corinne, l'assez mignonne cantatrice qui fréquente épisodiquement le cours de danse, ne me parle plus du tout. Avec elle, il n'y a eu que le temps d'un départ un tout petit peu prometteur, pendant une brève période et puis ça a commencé à se dégrader et n'a pas cessé depuis. Je me demande si au début, alors que je lui faisais un peu de charme, elle ne m'aurait pas attribué par erreur une importance quelconque à l'école, qui n'avait évidemment plus de sens quand elle a commencé à se diriger vers le lit du prof. Plus j'avance dans la vie, plus je constate que la femme, la femme rêvée, adorée, la femme éternelle... se révèle généralement comme un tyran impitoyable dès lors qu'elle a le pouvoir. Je suppose que j'aurais pu m'en faire une idée avant d'en pâtir en puisant dans le capital intellectuel mis à ma disposition par la tradition. Mais, dans ce domaine comme dans les autres, et même dans celui-là tout spécialement, comment croire que les aînées ont les clés de l'énigme, lorsqu'ils donnent l'exemple de la fausseté et de la médiocrité prétentieuse.

Mercredi 10 juillet 1991 - 23h

Le peintre qui avait de nouveau disparu dans la nature est revenu et s'est enfin mis sérieusement au travail. Ce genre de situation me replonge dans mes problèmes d'identité : est-ce que, à force de vouloir être la bonne pâte, qui met les gens à l'aise, je ne me mets pas systématiquement en situation de me faire exploiter ? Cela dit s'il faut être craint, comment y parvenir ?... Make Things Happend, il va falloir que je lise ce livre ! Enfin, je suis quand même heureux de voir l'appartement avancer, si peu que ce soit pour le moment. Et je spécule sur mon plaisir futur de le voir apprêté selon mon goût. A défaut de femme, j'aurai au moins un cadre de ma vie.

Jeudi 11 juillet 1991 - 22h

Ce soir je suis rentré du cours de danse, qui s'était déroulé dans la chaleur accablante avec le dernier carré de fidèles, pour trouver ma chambre envahie de fourmis en vol nuptial. J'ai aspiré pendant une demi-heure cette belle vermine en chaleur, puis, je me suis mis à table pour mettre sous enveloppe mon numéro que je voulais absolument mettre ce soir à la boite. Fatalitas ! J'ai inversé les pages six et sept. Philosophe tout de même, j'ai écouté les airs dolents de John Dowland pour me consoler. Et demain je repars au combat. La vraie vie, c'est au bord du précipice. Et encore je n'ai pas fait la guerre.

Vendredi 12 juillet 1991 - 22h

Ce vendredi soir, je ne suis pas allé à la soirée dansante, et ça fait maintenant longtemps. Le peintre à fini le bureau, cette nuit il sèche et demain je commence à l'installer dans une journée marathon qui se terminera par le bal populaire du 13 juillet à Sceaux. Tout à l'heure comme je me promenais dans le parc, je me faisais cette réflexion, au demeurant banale : que d'efforts pour si peu de résultat ! Là, je vais installer un bureau pour une lettre qui survit de justesse, et tout est à l'avenant. Comme j'en étais là, il m'est revenu en mémoire une réplique de Rett Buttler, à la fin de la version cinématographique de Autant en Emporte le Vent, disant en quittant sa femme qu'il ne pouvait admettre qu'il ne restait plus rien de charmant dans la vie. Il était riche, mais avait quand même tout raté. Je ne suis pas riche et j'ai, en plus, tout raté. Je vis avec mon impuissance comme l'autre avec sa solitude, mais je crois quand même que je saurais trouver un charme à l'existence, même si, comme je le crains, mes ultimes tentatives soient d'ultimes fiascos.

Samedi 13 juillet 1991 - 24h

Le bal était complètement raté. Il faut dire qu'il pleuvait par intermittence. Quelques danseurs profitaient des périodes d'accalmie pour patauger dans un centimètre de flotte, et tous dansaient mal. Contrairement à l'année dernière, je n'ai trouvé personne, deux nanas m'ont envoyé sur les roses poliment, pour se mettre à danser ensemble un peu plus tard. De toute façon le cœur n'y était pas, ni chez elles ni chez moi. D'une façon générale, mon oeil est plutôt attiré par les jeunes filles, qui, dans des groupes de trois ou quatre, se trémousse sur place sans oser approcher de la piste de danse. Une jolie femme de trente ans bien parée c'est évidemment un régal pour la vue, mais celles que je vois, la plupart du temps, ne valent pas le coup d’œil. Les jeunes filles ont souvent pour elles une grâce d'autant plus charmante qu'on la sent éphémère, mais sexuellement et intellectuellement ce ne sont encore que des embryons. Quand d'aventure je tombe sur des photos de moi à cet âge, je m'aperçois que j'étais comme cela aussi. Je suppose que le résultat d'une éducation réussie serait de concilier jeunesse et maturité, charme et assurance. C'est visible, fort peu d'éducations sont réussies.

Dimanche 14 juillet 1991 - 24h

J'ai écouté plusieurs fois les valses de Strauss, sur le disque que j'ai emprunté à la bibliothèque, notamment les plus célèbres : Sur le Beau Danube Bleu et La Valse de l'Empereur. Quelle élégance ! Quand j'écoute cette musique, j'ai tout de suite un bal dans la tête avec les hommes en habits et les femmes en longues robes blanches : le Bal de l'Empereur, précisément. La vie est trop courte ! Même si j'avais commencé tout de suite à tirer des plans, je n'aurais pas eu le temps de faire tout ce dont maintenant j'ai envie. Mais çà, le Bal de l'Empereur à Vienne, ou quelque chose du même niveau, si cela existe, j'espère de tout mon cœur y arriver. Il reste cependant à trouver la cavalière adéquate.

Lundi 15 juillet 1991 - 24h

En parlant de tirer des plans... De prendre la vie comme un combat sans trêve ni repos, et, dès le départ, évaluer les forces en présences, étudier le terrain, repérer les adversaires, les ennemis, faire le compte de ses alliés, se méfier de ses amis..., puis se fixer des objectifs et des étapes de réalisation. Enfin adopter une approche scientifique de l'existence, je pense que j'aurais pu le faire très bien. Mais comme il est vain et facile de penser cela. J'y pense parce que je crois que ce qui m'a manqué pour ce faire, ce fut la motivation. Je suis devenu un spontanéiste : avoir tout, tout de suite et rien à la longue, par désespoir. Maintenant je change mon fusil d'épaule, car c'est tout ce qui me reste à faire.

Mardi 16 juillet 1991 - 24h

J'ai pu constater en allant au cours de danse que maintenant Trouy m'ignore, je suppose qu'elle est vexée de mon manque d'initiative. Certes je n'ai pas été à la hauteur de la situation. Je ne voyais absolument pas ce que j'aurais pu lui proposer, et je ne le vois toujours pas d'ailleurs. Il eut fallu que l'appartement soit installé, comme d'ailleurs elle l'avait exprimé en me demandant où en étaient mes travaux. Ils avancent, mais Dieu que c'est dur ! Et en plus maintenant, je crois bien que leur fin arrivera trop tard : après la bataille pour ce désir-là. C'est la vie !

Mercredi 17 juillet 1991 - 2h

Depuis une semaine dans les travaux, je ne vis plus... Je veux dire que je ne vis plus normalement. C'est comme une maladie qui oblige à renoncer certaines des activités habituelles. Je suis passé en économie de guerre, dans la fièvre de l'action urgente. Je ne dépouille plus mon courrier (d'ailleurs celui d'hier est encore dans la boite), je ne fais plus mes gammes, j'ai bien du mal à penser à mon journal et, comble de malheur, ma chambre, si bien arrangée dans son style dépouillé, est maintenant transformée en dépotoir en attendant que le bureau soit installé. Heureusement, cela avance vite et bien. Je pense avoir fini l'électricité ce soir et, avec un peu de chance le reste demain, pour pouvoir reprendre le travail normal après-demain. En attendant, comme j'ai profité d'un réveil-besoin-naturel, pour ajouter un point de colle sur mon fil électrique, je me paye une superbe insomnie. Mais pas en pure perte, car j'ai trouvé comment disposer la sono de façon sioux.

Jeudi 18 juillet 1991 - 24h

A seconde vue, l'idée, dont j'étais si content l'autre nuit, d'installer la chaîne Hifi dans le petit couloir allant de l'entrée aux chambres, ne tient pas. Elle était basée sur l'achat d'une nouvelle chaîne à télécommande, que j'aurais pu, en principe, atteindre à partir de toutes les pièces. Ce qui m'a fait y renoncer, c'est que les cinquante mètres de câble que j'aurais dû tirer pour pouvoir brancher des enceintes aux deux extrémités de l'appartement devraient être à quatre fils, car il y a deux fils par enceinte. C'est vraiment trop gros. Non, la meilleure solution est d'installer la chaîne que j'ai dans le bureau et de réserver celle à télécommande pour le séjour. Pour que ce soit parfait, il faudra aussi que je rachète une deuxième paire de ces excellentes enceintes JBL. Tout ce luxe me donne le vertige ! Je ne sais pas si, au bout du compte, je vais tirer de mon installation les joies que j'en espère, mais je sais au moins que, si c'est le cas, elles auront été méritées.

Vendredi 19 juillet 1991 - 24h

J'ai renoncé, une fois encore à aller à la soirée dansante. Je suis trop crevé et mes mains ont trop souffert sur mon chantier. Je me couche et, fatigué, énervé, je n'arrive pas à dormir. Alors le passé, qui ne dort pas non plus, me rejoint. J'ai fini par souffrir énormément, extraordinairement je crois, d'avoir lié mon existence à une femme qui ne voulait rien, en dehors d'elle-même, et dont l'affectivité complètement stérile n'attachait aucune valeur aux relations avec autrui, en fin de compte, un répugnant narcisse. Je suis tombé de haut quand je l'ai compris, mais j'ai maintenant l'impression que c'était un boomerang. Comme je recherchais des emplois (la recherche) où les résultats étaient peu ou prou déconnectés de l'embauche (l'employeur le plus éloigné possible du client) j'ai cherché une femme qui n'exerçait sur moi aucune pression quant à la construction familiale que je voulais réaliser. Les désirs de celle-là ne risquaient pas de me faire peur car elle n'en avait aucun dans le domaine.

Samedi 20 juillet 1991 - 24h

Je suis allé à la soirée d'astronomie, organisée par Michel (un autre camarade de la danse) chez Micheline Il a profité de son jardin de banlieue, loin des lumières de la ville pour installer sa lunette. Après nous avoir désigné les constellations (pour y voir un cygne ou des ourses, il faut de l'imagination) il nous a fait observer quelques corps célestes : Vénus, puis quelques étoiles doubles, dont le charmant duo d'Albiréo, constitué d'une géante étoile rouge et une naine bleue. Et, pour finir, nous avons pu admirer Saturne avec son légendaire anneau fait de glace pilée. C'était très agréable ! Tout à fait ce dont j'avais besoin pour me changer les idées.

Dimanche 21 juillet 1991 - 22h

Les jours passent à pas de géant et je n'ai pas fini d'installer l'électricité dans mon futur bureau. Il faut dire que mon installation de trois circuits distincts, avec douze prises, plus celui du téléphone, dans les plinthes universelles est du haut vol, et que j'ai fait quelques erreurs qui m'ont retardé d'autant. Tous ces efforts pour une jouissance d'autant plus aléatoire, que le temps passe et qu'elle ne vient pas. Cela me rappelle lorsque j'étais entré pour la première fois dans l'appartement de la rue Saint Lambert (que j'allais occuper pendant plus de dix ans) avec la bande des copains de l'époque. Tout était à refaire et personne ne songeait à y faire quoi que ce soit, mais plutôt à se payer ma tête si je m'étais lancé dans quelques travaux. La situation était tellement désespérée que j'en perdais le sommeil. Aujourd'hui je garde espoir mais j'atteins un point d'usure mentale où les efforts de bricolage et de rangement commencent à me paraître hideux. En plus, je vis de nouveau dans un capharnaüm indescriptible, ma belle chambre à la japonaise, que j'appréciais tellement, est transformée en entrepôt.

Lundi 22 juillet 1991 - 22h

Ouf ! j'ai fini d'installer mes circuits électriques. Bonne nouvelle pour mes doigts qui sont pleins de trous ! Mais ça m'a pris trop de temps et demain il va falloir recommencer la course, entre ceci et cela. Je comprends sur le tard que dans la vie, si l'on veut en faire quelque chose, on n'a pas le temps de souffler. Cela dit, la rage qui me pousse, j'ai bien l'impression que c'est de l'agressivité transformée. Une agressivité que j'avais tout au début sans doute, en tout cas aussi à dix-huit ans, quand je me suis lancé dans la vie sans rien savoir des obstacles que j'allais rencontrer. Puis, curieusement, cette agressivité que j'avais perdue ("peace brother !"), je la retrouve à présent... un peu tard.

Mardi 23 juillet 1991 - 24h

J'ai installé la chaîne Hifi et les enceintes dans le mon nouveau bureau et, pour passer la soirée, j'ai écouté Les Contes d'Hoffman, unique opéra du maître de l'opérette. C'est inhumain de fidélité ! Du moins à mes oreilles qui ne sont peut-être pas parmi les plus fines - c'est ce que doit me révéler peu à peu l'étude de la musique. En tout cas, avec les enceintes judicieusement disposées, la restitution de l'espace sonore et la qualité musicale est telle, que je suis atteint par "la légère narcose", provoquée par les oeuvres d'art, dont parle Freud. Cela a un côté effrayant quand je pense que ce pourrait être l'essentiel du contenu de ma vie désormais. Exactement l'inverse de ce que j'imaginais à mes débuts.

Mercredi 24 juillet 1991 - 23h

En rentrant de chez l'ophtalmologiste qui m'a annoncé que "j'entrais dans l'ère de la presbytie, je trouve un message téléphonique enregistré de Margritt, qui me donne leur numéro à Bad Harzburg, le lieu de villégiature de la famille. Comme il se fait tard, je rappellerai demain. Avec tout le travail que j'ai, professionnellement comme à la maison, et le retard que j'accumule irrésistiblement, je suis naturellement tenté de rester ici tout le mois d'août pour avancer. Mais ce serait une erreur, je crois, il faut que je me change les idées et que je ne reste pas collé à mes difficultés. Je ferais le plein d'énergie pour la rentrée, du moins je l'espère, et il ne faut pas que j'oublie que la vie doit avoir son charme.

Jeudi 25 juillet 1991 - 23h

J'ai eu Margritt au téléphone. Il apparaît qu'ils sont à Bad Harzburg depuis plus de deux semaines. Je ne pourrais pas les rejoindre et aller à Berlin ensuite avec eux, comme je l'avais envisagé, car ils désirent être seuls pour effectuer la rentrée et je les comprends. Mais il y a une autre solution qui est aussi bonne, car Klaus va retourner passer une semaine à Berlin avec son fils à partir du trois août. Je vais donc aller directement les rejoindre, passer cette semaine avec eux dans ce Berlin réunifié que je rêve de voir, et ensuite rejoindre Bad Harzburg et le reste de la famille avec eux, pour une dizaine de jours supplémentaires. C'est parfait, et je m'en réjouis déjà. Le plus curieux dans tout ça, c'est que ce sont des anciens amis de mon ex, et que je n'ai pas de problème à les fréquenter. Ce doit être surtout grâce à l'attitude très intuitive dont a fait preuve Klaus.

Vendredi 26 juillet 1991 - 24h

Ce vendredi, je suis retourné à la soirée dansante, après une longue éclipse due à mes travaux, et j'en reviens moulu avec un bon mal aux jambes qui m'empêche de dormir. Mais ce fut une soirée qui m'apporta de grandes satisfactions. André, surnommé "l'homme caoutchouc", l'extraordinaire danseur de la vieille école, et Jacqueline, sa cavalière attitrée, l'ancienne prof de danse, m'ont dit que j'avais fait beaucoup de progrès. Jacqueline est même allée jusqu'à dire à Micheline (mais je l'ai entendu) que j'avais fait des "progrès extraordinaires"... rien que ça ! Et à moi, elle m'a dit que je dansais beaucoup plus décontracté. C'est peut-être le meilleur des compliments ! La décontraction, l'aisance... c'est ce dont j'ai le plus besoin (le style c'est l'homme, nous y venons). Mais ce n'est pas la décontraction "cool" dans le genre de celle que procure la fumette, c'est la décontraction, l'aisance, pour faire quelque chose de difficile : l'étonnante et trompeuse facilité qui rayonne du geste de l'artiste. Belle soirée déjà, mais ce n'est pas tout... Mais je vais laisser passer la nuit sur cette seconde partie.

Samedi 27 juillet 1991 - 11h

Hier soir, en revenant de la soirée dansante, dans la voiture je discutais avec Micheline. Et comme souvent, alors que je lui faisais part de mes difficultés du moment, essentiellement liées à mes travaux, elle, pour me remonter le moral pour la forme, me faisait un bilan plutôt élogieux de mes activités des deux dernières années. Et, parlant notamment de mon assiduité à la danse, elle soulignait le bénéfice que j'en avais retiré et en particulier la disparition de mes douleurs du pied, dont elle se souvient bien du fait que je lui demandais alors la permission de retirer ma chaussure lors du trajet de retour. Et brusquement, je me suis rendu compte que je ne pensais plus à cet accident. J'en ai été stupéfait. Cet épisode épouvantable avec ses souffrances sans fin, la douleur mordante qui me mangeait la cheville en permanence et plus encore à chaque pas, et qui me rappelait sans cesse l'humiliation d'avoir été à ce point méprisé... Ce serait maintenant du passé ! Je croyais, je ne pouvais pas ne pas croire, que cela faisait désormais partie de moi comme une empreinte indélébile et bien visible. Et bien non ! La prédiction de Jean-Pierre, s'est vérifiée, me voilà lavé : de la merde, du sang, et des larmes. C'est oublié.

Dimanche 28 juillet 1991 - 23h

Aujourd'hui, j'ai passé la journée à construire des étagères démontables, sur mesure, qui m'ont permis d'installer ma chaîne exactement là où je voulais, au-dessus de l'ordinateur et à porter de main pour régler le son en cas de coup de téléphone. Il m'a fallu scier planches et cornières métalliques, meuler, percer, visser, coller, clouer... ce fut un travail de romain. Paradoxalement, c'est maintenant que je m'en sort à peu près, au prix, il est vrai de durs efforts (mais c'est précisément parce que je suis capable de ces efforts que je m'en sort) que je ressens le mieux ma vie comme un gâchis. J'en ai assez de savoir-faire un peu de tout à peu près bien. Il me manque l'excellence que je n'ai pas développé dans le métier que je n'ai pas appris. Je n'ai que trente ans de retard, mais ce n'est que maintenant que je comprends que j'en avais la capacité instrumentale (force physique, sens, cognition et mémoire), suffisamment en tout cas pour tenter ma chance. Etre excellent, être demandé, et procéder à l'échange de son savoir-faire. Voilà le simple schéma social dont ma perception était altérée par mon incapacité à procéder à l'échange - ma véritable infirmité. Aujourd'hui, je n'ai plus envie d'être un bricoleur doué. Et je me suis juré qu'une fois cet appartement installé, je ne me lancerais plus, de ma vie, dans une telle entreprise. Bien, mais comment dépasser la situation ?

Lundi 29 juillet 1991 - 23h

Troisième invasion des fourmis. Ces bestioles s'acharnent à essaimer dans ma chambre malgré ma désapprobation et je ne peux pas rendre la fenêtre étanche tant que mes livres sont posés devant. Ce n'est qu'un petit exemple de plus, mais depuis que je déborde d'activité je ressens de façon plus aiguë la loi de l'emmerdement maximum. Il faudra s'en méfier dans les prises de risques futures. Il me reste encore deux bricolages à réaliser avant de pouvoir retrouver mes activités habituelles j'espère vraiment qu'ils seront finis demain. Mais je me trompe toujours dans ces pronostics, le cache-tuyau de l'entrée m'a pris la journée entière et non la demie comme je le pensais en commençant. Je suis débordé en tout et en déséquilibre permanent. Je ne sais même pas si mes choix, de faire ceci plutôt que cela, sont judicieux, mais j'avance. D'ailleurs la théorie de Jean-Pierre sur l'activisme, seule manière de retrouver l'équilibre moral qui peut rendre la rencontre possible, se vérifie parfaitement. Espérons que pendant qu'il boude, il aura la bonne idée de la mettre en pratique.

Mardi 30 juillet 1991 - 24h

Quand je ne dors pas, je pense à de ces trucs... Par exemple ceci : La foi dans le divin nous commande une synthèse impossible à réaliser entre les exigences du monde animal où nous prenons racines et celles de l'esprit. Mais la tentative est obligée, car ceux qui y renoncent s'abîment dans le noir. Mais quelle est l'origine de cette foi ? Aussi, qu'en était-il avant l'apparition du monothéisme et de sa forte corrélation éthique ? Enfin, comment comprendre la déconnexion chez beaucoup de croyants entre leur foi et leur oeuvres, et inversement la dynamisme de la morale civile chez les septiques ? Voilà beaucoup de questions, pour lesquelles je doute qu'il y ai des réponses.

Mercredi 31 juillet 1991 - 22h

Savoir tout faire et tout faire par soi-même. C'était ma conception de la liberté. Je vois bien aujourd'hui que j'étais "malade du relationnel", pour employer un jargon dépassé. Pas autant, cependant, que ce gars entraperçu dans le midi, qui s'était fait arracher toutes les dents et fait mettre un dentier, mais pas mal quand même. Le problème n'était pas de d'accomplir des performances, parfois je me donnais la preuve que j'en étais capable. Le problème était de tirer un juste bénéfice de la performance, et maintenant encore je n'y arrive pas aussi bien que la plupart. Cela va continuer de s'arranger, je pense. Mais si je suis rétabli (réhabilité serait plus exact) complètement un jour et suffisamment déjà, ce dont je ne suis pas encore guéri c'est de commencer réellement à vivre avec vingt-cinq ou trente ans de retard.

Jeudi 1er août 1991 - 24h

J'ai un visiteur impromptu, un gros chat noir à cravate blanche et au poil bien brillant, qui semble chercher une résidence d'été. J'ai cependant peine à croire que ce chat aux allures tout à fait scéennes ait été abandonné. Mais qui sait ! En tout cas cette présence physique et sociale m'a relancé dans des interrogations sur l'opportunité de faire entrer un animal familier. J'avais pensé à un petit yorkshire. Un "york cher", comme dit Pozza en parlant du sien. Je me souviens à ce propos du personnage interpréter par Kirk Douglas, dans ce film un peu cucul intitulé "Seuls sont les Indomptés", qui disait, en parlant de son cheval "plus attachant qu'une femme". Les animaux ne trahissent pas, je suppose, c'est sans doute pour cela qu'ils sont moins intéressants.

Vendredi 1er août 1991 - 23h

Le chat est revenu dîner et coucher. Chaque fois me fait penser à me prendre un compagnon à quatre pattes. C'est vrai que cette présence physique est une compagnie, même si c'est sans conversation. Moi j'aime bien la conversation. J'avais naguère lu une nouvelle de science fiction où, sur quelque planète, une humanité exotique avait des animaux familiers doués de la parole. En fait il est difficile d'imaginer que l'on puisse échanger des idées, mêmes simplettes, avec qui ne serait pas un être humain - un égal par quelque endroit. Cela dit, il y a des gens que la conversation barbe, plutôt des femmes d'ailleurs - une constatation qui peut entraîner loin. Comme j'en faisais la remarque (la conversation vous barbe) à ma prof de danse, que j'avais effectivement l'impression de barber avec mon bavardage. Elle me rétorqua avec une touchante simplicité : non mais je ne trouve rien à dire. Avec mon ex c'était un autre son de cloche. La conversation (perçue comme une conquête de la femme) était abondante mais factice, comme les bijoux en toc. Ses prétentions nourrissaient mes illusions, et vice versa. Pour en revenir aux animaux familiers, c'était aussi une présence physique, mais qui se payait de mots.

Samedi 3 août 1991 - 24h

Le peintre a enfin terminé ses travaux, in extremis. Nous avons passé les dernières heures de la soirée à rédiger le devis et la facture. Cet épisode me confirme que je n'installerai jamais plus d'autre appartement. Et je repense à finir ma vie dans une errance que je rêve relativement confortable. Mais c'est sans doute encore une illusion. Je suis vanné. Je prends le train demain à sept heures trente et rien n'est prêt. Il faudra que je me bourre, à la hâte, une valise de linge non repassé. Tout ce que je n'aime pas ! Je mets le réveil à quatre heures trente, cela devrait suffire mais ce sera la course.

Dimanche 4 août 1991 - 23h

Ce matin, réveillé à quatre heures trente par le réveil, je me suis rendu compte que la peinture n'était pas sèche et que l'idée de ne fermer que les stores en laissant les fenêtre ouvertes risquaient de me gâcher les vacances par des appréhensions. De plus je n'avais vraiment pas le temps de préparer ma valise, et de fait j'ai passer pratiquement l'après-midi à repasser. J'ai donc appelé Klaus pour lui dire que j'arrivais un jour plus tard. "C'est dommage !" fut son seul commentaire. Je me suis aperçu avec angoisse que j'aurais, malgré mes bonnes résolutions, oublié mon petit boulot sans eau, sur le balcon, lui qui, lors de mon absence précédente avait déjà failli y laisser son écorce. Maintenant, je le laisse à l'intérieur les pieds dans une bassine d'eau. Il va manquer un peu de soleil, mais on ne peut pas tout avoir. Ce coup-ci, je suis fin prêt. J'ai essayé de mettre le chat pépère à la porte, ce qu'il refuse clairement. Finalement je me suis laissé fléchir en maudissant ma faiblesse, car si demain je pars en l'enfermant, ce sera affreux. Pour diminuer ce risque j'ai fermé toutes les pièces sauf ma chambre et le séjour. Vive les vacances !

Lundi 5 août 1991 - 14h

Après un voyage Paris-Cologne sympathique, en compagnie (jusqu'à Charleroi) de trois jeunes gens communicatifs, dont deux anglaises francophones, me voila dans l'express de Berlin, qui vient de s'ébranler. J'ai trouvé sans peine un compartiment avec une place près de la fenêtre, en sens inverse de la marche toutefois. J'ai en face de moi une vieille rombière d'au moins soixante ans qui semblé avoir fait sienne la devise : "Lila mein letze Versucht", à en juger par sa robe à demi-transparente, ornée de fleurs mauves, le tout agrémenté d'une avalanche de bijoux fantaisie. Mais le spectacle n'a rien de désagréable, il serait même plutôt intéressant. A ma gauche, à une place plus loin au coin du couloir, c'est encore plus intéressant. Une jeune japonaise, qui m'a salué à mon entrée, est sagement assise, les yeux baissés sur ses notes. Ce doit être une pucelle... c'est du moins ce que m'inspire sa façon de tenir ses pieds les pointes en dedans, dans une sorte de fermeture défensive de tout le corps. Ce doit aussi être une étudiante plutôt "high class" pour voyager en première. Avec sa robe blanche à rayures bleues (ou inversement), ses chaussures de toile bleue, son petit sac à main bleu et son petit air fleur bleue, sa mise est d'un parfait bon goût et exprime une modestie de bon aloi. Tout le contraire de la rombière d'en face. Paf ! le haut-parleur me tire de ma rêverie pour annoncer notre arrivée à Dusseldorf et je vois ma japonaise boucler son sac. Juste au moment ou je me disais que d'ici Berlin nous aurions tout le temps de faire connaissance !

Mardi 6 août 1991 - 15h

Mon père naturel ! Malheureusement je continue à penser à lui alors que je voudrais l'oublier, et même complètement si c'était possible. Mais cependant j'y pense ; et plus je pense à lui, plus j'ai l'impression de comprendre sa position. Comment sa maladie, cette méchanceté apparemment gratuite du destin, venait lui servir de justification pour toutes ses lâchetés, toutes ses vilenies, qui en fait trouvaient ailleurs leur source. Et par exemple, lors de notre extrême dernière rencontre, son besoin réel de trouver en moi appui et considération pour sa fin (vraiment cette fois) prochaine, qui s'exprimait sans porter aucune atténuation à la bête méchanceté, le mépris hostile et l'iniquité prétentieuse qu'il continuait de manifester à mon égard. Cela veut dire qu'il n'a jamais ressenti aucune nécessité de réciprocité, ni le fait qu'en attaquant dès le départ quelqu'un qu'il aurait dû défendre, il avait irrémédiablement faussé le jeu. Le plus beau de l'histoire, c'est que je me rends compte à présent que ma mère naturelle est de la même farine de charbon de bois, et même, bonnet à peu près aussi noir, mon ex, que je n'irai pas jusqu'à qualifier de naturelle. Enfin, me voilà arrivé à Berlin pour oublier tout ça (bien que paradoxalement c'est là que nous nous étions connus), dans un voyage qui commence bien. Car, hier soir dans le train, peu après l'arrêt à Posdam, j'ai eu la surprise de voir un homme et un enfant faire irruption dans mon compartiment. C'était Klaus et Robert qui étaient venu à ma rencontre.

Mercredi 7 août 1991 - 9h

Hier soir, Klaus m'a entraîné dans une conversation sur ma relation, ou plutôt la fin de la relation, avec mon ex, qui pour avoir été longue, n'a remarquablement rien apporté. Je veux dire par là que ce matin, aucun éclairage nouveau n'est apparu, comme il eut été normal après une conversation de plusieurs heures. C'est là sans doute la confirmation que cette histoire est maintenant vraiment du passé. Une autre constatation est que mon analyse n'est pas vraiment convaincante, en tout cas elle n'a pas eu l'air d'exercer sur mon interlocuteur un grand pouvoir de conviction. Je crois qu'il faut voir là le fait que notre vie est tout le contraire d'un roman policier où tout s'éclaire lorsque les explications finales ont lieu. Un point positif est que mon isolement intellectuel et moral ne m'angoisse plus.

Jeudi 8 août 1991 - 24h

Hier, nous nous sommes retrouvés : Klaus, Robert et moi, dans l'ancien Berlin Est, et nous avons fini notre promenade à la porte de Brandebourg. Là se tient un marché où des turcs, pour l'essentiel, vendent des pièces d'uniformes des armées soviétique et est-allemande. Après quelques hésitations, j'avais fixé mon choix sur une toque soviétique en fausse fourrure, comme souvenir. Par principe, inspiré par les conseils d'Ebert, je me suis mis à marchander. Le Turc a réagi avec une telle brutalité que, écœuré, j'ai laissé là la toque... pour le regretter ensuite, car elle avait beaucoup d'allure. Klaus m'a ensuite fait remarquer qu'il était très difficile de marchander avec les Turcs. "C'est leur côté allemand" a-t-il ajouté. De plus selon lui, ils ont établi des tarifs pour ne pas se faire concurrence et sont liés solidairement.

Vendredi 9 août 1991 - 9h

L'affaire de la toque manquée d'hier a continué de me trotter dans la tête et m'a entraîné dans une série de réflexions. En allant plus loin dans cette voie, j'ai même pensé que le rêve que je caresse d'apparaître un beau jour transformé aux yeux de ma mère naturelle pour lui faire regretter de ne pas m'avoir aimé... Même cela me paraît maintenant à la fois vain et chimérique. Je crois qu'il n'y a rien à espérer dans cette direction. Mais quelle est la direction de l'espoir ?

Samedi 10 août 1991 - 10h

Hier, j'ai fait un grand tour à Berlin ex-Ouest, en suivant mon itinéraire d'autrefois. Parti de Bahnhof Zoo, j'ai revu l'Université Technique. Puis, de Steinplatz à Savignyplatz, j'ai revu les librairies ou je musardais si volontiers. J'ai ensuite poussé jusqu'à l'endroit où se trouvait le Club Républicain. Ce faisant, j'ai eu l'impression de fermer une série de portes derrière moi. Il n'y a plus rien pour moi à Berlin. A dix-huit ans je passais mon temps à ouvrir des portes. Mais une fois la porte ouverte je ne me risquais pas dans la voie ainsi offerte, je restais prudemment (du moins, je le vivais ainsi à l'époque) sur le seuil, uniquement préoccupé d'en ouvrir beaucoup avant de m'engager. Et quand, après biens des hésitations, j'ai avancé sans trop m'en rendre compte, je me suis quand même fourvoyé.

Dimanche 11 août 1991 - 9h

Nous voilà à Bad Harzburg, après une traversée de l'ex-Allemagne de l'Est en voiture. Ce voyage n'était pas possible autrefois, quand l'ancien régime ne permettait de traverser le pays que par certaines routes bien définies et très surveillées. Evidemment, les endroits inaccessibles, c'est-à-dire la plus grande partie du pays, étaient les plus déshérités. J'ai vu de petites villes moyenâgeuses, dont les maisons tombaient littéralement en ruine, avec des toits éventrés, des murs lézardés, etc. En même temps, on sent souffler un vent de renouveau et après un an la rénovation, rendue possible par les matériaux qui arrivent de l'Ouest, se manifeste en commençant par le centre, généralement l'hôtel de ville et sa place carrée. D'autre part, l'économie libérale est en marche, pour le meilleur et pour le pire. Cela se traduit déjà par l'ouverture de magasins d'antiquités et de petits cafés rénovés (économie touristique) où l'on vend cher des produits médiocres. Un vent de renouveau souffle aussi dans la rue, sur le spectacle qu'elle offre. A Postdam, par exemple, j'ai vu un club anarchiste qui n'existait certainement pas avant la réunification. Par ailleurs, j'ai vu plusieurs jeunes femmes se baladant avec des jeans ornés artisanalement d'un drapeau américain sous forme d'une bande encastrée dans la couture verticale de la hanche à la cheville. Comme j'interrogeai Klaus, il me dit que bien évidemment une telle chose n'était pas illégale sous l'ancien régime, mais que celui qui s'y risquait se trouvait immédiatement en butte à un feu roulant de questions (Camarade, pourquoi fais-tu cela ?) tout à fait dissuasif. Enfin, dernier point de la transformation en ce qui me concerne actuellement. Le massif montagneux du Harz a grosso modo la forme d'une saucisse orientée Est-Ouest, dont environ la moitié était à l'Est, avec Bad Harzburg à peu près au milieu (côté Ouest), ce qui nous permet maintenant de profiter de la réunification du Harz.

Lundi 12 août 1991 - 22h

Les jours se suivent et les ballades dans la montagne se ressemblent. C'est sympathique mais la lassitude s'installe vite. Pour varier les plaisirs, je me suis acheté un "Kneehose", qui est une sorte de culotte qui s'arrête au genou et se prolonge par de grandes chaussettes. C'est une tenue assez populaire en Allemagne et particulièrement adaptée à la randonnée pédestre. A par les balades et les sorties, je goûte l'atmosphère, un peu fade, de la vie de famille en vacances, avec les petites tragédies quotidiennes vécues par les enfants et le ronronnement apaisant des parents qui étouffent tous les incendies sous le poids de leur immense lassitude.

Mardi 13 août 1991 - 19h

J'ai passé la journée à Brunswick. Une ville où j'ai séjourné de nombreuse fois avec mon ex qui y avait ses parents, mais que je n'avais jamais visitée. Je l'ai découverte aujourd'hui avec son vieux quartier au centre et ses nombreux musées. J'ai passé une bonne partie de l'après-midi au musée juif. Il est essentiellement constitué par les éléments récupérés d'une synagogue abandonnée faute de fidèles. Avec aussi quelques documents sur la solution finale. Cette visite m'a renvoyé à ma lecture de ses derniers jours, du Que Sais-je : La Pensée Juive. J'imagine combien les juifs ont dû être de prime abord surpris par la haine des chrétiens, auxquels ils avaient presque tout apporté sur le plan spirituel. Peut-être ont-il vécu l'effroyable volonté de destruction des nazis comme un prolongement de cette haine, bien qu'en fait, ces derniers n'étaient pas chrétiens. Il faudra que j'en parle avec Hazon. Mon plus étrange ami, puisque j'en ai hérité. Certain ont eu l'amour en héritage, moi c'est l'amitié.

Mercredi 14 août 1991 - 24h

Ce qui ne se ressemble pas ne s'assemble pas non plus, pour retourner le proverbe. Cela explique que je ne fréquente pas beaucoup de famille. D'être avec celle-là me fait naturellement penser à la famille que je n'ai pas. Quand j'étais jeune, je n'ai pas compris que la joie et la peine d'élever des enfants, d'avoir une famille, se payait pas un engagement de tous les instants. Et surtout qu'il fallait construire la situation comme un édifice : pierre par pierre. Je crois aussi que je ne voulais pas me donner cette peine par ce que c'était la vie, cette vie dont on m'avait tant dégoûté. J'en avais les moyens, ou plutôt je les aurais eu effectivement si j'en avais eu conscience. Mais je ne savais pas évaluer mon potentiel. Aujourd'hui, où je voudrais relever les défis que j'ai contournés naguère, j'ai l'impression - drame de l'existence ! – de ne plus en avoir les moyens.

Jeudi 15 août 1991 - 24h

Voilà que de la façon la plus inattendue, je me suis mis à repenser à mon ex, sans doute parce qu'elle était allemande et que notre dernier voyage ensemble a été en Allemagne. A ma grande stupeur, à ces réminiscences, s'est mêlé un soupçon, pour ne pas dire une larme... de tendresse. Je sais pourtant maintenant que c'était du faux dont rien de valable ne pouvait sortir. Eh bien ! ce jour, je m'offre la nostalgie du faux. Faut-il que la vie ait été pingre à mon égard !

Vendredi 16 août 1991 - 23h

En profitant d'une halte d'une heure et demie à Cologne, pour faire une ballade en ville et visiter un musée, j'ai réussi la performance de perdre mon billet et de rater ensuite mon train en en achetant un autre. Cette mésaventure idiote n'a pas eu que des effets néfastes. Le train suivant était à minuit, soit quelque sept heures plus tard, j'ai fait une visite forcée de Cologne que je ne connaissais pas. Ce faisant, j'ai retrouvé beaucoup de souvenirs de l'époque où je tuais le temps en voyageant à travers l'Europe, passant quelques heures ici puis d'autres là..."comme les vagabonds", dit la chanson. Il m'est revenu tout particulièrement, avec beaucoup d'intensité, un souvenir de dix-huit ans, quand, arrivant à Berlin et ayant retrouvé Jean-Pierre tout à fait par hasard dès les premières minutes, nous avions passé la nuit dans une auberge de la jeunesse où nous avions une chambre pour deux. C'était le tout début, le goût délicieux de la liberté avec le confort et l'exotisme en prime.

Samedi 17 août 1991 - 24h

Me voilà de retour, content d'être parti et content d'être revenu, mais pas sans certaines appréhensions. Je me suis dit hier, au cours de ma longue ballade le long du Rhin, que je rentrais peut-être pour rencontrer un fiasco, qui alors devrait logiquement être le dernier. Les défis de la rentrée sont, d'une part de consolider une situation économique chancelante et, d'autre part, de lancer les grandes manœuvres de ma nouvelle politique sociale, notamment d'invitation dans mon décor rénové, tout cela en vue de trouver l'âme sœur, aujourd'hui comme naguère. Encore et toujours, tel qu'en lui-même toujours il change (le Concombre Masqué). Mais à quoi vais-je aboutir ? Un double échec, alors qu'un seul suffirait, serait assez dans la tradition ! Que va-t-il arriver à notre héros dans cette délicate situation ? Vous le saurez en écoutant la suite de notre grand radio feuilleton : Ca Va Bouillir !

Dimanche 18 août 1991 - 24h

De retour au foyer depuis un jour, j'ai retrouvé mes habitudes et mon régime alimentaire usuel. Mon corps retrouve ses rythmes et tout recommence à fonctionner normalement. La circulation est rétablie, car par un effet psychosomatique évident, mais au sens énigmatique, tout éloignement de la base se traduit par une constipation plus ou moins opiniâtre. Un argument de poids contre le nomadisme ! Bien que je pense qu'à la longue (pas trop longue si possible) un nouvel équilibre s'établirait. En fait, le régime alimentaire des Beddies, ne me convenait guère, surtout paradoxalement leurs petits pains blancs du petit déjeuner. Mais je m'y suis plié de bonne grâce pour cette courte durée. C'est pour moi l'occasion d'apprécier d'autant mieux mes bonnes habitudes en y revenant.

Lundi 19 août 1991 - 22h

Bon, Gorbachev se fait renverser et la bourse dégringole à nouveau, avec en tête de plongeon la bourse de Paris. Ce que les Français, dans leur majorité, peuvent être trouillards ! J'avais pressenti le coup, mais c'est égal, je ne suis pas prêt. Comme l'année dernière le retournement me prend alors que je suis enfoncé jusqu'au coup dans les travaux d'aménagement. Mais cette fois-ci, ce n'est pas vraiment une surprise. Je n'ai pas eu le temps de réaliser ma stratégie concrètement. C'est le cercle vicieux, comme je ne réussis pas comme spéculateur, je fais beaucoup de choses par moi-même, et, ce faisant, je n'ai pas de temps à consacrer à gérer mon portefeuille. La peur joue aussi son rôle dans cette indisponibilité, car entre spéculer, déployer de fines stratégies, et gagner, il y a une marge. Mais, je ne suis pas amer, j'ai le sentiment, encore imprécis, que l'expérience commence à venir.

Mardi 20 août 1991 - 24h

Pour en revenir à l'acquisition de l'expérience à la dure école de la vie. Je constate que j'avais quand même espéré me révéler un as du revolver sans apprentissage. Je me console en me rappelant Mescaert disant dans ses mémoires "pendant douze ans j'ai perdu de l'argent..." Bon ! pour moi cela ne fait pas douze ans et je n'ai pas perdu d'argent, c'est déjà ça. C'est mon nouveau parcours initiatique ! J'en ai fait d'autres : parcours initiatique pour découvrir la tricherie en amour, parcours initiatique pour découvrir une bande de cannibales dans la famille, parcours initiatique de délégué du personnel pour découvrir que tous les moyens sont bons pour se débarrasser des gêneurs. La Bourse, au moins, ne prétend ni à la morale ni à la vertu, mais reprend et situe tous les autres dans le rapport de soi à la réalité. J'ai peur que même si j'y perds tout il y aura encore délit d'initié.

Mercredi 21 août 1991 - 0h

Les souvenirs, comme les visiteurs les plus sans-gène, viennent et reviennent sans se faire annoncer (surtout quand on est au lit sans dormir), sans s'expliquer sur la raison de leur apparition, ils sont là un point c'est tout. Quand j'avais une quinzaine d'années, grâce au truchement de psychologues qui s'étaient penchés sur mon cas, je me suis retrouvé placé dans un foyer pour cas sociaux, nommé le Renouveau. C'était à Montmorency qui offrait un environnement très agréable en regard de ce que j'avais connu. Là, j'ai trouvé une certaine émulation qui me poussait vers un peu plus d'élégance. Aussi j'avais été sensible à la devanture du coiffeur qui proposait une coupe "Horizon", au rasoir : le dernier gadget à la mode. Rassemblant, pièce après pièce, les huit francs nécessaires, j'allais me faire faire la fameuse coupe. Comme j'en avais parlé cela alimenta les conversations. Si bien que, sans une conscience très claire du fait, j'en étais arrivé à considérer la coupe Horizon comme un élément de mon standing. Quelle ne fut ma surprise, la fois suivante, de me heurter à un refus de coiffeur, qui m'imposa, à la place de l'Horizon, une version édulcorée avec seulement "finissage au rasoir", dont, disait-il, je serais aussi content. Je dois dire que j'en fus fort dépité sans réaliser de prime abord que mes finances s'en trouvaient fort soulagées. Certainement, le coiffeur de Montmorency, n'a pas eu l'impression de faire quelque chose de grand en épargnant ainsi mon argent de poche. Pourtant c'était un geste qui mérite qu'on s'en souvienne et qu'on s'en inspire.

Jeudi 22 août 1991 - 2h

Même s'il était impossible de trouver la moindre excuse à la dictature écœurant qui sévissait à l'Est de l'Europe, qui n'avait d'ailleurs de communiste que le nom. Sa faillite entraîne quand même la l'idée du communisme dans sa chute. L'utopie a été défigurée en crime, et les tenants du chacun-pour-soi, et du moi-et-pas-les-autres, se parent maintenant de toutes les vertus. Le principe de propriété reste le grand vainqueur de la fin du millénaire. C'est l'aliénation légitime, l'agressivité acceptable, le meurtre légal. Et finalement la meilleure défense contre l'attaque qui ne manquera pas d'arriver. S'enrichir est la meilleure façon d'éloigner les fâcheux, comme dirait Molière. Cela consiste en quelque sorte à faire la révolution pour soi tout seul. Sûrement ce n'est pas si facile, mais cependant combien plus que de la faire pour l'humanité entière.

Vendredi 23 août 1991 - 9h

A situation objective égale, parfois je me dis que je vais m'en sortir, plus exactement que je suis en train, et parfois j'en doute. Il est certain que pour le moment rien n'est fait. C'est un problème de méthode, et j'espère avoir fait des progrès mais rien n'est encore significatif. Cependant, il faut que j'avance, ne serait-ce que parce que le temps perdu ne se rattrape jamais. Et puis, il y a les manœuvres de mon cher frère naturel, qui risquent de me faire perdre un demi-million, dans le pire des cas. Il faut que je sois prêt à affronter ce nouveau danger, et le seul moyen est d'avoir de l'argent. J'en ai un peu, mais je ne suis pas fier de moi car je n'ai jamais été capable d'en gagner vraiment. Evidemment on ne peut pas tout avoir, et pour être capable de gagner de l'argent il faut y sacrifier pas mal d'autres choses. C'est bien d'ailleurs ce que je fais maintenant, mais les résultats ne sont pas convaincants pour le moment. Evidemment je serais un tout autre homme si j'avais gagné ce que j'ai au lieu d'en avoir hérité (bien que cela fasse aussi partie du jeu et que rares sont ceux qui refusent un héritage). Le vrai jeu consiste à partir nu comme un ver et a accumuler des moyens de défense qui, sur le plan social, se mesurent en argent. Mais on ne vient pas au monde par l'opération du Saint Esprit et l'on a un capital au départ avec l'amour de ses parents.

Samedi 24 août 1991 - 24h

Je n'arrive pas à dormir. J'ai l'air de l'Opéra de Quatre Sous qui me fredonne sans arrêt dans la tête : "in einer Zeit die nun vergangen ist..." Evidemment c'est à mon ex que je pense en répétant cette phrase. D'autant plus que ce morceau est une des rares choses que je l'ai jamais entendu chanter. De plus, le disque contient l'interprétation de Lotte Lenya (la femme de Kurt Weil) qu'elle avait, une fois, conçu le projet d'acheter quand nous serons "installés"..., culture socialiste oblige ! C'était un des rares projets qu'elle eut jamais conçus. Il faut dire qu'elle n'était pas douée pour la conception et que ses projets étaient aussi rares que ses chansons. Je ne me souviens que de celui-là et du projet de voyage culturel au centre de l'Europe : Vienne-Prague-Budapest, l'année prochaine, qui n'a plus vu le jour que quoi que ce soit d'autre. Mai fi du passé, l'avenir suffit à m'énerver. Je pense sans arrêt à la piste de danse que j'ai conçue dans ma tête, orgueilleusement jupitérien. Modestement vulcanien, Je viens juste de finir l'armoire. O dieux ! C'est une course effrénée.

Dimanche 25 août 1991 - 22h

J'ai encore travaillé comme une bête toute la sainte journée, et au soir je me demande ce que j'ai fait de mon temps, tant, mon désir est grand de voir tout terminé. Mais comme dit fort justement le vers classique : "plus le désir s'accroît, plus l'effet se recule". Il recule en effet ! Entre cette période de ma vie et ma jeunesse, le contraste est saisissant. Jeune, ne faisant rien ou pas grand chose, j'arrivais à être heureux. Ce bonheur était cependant limité par mon impuissance. Mais tout de même, avec trois sous devant moi j'arrivais à goûter la liberté en prenant soin d'éviter ceux qui ne songeaient qu'à m'en priver. Aujourd'hui, cette liberté ne signifierait plus rien. D'abord parce que, "grosso merdo", j'ai déjà vu le monde et il est n'est pas infini. Ensuite je n'ai plus l'excuse ou le charme de la jeunesse pour jouer les oiseaux sur la branche ; ce qui signifient que les pauvres rencontres d'autrefois seraient maintenant totalement dérisoires, sinon impossibles. Alors comme j'ai besoin de donner une épaisseur à mon d'existence afin de toucher l'autre, je m'acharne à construire un cadre de vie. Est-ce que j'en jouirai un jour ? Pour le moment, comme le galérien enchaîné sur son banc de nage, je jouis de mes longs coups de rame.

Lundi 26 août 1991 - 8h

Je comprends qu'être seul au monde est vivable à partir du moment où l'on en a pris son parti. Quand ma chère épouse et le bon Dr Porcherie faisait mine de s'apitoyer sur mon sort, et de vouloir m'aider à réparer l'injustice qui, selon leurs dires, me fut faite à ma venue au monde, sans même y penser, ils enfonçaient leurs doigts dans tous les trous de mon psychisme, et ma tête dans l'eau. Pourquoi ? Comme ça, puisqu'on peut et qu'on a toujours un compte à régler qui traîne, ou pour passer le temps, ou par inclination naturelle. Parce que finalement, c'est assez marrant.

Mardi 27 août 1991 - 9h

Ne pas accumuler de pouvoir, prendre sur soi le courage d'être authentique de s'adresser directement à l'autre, faire la révolution du cœur... Voilà l'utopie à laquelle je croyais. Mais pas plus que la démocratie, le rapport à l'autre ne peut pas être direct et à besoin de médiations (les plus idiotes parfois) pour s'exprimer. Il faut un repérage de valeur. J'ai payé cher le fait d'ignorer cette réalité. Il faut croire, puisque d'autres la connaissent quasiment de naissance, que je voulais l'ignorer, ou que quelqu'un m'avait appris à ne pas le savoir. Choisir entre l'une ou l'autre de ces deux hypothèses me dirait du même coup si c'était par lâcheté ou non. Quoi qu'il en soit, je n'en ai pas les moyens et je doute de ne jamais les avoir.

Mercredi 28 août 1991 - 23h

"On vit pour naître". La formule du jésuite me revient à l'esprit quand je vois tout le mal que je me donne pour installer cet appartement. Que je regarde le chemin considérable déjà parcouru et ce qui me reste encore à faire. Comme je le disais plaisamment à Micheline qui n'est pas avare de félicitations : "Je vais rendre mon dernier soupir dans un palais." Usé par les efforts je dirais "que c'est beau" et je tomberai raide mort. L'antithèse de cela est le proverbe turc : "Quand la maison est finie, la mort arrive". Je m'aperçois que la formule jésuite dit à peu près la même chose que cette autre formule : "Le bonheur c'est l'attente du bonheur". Mais elle est plus spirituellement élevée et, en un sens, plus optimiste. En fait je me donne tout ce mal pour naître à la femme qui viendra. C'est ainsi que je le vis. Mais en même temps je me demande si je ne suis pas en train de devenir un vrai solitaire. La femme devenant une abstraction métaphysique.

Jeudi 29 août 1991 - 8h

Ma conclusion d'hier exprime profondément ce que je ressens de mon évolution actuelle. Comme dans la démarche mystique, où, faute de trouver quoi que ce soit, la quête devient le but (faute de grives on mange des merles !) et mes efforts, toujours recommencés, me conduisent à me suffire à moi-même. D'ailleurs j'en viens à penser que ce besoin si impérieux de l'autre, comme but et comme justification, qui a marqué ma jeunesse, était aussi une conséquence de mon inadaptation sociale - cause et conséquence. Je n'arrivais pas à traduire l'idée de l'autre dans une activité sociale productrice et je devais, pour cette raison et pour mon malheur, tenter de l'atteindre directement. Evidemment, telles que je vois les choses aujourd'hui, je ne trouvais pas d'activité sociale que je puisse adopter, à cause du hiatus entre mes possibilités fondamentales et mon état d'impréparation. D'où les regrets si abondamment exprimés dans ce journal, d'avoir abandonné la recherche du passage pour courir après les mirages d'un intellectualisme frelaté. Aujourd'hui, il me reste le privilège de tenir la barre sur le cap que je me suis fixé en envoyant au diable ceux qui me méprisent. C'est une course plutôt solitaire, à la recherche de quelle île qui ne soit pas tout à fait déserte ?

Vendredi 30 août 1991 - 9h

Hier je comparais ma vie à une course, celle des hardis navigateurs... Mais souvent aussi, je m'identifie au héros du film : La Solitude du Coureur de Fond. A vrai dire c'est bien cela ma vie : tenir la longueur. Et au quotidien j'ai bien l'impression d'une course, quand je vois tout ce que je voudrais faire et le peu que j'arrive effectivement à faire. C'est une course épuisante, parfois fastidieuse, parfois passionnante, contre l'invincible temps ; avec l'espoir, tout de même, comme collé sur l'horizon, d'arriver quelque part. Mais si ma course ne me mène nulle part (je le crois de plus en plus souvent), comment se terminera-t-elle ? Probablement entre quatre murs, seul ou dans la compagnie limitée de gens que j'aurai eu le temps de choisir (malheureusement cela n'a rien de sûr) pour faire mes adieux à la vie. Pourvu que ça passe dans de bonnes conditions, ce sera peut-être un moment passionnant. Prendre un nouveau départ ! Partir à l'aventure, vers l'inconnu, sans savoir qui attend derrière la porte... Et n'avoir rien à perdre. Paraître devant le Père, le Vrai, celui qui a vraiment voulu quelque chose... Ou, si c'est, comme le dit Freud, la grande illusion de l'être humain, se dissoudre dans le néant sans rien en savoir et ne pouvoir en souffrir qu'avant. Si c'est bien cela mon avenir, comme dit l'officier du peloton d'exécution aux deux Dupond-t dans Les Picaros : "Ce n'est qu'un mauvais moment à passer, vite oublié, vous verrez ! » Mais c'est aussi d'une remarquable absurdité.

Samedi 31 août 1991 - 22h

Mes réflexions d'hier me conduisaient à la mort - la mienne, charité bien or donnée... Au courrier de ce matin j'ai trouvé une lettre du Japon. J'ai d'abord cru que c'était Osawa qui me répondait... c'était madame Osawa qui m'annonçait la mort de son mari, le sept août à l'âge de soixante huit ans. Les larmes ne se sont pas fait prier. Et j'ai pleuré toute la journée. Je ne l'aurais pas pensé auparavant, mais je crois que j'ai perdu un père. Le second après Edouard Deweert. Et le dernier, car à eux deux ils ont comblé l'horrible trou qui avait nom André Sausse. Tout y est, sentiment de culpabilité aussi, car je n'ai pas voulu croire à la gravité de son état. Il me l'avait dit mais le courant n'est pas passé. D'un côté je lui en voulais de ne pas m'avoir plaint pour la cruauté de mon ex, de l'autre j'en avais marre des pères mourants, et d'un troisième côté, le plus ensoleillé, je me réjouissais tant à l'idée de son retour et des jolies vacances que nous passerions ensemble encore pour quelques années. Lorsqu'il m'avait annoncé (avant ce retour quasi-instinctif à une charge de cours au Japon pour y mourir) son intention de prendre sa retraite en Europe, j'avais même imaginé que nous pourrions vivre ensemble, ici à Sceaux, puisqu'il avait apprécié l'endroit il y a deux ans. Qui me donnerait aujourd'hui cette envie ?

Dimanche 1 septembre 1991 - 22h

J'ai écrit à Madame Osawa pour lui dire ma peine et lui adresser mes condoléances, à Kozo qui buvait naguère avec Osawa et moi, pour lui apprendre la nouvelle, et à Vikie l'américaine de Burgos, qui aimait beaucoup Osawa, et je me sens un peu mieux. Le deuil a ses règles. J'ai fini par avoir Peter au téléphone, au Pays de Galles, et bien qu'il n'avait pas vu Osawa depuis au moins dix ans, il a paru sincèrement peiné. Peter a un grand cœur. Je m'imagine toujours que je vais faire de vieux os. Rien n'est sûr, mais pourquoi pas. Seulement je me rends compte que si c'est le cas, je vais ipso facto laisser en route, un par un, les amis qui me restent. Bon, ne nous affolons pas, ce n'est pas pour demain, mais tout de même c'est dur. On m'en avait parlé de ce truc-là. Il faut le vivre ! Lundi 2 septembre 1991 - 23h

La mort d'Osawa m'a conduit à tout un tas de réflexions sur la mort. D'abord, en passant, je me suis aperçu qu'en comparaison la mort de Pierre S. ne m'avait fait qu'un faible effet. C'est une constatation plutôt rassurante, que l'attitude de rejet méprisant, qu'il avait adopté à mon égard sur la fin, avait fini par porter ses fruits, et qu'il m'était devenu indifférent. Même chose, sans doute, pour cette femme que j'ai tant aimée... Qu'elle aille au diable ! Ce qu'elle fera sans faute. Pour en revenir à Osawa, je dirais que malgré la peine qu'on en a, ça vaut le coup d'aimer. La joie d'aimer est la seule réponse à tous ces narcisses écœurants. Avec Osawa, c'était la joie de se retrouver, de si loin dans le temps et dans l'espace. C'était le soleil, c'était les vacances, les soirées passées à bavarder. Ce fut une affection que rien n'est venu ternir. Sinon, peut-être malheureusement mon refus de comprendre qu'il était au bout du rouleau. Peut-être m'en a-t-il voulu, mais peut-être pas. Il n'a pas su me le dire précisément. Je ne l'ai pas senti. Cela me fait penser à la fin de la vie, qui viendra un jour. On peut mourir d'un coup sans voir venir. Et le cœur a plutôt la réputation d'être imprévisible. Mais on peut aussi descendre une pente douce. C'est ce qui lui est arrivé avec son cœur. Il savait à peu près quand, je le comprends seulement maintenant.

Mardi 3 septembre 1991 - 23h

Ayant déjà une bonne migraine qui m'a fait perdre toute la fin de l'après-midi, je viens d'avoir un appel de Jean-Pierre que j'imaginais mieux vexé que cela, ou du moins pour plus longtemps. J'en suis venu assez rapidement à lui raconter comment j'avais appris la mort d'Osawa, pour être coupé en plein récit par une de ses habituelles objections complètement stériles. Voilà un cercle vicieux qu'il va falloir briser, une bonne fois.

Mercredi 4 septembre 1991 - 22h

Ce doit être un effet de la mort d'Osawa, je pense au Père L. à qui je vais envoyer mes vœux pour la nouvelle année, comme de coutume, dans quatre mois d'ici. Quatre mois, c'est long et c'est court. Et d'ailleurs j'ai, au sujet de cette année presque écoulée, une impression contradictoire. D'un côté, il me semble que je n'aurai rien de nouveau à raconter à cet ami qui souhaitait me voir convoler. En tout cas, je n'ai pas rencontré la femme de ma vie. Et d'un autre côté, j'ai le sentiment que janvier dernier est très loin dans le temps, et qu'il m'est arrivé une foule de choses depuis. Quelles choses ? Sûrement des événements intérieurs, car en même temps il ne m'est rien arrivé. Si, j'ai séché mes larmes !

Jeudi 5 septembre 1991 - 24h

Il y a dans l'écriture du journal trois cas de figure. Ou bien je pars d'un événement concret pour passer du particulier au général et finir sur les grandes réflexions de la vie. Ou bien je pars de l'événement concret et je ne vais pas plus loin - dans ce cas j'ai l'impression d'être fatigué. Ou bien enfin, je pars sans fusée d'appoint directement dans les hautes sphères des réflexions profondément philosophiques sur l'existence. Je l'ai sans doute déjà dit, comme tout le monde je voulais être aimé, et pour moi cela signifiait l'être pour un noyau authentique. Mais qu'est-ce qu'un noyau authentique ? Vendredi 6 septembre 1991 - 9h

J'en reviens au noyau authentique d'hier. Je suis déjà arrivé à la conclusion que c'était essentiellement le sentiment d'existence du nouveau-né, qui, par définition, est authentique ou n'est pas. Cependant, et c'est là le vice du mode de production ou sa subtilité, son authenticité objective d'être vivant ne peut persister en un développement que si elle trouve sa confirmation quelque part. Elle ne peut la trouver que dans une authenticité subjective qui naît du sentiment de l'entourage que l'enfant n'est pas simplement un organisme mais de l'amour transformé.

Samedi 7 septembre 1991 - 9h

Les petits matins, le démarrage n'est pas toujours facile, tout le monde connaît ça. Ce matin j'écoute les Introuvables du Chant Mozartien et, quand j'entends cette soprano dont la voix escalade les sommets, j'ai envie de vivre. Il y a une humanité dont j'ai envie de faire partie. En fait, c'est bien évidemment la même que l'autre. Celle pleine d'envie meurtrière où l'on attend, caché derrière son sourire, que viennent les circonstances favorables pour user de violence. Mais le côté ensoleillé de cette humanité, c'est celui de ceux qui font des choses extraordinaires et ouvrent la porte à la liberté. En faire partie ? Facile à dire !

Dimanche 8 septembre 1991 - 10h

Cette nuit, je me suis réveillé dans un demi-sommeil pour m'apercevoir que je venais de faire un cauchemar. Ou, je dirais plutôt, un cauchemar d'adulte, où la situation, bien que reconnue comme angoissante dans son principe, est néanmoins vécue sans angoisse. C'était un curieux mélange de mes actuelles leçons de piano avec des réminiscences des rapports avec les professeurs de mon enfance. Dont beaucoup m'avait traité comme "le Petit Chose", incapables qu'ils étaient, moralement et intellectuellement, de discerner dans mes dysfonctionnements la marque du rejet et de la privation. Ce n'était, de toute façon pas du tout d'époque. A la suite de cet étonnant retour de flamme - pourquoi le piano ? Je me suis mis à me décrire avec une précision nouvelle. Depuis vingt-cinq ans que je reconstitue le puzzle, il faudra bien que j'en arrive à m'écrire. Je me comprends !

Lundi 9 septembre 1991 - 23h

J'ai passé la journée à ranger sur les rayonnages du bureau réinstallé, les livres qui encombraient ma chambre. Je suis vanné et ce n'est même pas terminé. Pour ranger ses livres, il faut savoir quelle vie on va mener - ou tout au moins en avoir une idée. J'ai l'idée que je n'achèterai plus de livre. Ceux que j'emprunte à la bibliothèque municipale sont beaucoup plus faciles à ranger. Au départ de ma vie, je ne voulais pas m'installer dans des meubles. Puis j'ai fini par accumuler, un peu par la force des choses, et parce qu'au fond je ne possédais rien. Si c'était à refaire, je choisirai une vie pour posséder des événements et surtout pas des meubles ou des livres.

Mardi 10 septembre 1991 - 24h

Avec le déjeuner de presse T.. l'année recommence vraiment. Et c'est là que je m'aperçois que la reprise n'est pas évidente. Je dirais même que j'ai oublié comment je faisais, avant les vacances pour faire face à tout ce qui me fait, à moi, face. Il y en a tellement que l'angoisse de ne pas y arriver me reprend. Tout alors s'écroulerait ! Je suppose que c'est la vie et que c'est une angoisse normale qu'il faut assumer. Quand on constate qu'il est impossible de faire tout ce qu'on souhaiterait, l'hypothèse optimiste est qu'un filtrage, plus ou moins inconscient mais cependant pertinent, élimine à la fin du compte le superflu. C'est un travail de tous les instants où le renoncement joue un grand rôle.

Mercredi 11 septembre 1991 - 9h

Hier, à l'occasion du déjeuner de presse T., j'ai eu l'agréable surprise de constater que la détérioration de relations d'avec cette équipe, que je déplorais sans en comprendre la cause, n'était qu'une impression. Paradoxalement, après un bref soulagement, cette constatation à amener une tension issue de la réactivation des enjeux que j'avais attachés à cette relation. Cela fait mal de vivre. Vouloir le nier ou y échapper conduit à la toxicomanie, ou au moins à la paresse et à un hédonisme stérile. Mais inversement, l'assumer, où cela mène-t-il ? A se reproduire et reproduire du même coup sa souffrance ? Pour les Chrétiens c'est la volonté de Dieu (Il ne travaille pas pour rien), mais en dehors de cela, c'est intéressant. Il faut donc admettre que cette douleur est mêlée de plaisir, comme l'amour est plaisir mêlé de douleur.

Jeudi 12 septembre 1991 - 9h

La vitrine pour mes bibelots d'art, symbole de ma nouvelle vie, est arrivée hier en début d'après-midi. Le reste du dit après-midi, jusqu'à huit heures ou presque, a été consacré à la monter. Dans ma jeunesse folle (mais pas folichonne) je partais du principe que pour éviter les vains efforts, mieux valait ne pas en faire du tout. Aujourd'hui, j'accumule les efforts, avec pour premier résultat de voir s'éloigner sans arrêt, vers un horizon mythique, le moment d'en récolter les fruits. Y a-t-il une masse critique de l'effort ? Je serais assez tenté de le croire. En attendant, et c'est avec l'espoir ma seule consolation, j'ai l'impression de récolter les fruits intérieurs de la maturité, en goûts et jugements qui s'affirment. Je voudrais recommencer ma vie et faire le contraire de ce que j'ai fait (sur le plan social), comme ça, pour voir.

Vendredi 13 septembre 1991 - 9h

Je viens de me réveiller après dix heures de sommeil. Avec les cours de danse des quatrième et cinquième degrés, que j'ai repris y hier, je me suis retrouvé avec les jambes lourdes et un peu douloureuses le soir. Cela fait obstacle au sommeil et favorise la visite des démons ricaneurs du passé. Mais, par ailleurs, j'ai constaté qu'après trois ans d'efforts dans cette école, je possède maintenant une véritable aisance et sûreté de mouvement. Il me reste à acquérir une semblable dextérité au piano et dans la finance. Que va-t-il advenir maintenant, tous ces efforts changeront-ils quelque chose à ma vie, et est-ce que ce qui n'a apparemment aucun sens va en voir un apparaître ?

Samedi 14 septembre 1991 - 23h

Cette vie ne m'offre aucune satisfaction qui ait de prix pour moi, sinon de me sentir en bonne santé mentale. J'ai des petites satisfactions d'amour propre dans mon travail. Toutes petites, à vrai dire, et même un peu puériles. J'ai quelques satisfactions esthétiques qui ne sont pas puériles et qui, au fait, ont un certain prix. Mais les satisfactions qui me manquent (et que j'idéalise évidemment) sont celles liées à la famille et aux responsabilités que je n'ai pas. Lorsque je repense à comment j'en suis arrivé là, je vois de plus en plus clairement que, dans l'état où j'étais à vingt ans, seule une intégration dans un corps constitué fortement structuré, en me fournissant la charpente qui me manquait, aurait pu me permettre de vivre une vie normale, ou du moins telle à première vue. Au contraire la marginalité, par absence totale de charpente, a fait ressortir la maladie. Et je dirais même que l'absence (relative et illusoire) de contraintes à gérer (qui était le but avoué de ce mode de vie) a abouti à un gaspillage de mes ressources physiques, intellectuelles et morales. Vu comme cela j'ai tout simplement gâché ma vie, faute d'avoir eu les idées assez claires, faute d'un tuteur ou d'un hasard favorable. Il resterait cependant à savoir ce que je serais devenu si la maladie n'était pas ressortie. Aurait-elle été compensée, voire guérie, ou simplement recouverte par une structure préfabriquée ? Aurait-ce été efficace et durable ? Une vie normale ne m'aurait en principe pas permis cette intellectualisation... Mais qui sait ?

Dimanche 15 septembre 1991 - 9h

Un coup de téléphone de ma patronne m'a réveillé. Elle me demandait pourquoi je n'étais pas venu au travail depuis deux jours. J'ai dû lui dire que j'étais malade, mais un quart d'heure plus tard une collègue venait me chercher. Là dessus, je me suis réveillé vraiment car ce n'était qu'un rêve. Par un rêve, mon inconscient me rappelle à la réalité, celle de mon travail de journaliste que je néglige depuis deux mois au profit des aménagements intérieurs. D'un côté comme de l'autre, je ne fais que bosser, engagé dans des actions qui ne sont que des moyens pour des fins qui, une fois atteintes, se révèlent à leur tour être des moyens pour d'autres fins plus éloignées, et ainsi de suite dans un mouvement perpétuel. Il n'y a rien là, au fond, de surprenant, car tout est moyen pour le monde économique dans lequel nous vivons. Il faut se tourner vers les religieux pour trouver les fins dernières, "l'essentiel est gratuit" ai-je lu chez les jésuites des Fontaines. Bien sûr, la fin des fins, c'est la grâce divine et tout ce qui s'ensuit.

Lundi 16 septembre 1991 - 21h

"J'ai coupé la planche deux fois et elle est encore trop courte". Il y a des formules apparemment absurdes qui en disent long, comme cette autre : "La prédiction est un art difficile, surtout en ce qui concerne l'avenir". Dans le club d'investissement où je me commettais, un gars a dit une fois : "il suffit que j'achète une valeur pour qu'elle baisse". Il aurait dû ajouter pour que ce soit complet «... et que je la vende pour qu'elle monte". Certes ! C’est là la loi de l'emmerdement maximum. Comment faire pour en rationaliser l'effet de manière un peu plus scientifique ? Peut-être en regardant du côté de la deuxième loi de la thermodynamique, l'entropie !

Mardi 17 septembre 1991 - 24h

Mes réflexions sur la difficulté de l'art de la prévision et ses déconvenues m'ont fait penser à une expression de Pierre C. : "en prendre un sacré coup sur le porte-pipe". J'ai entendu sa bouche de fumeur de pipe dire cela des tas de fois, en une trentaine d'années. Je trouvais la formule amusante sans plus, ce n'est que la dernière fois qu'il l'a utilisée que j'en ai discerné le sens métaphorique. Pour parler encore de prévisions, je me rappelle la prospective de mon père naturel sur l'évolution des sciences et techniques à l'heure du Spoutnik : "Toi, ta boite t'enverra peut-être sur la lune." (sous-entendu, ce sera devenu banal). Amusant ! alors qu'on me reprochait déjà d'y être si souvent.

Mercredi 18 septembre 1991 - 9h

Depuis quelques jours, j'essaye de me remettre au travail et j'ai l'impression de ne pas y arriver. Je me rappelle brusquement que mon travail n'est pas si facile, car après la rupture des vacances, prolongées du bricolage (qui lui non plus n'est pas facile) je l'avais un peu oublié. Avec ce rappel un peu brutal, reviennent les idées de fuite ; tout planter là et m'abstraire de la compétition et devenir un contemplateur de la beauté. Je ne peux pas m'empêcher d'y penser, ni d'en rire après. Je voudrais faire mieux que ça. Faut pouvoir !

Jeudi 19 septembre 1991 - 23h

Etablir un contact lointain et difficile pour découvrir ce qui est, comme visiter les planètes du système solaire, y a-t-il quelque chose là ? Ce que je perçois, est-ce un tout, une existence, une vie ? Quel est cet être ? Puis-je le comprendre ? Est-ce moi qui suis venu à lui ou lui qui est venu à moi ? Est-il moi-même ? Suis-je celui qui voit ou celui que je vois ? Comment communiquer, répondre à une demande ? Il faut agir absolument, mais que faire quand tout est indistinct ? Voilà la réminiscence d'un rêve, presque un cauchemar, vécu il y a plusieurs dizaines d'années.

Vendredi 20 septembre 1991 - 16h

De retour de la conférence de presse H. de Lyon, j'essayais de prendre un peu de repos avant de repartir à la musique et à la danse, mais je n'ai pas eu le loisir de trouver le sommeil, car j'ai d'abord eu un coup de téléphone de Micheline, qui m'annonçait son intention d'aller à la soirée dansante, puis un autre, fort inattendu, de Deshayes. Il venait de retrouver ma dernière lettre en classant des papiers, et appelait, la croyant plus récente qu'elle n'était, pour me remonter le moral. A vrai dire, je n'avais pas pensé, en l'écrivant, que cette lettre pouvait être prise pour un signal de détresse. Cela semble confirmer que se plaindre sans rien revendiquer n'a aucun sens, bien que je ne voulais pas me plaindre mais seulement lui faire savoir qu'il n'était pas seul. Et au fond, j'y suis parvenu, puisque s'il me téléphonait pour me venir en aide, c'est bien qu'il ne se sentait pas seul. Au cours de notre conversation, il a eu une formule force : quand on a un lourd passif (comme lui ou moi), l'homme qui se penche sur son passé devient un homme qui se penche sur son passif. Je n'y avais jamais pensé, mais si j'admets cela, ça va changer pas mal de choses. L'amnésie que j'avais parfois appelée de mes vœux, il faudrait que je la réalise volontairement. Cinquante ans et pas de passé... Tout un programme !

Samedi 21 septembre 1991 - 24h

C'est moi qui me trompais. Vérification faite, il apparaît que ma dernière lettre à Deshayes était bien de janvier dernier, très exactement du quatorze où j'ai eu quarante huit ans. Alors ce sont ces six derniers mois et quelque qui ont été plus longs que prévu. En fait, Micheline ne cesse de me le répéter que j'ai fait du chemin ces derniers temps. Je ne m'en rends pas vraiment compte, car je ne vois que la distance qui me sépare du but. Et le but, on peut s'en approcher mais on ne l'atteint jamais.

Dimanche 22 septembre 1991 - 10h

Je viens de terminer La Guerre du Feu. Je l'avais lu déjà lorsque j'étais enfant. Et c'est un joli conte pour enfant, où l'adversité, bien qu'omniprésente, adopte une forme très simplement linéaire. Les animaux y sont de gens comme nous. Et lorsque le héros revient "plein d'usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge", l'histoire se termine sur un vibrant hymne à la fécondité où la famille se confond avec la race. Bien que l'ayant lu autrefois, je n'en avais pas tiré tous les enseignements. En particulier je ne me suis pas identifié au général vainqueur, qui ramène le feu et reçoit en récompense le pouvoir civil et la reine de beauté locale. Evidemment, étant donné le nombre de périls qu'il lui a fallu affronter victorieusement pour en arriver là, personne n'a envie de les lui disputer. Et quant à moi, si je me compare à cet individu qui n'a rencontré, tout au long du chemin, que le succès, j'ai vite fait de prendre, en imagination, un coup de massue sur le crâne qui met fin à ma carrière de conquérant. Mais, quand même, ça vaut le coup d'essayer !

Lundi 23 septembre 1991 - 10h

J'ai vu à la télé le film "Casanova, un adolescent à Venise". Avec ce genre de film, plutôt bien fait, le passé devient étrangement proche, et pour ce qui est des relations sociales, j'éprouve immanquablement le sentiment que plus ça change et plus c'est la même chose. Je pense néanmoins que les cinéastes en oublie une bonne partie en route, dans leur démarche esthétisante, du moins on peut le penser si l'on visite certains pays d'aujourd'hui qui semblent témoigner de notre passé. Pour en revenir au film, j'ai noté qu'il montrait les chirurgiens sous un jour plutôt un peu plus moche que ce que j'en connais - et pourtant ! En revanche le professeur du jeune Giacomo, il m'a manqué d'en avoir rencontré un comme ça, ne serait-ce que pour le plaisir.

Mardi 24 septembre 1991 - 9h

Après des années de relations harmonieuses avec ma centrale d'achat, nous sommes entrés dans une période d'incompréhension mutuelle. Les faits ne sont pas graves en eux-mêmes. Ce qui m'effraie là dedans c'est ce que ce genre de malentendu, basé sur l'ambiguïté du message, peut coûter parfois. Et aussi, je comprends qu'en pareil cas celui que le rapport de force désavantage se voit ipso facto imputé l'erreur. Cela pour m'apercevoir brusquement que, dans ma chienne de vie, j'ai systématiquement occupé cette position inconfortable, qui l'était d'autant plus que tout message contient une part d'ambiguïté et que d'aucun ne dédaignent pas d'en profiter.

Mercredi 25 septembre 1991 - 14h

"Tu m'attends dans ta robe blanche..." Ainsi chante Eddie Mitchel le retour du héros vaincu des studios d'enregistrement. Je m'aperçois que, sans que je me l'avoue, le mythe du retour a joué un grand rôle dans mon imaginaire. A dix-huit ou vingt ans, je rêvais par moments d'un retour auréolé de gloire (au petit pied, car je n'en rêvais pas large) face à mon père naturel d'un côté et ma mère naturelle de l'autre, qui n'avaient pas de robe blanche. C'était faute d'avoir mieux à me mettre sous l'amour propre. Mais, sans m'en rendre vraiment compte, je ne partais pas. Ou, si je partais, j'oubliais de brûler mes vaisseaux et, pour chaque saut de puce en avant, une pichenette me faisait rebondir en arrière. Le départ est une chose sérieuse que j'ai naguère remarquablement ratée. Et, quand, il y a quelques années il a fallu tout recommencer, je me suis remis à rêver au retour, face à mon ex et à ma mère naturelle, sur le thème : "le style c'est l'homme." Aérien, insaisissable, glissant sur la réalité comme un souffle sur le visage de l'être aimé... Si j'y parviens, je crois maintenant qu'il n'y aura pas de retour.

Jeudi 26 septembre 1991 - 9h

J'ai fait le rêve le plus étrange le plus invraisemblable pendant la nuit qui vient de s'achever. Je ne pensais pas au départ que l'écriture d'un journal me conduirait, même à l'occasion, à traiter de mes rêves, et puis voilà. Ce rêve, qui s'est inscrit avec une clarté inhabituelle dans mon esprit, me ramenait à Mont, avec, comme c'est généralement le cas, une transformation complète des lieux. J'étais là avec mon ex, qui dans l'univers onirique était encore officiellement ma femme, et mes invités. Il y avait là Frank Sinatra et madame, ainsi que Guy et ses filles. Là dessus mon frère naturel arrive avec sa moitié et très vite ses attaques, devant mes invités, m'amènent à réagir. Je relève les menaces physiques, plus ou moins voilées, bien dans son caractère, qu'il avait adressée à ma femme, pour indiquer que je ne saurais les tolérer. Devant son indécision, j'ajoute que je juge triste d'en arriver là. C'est à ces derniers mots qu'il arbore un sourire et se retire avec sa femme immédiatement suivi des Sinatra. Comme j'avais fermé les yeux et m'étais endormi (sans doute pour ne pas voir ça) c'est ma femme qui, a mon réveil, me précise que tout le monde avait emboîté le pas au frère. Nous restions seuls tous les deux, comme dans les chansons d'amour, mais la pensée qui m'a traversé l'esprit à ce moment et que je n'ai pas eu le temps d'exprimer avant que le rêve ne se termine, était que lorsque je lui reprocherai ses mauvais procédés, elle aussi partira et que je resterai tout seul. Dans ce rêve, le plus bizarre n'est pas la présence incongrue des Sinatra. Me revoilà à Mont avec ma femme, ce qui n'est plus d'actualité depuis des années, face à mon frère qui quitte les lieux sur un reproche alors que, même si la maison avait été mienne, il serait plutôt du genre à s'imposer lourdement. En conclusion, des amis à moi, qui ne le connaissaient pas, lui emboîtent le pas et je reste seul avec la femme qui m'a renié. La réalité semble inversée. Je ne comprends rien à ce rêve, mais ce matin un sentiment persiste que j'ai éprouvé la veille au soir, c'est que j'en ai marre d'être seul. Mais ce n'est pas fini.

Vendredi 27 septembre 1991 - 15h

En parlant d'être seul ou de ne pas être seul, j'avais invité ma prof de piano au concert de ce soir, imaginant qu'elle viendrait seule sous le bon prétexte que la musique adoucit les mœurs. Mais pas du tout, son premier mot a été pour ramener son mari, et finalement ils ne sont venus, je pourrais presque dire : ni l'un ni l'autre. Cela me rappelle, a contrario, une époque de ma vie où je fréquentais des pucelles qui ne vouaient de fidélité qu'à leur pucelage et, je m'en rends compte aujourd'hui, ce dernier avait au moins l'avantage de ne pas être fait pour rester en place. Cela dit, j'imagine qu'aujourd'hui, même les filles de dix-huit ans, sinon celles de seize, vous envoient aussi sec, leur mari ou "ami" dans les pattes... Et démerdez-vous ! Car il faut bien se rendre compte que l'existence de ces maris, premier contrefort de la vertu, fait le lit du fait qu'on les trompe et qu'on les laisse tomber. Bien, assez de réflexions "file ô zofique", ce qui veut dire : en route pour une soirée très musicale.

Samedi 28 septembre 1991 - 9h

Finalement, j'ai trouvé ce concert de musique moyenâgeuse un peu décevant. Une raison de me consoler de ne pas y avoir entraîné madame prof de piano et monsieur. En revanche, la leçon était très réussie, comme d'habitude. Quand elle a ouvert la porte et qu'elle m'a vu avec mon petit costume et mon petit nœud papillon, elle m'a gratifié d'un petit "ho" très théâtral. De fait, j'ai pu maintes fois le constater, elle est plutôt familière avec ses élèves. Bien que ce ne me soit pas spécifique, cela crée entre nous une tension qui fait chauffer le piano. De ce point de vue, je n'aurais pas intérêt à aller plus loin. Mais, est-ce que c'est le destin qui nous pousse, ou est-ce que sans cela je m'ennuierais vraiment trop ? Je continuerais à jouer le jeu, même si je n'y suis pas tellement à mon aise. Et cela vaut pour la vie dans son ensemble.

Dimanche 29 septembre 1991 - 8h

Hier coup de téléphone surprise de Sandrine, la petite assistante du chirurgien esthétique qui trouvait le résultat "chouette". Son patron en revanche n'est pas très chouette et elle cherche à changer. Je l'ai branchée sur M. qui recrute à tour de bras. Et, en parlant de bras, puisqu'elle veut me tenir au courant, je veux bien lui tenir la main pour commencer. Je m'aperçois, comme ça en me réveillant, que la recherche de l'exotisme, qui a marqué ma vie, a en fait été pour moi la quête de la famille. Cela sans doute parce que ce que j'ai eu le temps de connaître d'une vraie famille, venait de l'extérieur. De même mon inclination pour les relations érotiques ternaires doit avoir un rapport avec la multiplicité des rôles de mère dans ma vie. Retrouver la simplicité ! Facile à dire, dans un monde qui ne cesse de se compliquer. En fait le monde a toujours été compliqué. Mais en avançant dans le temps on voit mieux les détails. Et on voit mieux les détails parce qu'on en a déjà synthétisé un paquet. Alors pendant que l'esprit (pour les mécanistes, le cerveau) affine sa perception du monde, les organes sensoriels se dégradent et il faut faire toujours plus avec moins. Voilà un système voué à la faillite !

Lundi 30 septembre 1991 - 24h

Je suis allé jeter un oeil au cours de danse de salon de l'Haïe-les -oses (animé par la jeune femme très sympathique que j'avais vu à la MJC de Sceaux), pour récolter une belle déception. Les déceptions, c'est comme tout, il faut les mériter ! Alors, au milieu de mes insomnies, je rêve... Je rêve d'une cavalière qui allierait la beauté, la grâce et l'élégance, avec laquelle je partirais à la recherche de la perfection technique. Je rêve d'une artiste lyrique qui me charmerait de sa voix d'or tandis que je l'accompagnerais au piano devant un auditoire émerveillé. Fi de l'amour et de ses mirages, je ne rêve plus que du mirage de la beauté accomplie. Je rêve de l'impossible, de l'inaccessible : "Montrez-moi un homme sans rêve et je vous montrerai un homme mort."

Mardi 1 octobre 1991 - 1h

Toutes mes réflexions sur la vie me font brusquement penser à ce garçon que j'ai rencontré à Noël dernier chez les Jésuites. A sa demande je l'avais aidé à sortir de son fauteuil roulant pour s'asseoir sur le siège. Nous avons un peu parlé. C'est un accident d'accouchement, une asphyxie due a un collier, et largement imputable au médecin, qui lui a si malmené le cerveau qu'il en est resté presque totalement paralysé. Si j'avais osé, je lui aurais demandé s'il croyait en Dieu... Comment ne pas se rebeller devant cette justice qui vous condamne avant de vous avoir entendu. Et à quoi bon se plaindre, tout le monde a au moins un cor au pied à déplorer. Pour moi c'est différent, je pète de santé alors si je me plains - et je l'ai fait - "mais de quoi qu'il nous cause ?" se demande mon vis-à-vis, devant mon teint frais. Et je finis par croire qu'il a raison en l'occurrence : on n'a de pitié que pour ses pauvres. Mais tout de même, dans ma Ford intérieure (comme disait San Antonio) je ne cesse de regretter, ce que je n'ai pas trouvé dans mon paquetage.

Mercredi 2 octobre 1991 - 1h

Au lieu de deux êtres qui coïtaient par nature, des parents qui se seraient aimés. Au lieu d'être une tumeur, un bonheur. Au lieu d'un ridicule excédent de bagage, le porteur des désirs. Au lieu d'un moïse, un berceau. Au lieu d'une grimace, un sourire. Au lieu d'une brute sinistre, un frère aîné. Au lieu de la peur, le sentiment d'être. Au lieu du dégoût de vivre, un le monde prodigieusement intéressant. Au lieu d'une raison qui chavire, une appropriation méthodique du savoir de l'humanité. Au lieu d'un avortement permanent, l'enfance et l'arrivée à l'âge d'homme. Au lieu d'avoir tout à recommencer à vingt ans, une rencontre dans l'équilibre. Au lieu de la reproduction des relations morganatiques, une famille. Au lieu d'une errance dans des brumes atemporelles, une vie éclairée d'un sens. Aujourd'hui il n'y a plus de "au lieu de". Il faut tourner la page.

Jeudi 3 octobre 1991 - 1h

Ma situation de célibataire qui rôde alentour, comme un loup affamé autour des poulaillers, nourrit au moins mes réflexions - je veux dire plus qu'elle n'assouvit mon appétit sexuel. Voici le produit de mes dernières cogitations sur les maris : "De nos jours, les légitimes de nos jours n'ont plus besoin d'être légitimes pour être légitimes." Ca paraît compliqué mais c'est simple : ils sont légitimés par l'amour... du moins en principe. La dernière a m'avoir parlé de son légitime ami, était cette piquante cantatrice survenue à l'école de danse, à une époque où je me piquais de ne plus m'intéresser qu'aux artistes. Celle-là connaissait la musique et son ami un peu falot (que nous avions entendu se produire en duo avec elle), qu'elle semblait protéger comme un enfant, n'en fut pas moins fait proprement cocu. Et par un tombeur institutionnel un peu phalo, son contraire en quelque sorte, à savoir notre prof de danse, qui ne briguait la place que le temps d'une promenade. Quant à moi, avec tous les problèmes de croissance que j'ai eu, cela ne me vient pas facilement de prétendre que je vaux mieux qu'un autre, et de me porter candidat pour sa place. Je me souviens pourtant de l'avoir fait une fois. Je trouvais que le mari avait tort de négliger sa femme pour satisfaire son ambition. Il faut bien penser qu'il faut toujours croire en sa querelle car cela m'a réussi... dans un premier temps. Puis mon succès a tourné court et j'ai rapidement été plus marri que le mari (l'éternel marri !) dont d'ailleurs je ne pense plus maintenant qu'il avait si tort que ça. Conclusion provisoire : "Avec les femmes il ne sert à rien d'être mieux qu'un autre, mais il faut le croire dur comme fer."

Vendredi 4 octobre 1991 - 1h

Je repense à la dernière visite en France de Judith, quand elle a resurgi après des années d'exil américain, et ce paradoxe qu'elle a énoncé pour se définir : "Je crois que je me suis suicidée pour pouvoir survivre, quand je suis venu au monde." C'est exactement le principe du faux-self de Winnicott ! J'en ai été très surpris de prime abord, car j'ignorais en particulier que sa mère ne voulait pas qu'elle vive, mais à la réflexion cela expliquerait son acharnement à dénoncer la raison comme une aliénation. Moi c'est le contraire, je me suis réfugié dans la pure logique, une autre forme de mort dans la survie (et vice versa). En fait, Ils étaient trois à me dénier le droit de vivre. Et, par la suite, malgré leurs divisions et leur querelles d'intérêt incessantes, jamais je ne les ai vus rompre leur union offensive à mon égard et jamais un de ces trois ne m'a soutenu contre un des autres !!! Comme Judith, pour survivre, j'ai donc dû me planquer dans un faux-self winnicottien. Mais quand je pense à la pression qui m'y a obligé... Il ne s'agissait pas pour d'obscures raisons enfouies dans les tréfonds insondables du psychisme, il s'agissait simplement de réaliser les désirs les plus immédiats et de me rendre précisément conforme à ces désirs : confortable et facile à manier. J'ai été privé du sommeil et de la voix, avec l'interdiction de défendre ma vie sous la menace de la perdre. Alors a commencé pour moi une veille inquiète à la recherche de la justification de mon existence.

Samedi 5 octobre 1991 - 12h

Hier soir, je devrais dire ce matin car ça s'est terminé à deux heures, nous avons passé presque toute l'école de danse réunie, une excellente soirée au restaurant dansant "La Grande Muraille" du quartier chinois. La bouffe était bonne, l'orchestre était bon et il y avait des chouettes nanas. La danse montre bien que "tout est dans tout", car je trouve dans la danse une excellente école de l'apprentissage du "self control" dans la manipulation du corps des femmes. La question que je me pose est quel en aurait été l'effet, notamment sur ce point précis, si j'avais abordé la danse à vingt ans. C'est mon éternelle question, du si-je-n'était-pas-ce-que-je-suis, qui ne trouvera jamais de réponse. Mais, consolons-nous et répétons avec Adrienne d'Artois (Mme Deweert) : "il n'est jamais trop tard pour bien faire". Et la danse me fait le plus grand bien. Micheline me le rappelait encore hier soir en se référant à cet article sur la danse du numéro spécial des sports de Que Choisir (la danse comme moyen de soigner les enfants souffrant de troubles mentaux graves comme la psychose). Elle est bien bonne ! Quand je pense à mes parents naturels qui se sont demandés parfois comment remédier à mes "troubles du comportement" (rarement, seulement quand leur confort s'en ressentait). Il aurait donc suffit de me faire faire de la danse. De la danse, ou même n'importe quoi qui m'aurait posé comme une fin en soi.

Dimanche 6 octobre 1991 - 10h

J'en revient à l'article de Que Choisir qui, à propos de la danse, parlait d'apprendre à mouvoir son corps dans le temps et dans l'espace. En fait, bien qu'on puisse distinguer différentes façons de faire, cette définition s'applique à tous les sports, comme à beaucoup d'activité et même, au-delà, à la vie en général, à ceci près que la vie n'est pas un entraînement. Et cela me fait naturellement aussi repenser au pilotage, que j'ai dédaigné. Il s'agissait bien d'apprendre à mouvoir son corps dans le temps et dans l'espace, à l'aide d'une machine, comme avec une automobile, mais au contraire d'avec cette dernière il s'agissait de pousser l'exercice à ses extrêmes limites. C'est ce qui le rend fascinant. Mais, ce regret d'avoir ignoré le bon choix, celui qui débouchait sur une structure, une famille de remplacement et un devenir, dans lesquels j'avais une chance de me reconnaître, pourquoi m'est-il revenu dans la figure avec une violence qui m'a laissé K.O. ? Une des profondes pensées de mon ex : "Le sens du voyage se découvre en voyageant." Alors en attendant de crever la bouche ouverte en exprimant dans mon dernier souffle : "mais que suis-je donc venu faire dans cette galère ?" Souquons !

Lundi 7 octobre 1991 - 9h

Ce week-end je n'ai pas rappelé Jean-Pierre qui m'avait laissé vendredi soir son message habituel d'appel à la communication. Pour m'en tenir à ma décision, il m'a fallu résister à la force de l'habitude. C'est une petite chose, mais qui fera date car ce faisant j'ai acquis encore un peu plus d'indépendance affective. De celle qui me permettra un jour d'établir des relations équilibrées ou de finir comme un sage indien : à poil, assis en tailleur sur un rocher. Conséquence ou coïncidence, hier soir je me suis senti très seul, au point de penser à aller au cinéma. J'étais sur le point de sortir quand Anne m'a appelé. Il ne reste plus qu'elle et Micheline. Eh bien ! justement je lui ai raconté la sortie avec Micheline au dîner de l'école de danse au restaurant La Grande Muraille, et comment, au retour, alors que j'avais pris un carton vide sur le trottoir devant chez Leclerc afin d'empaqueter mes gravures, j'y avais trouvé une chemise Lewis oubliée sans doute et à ma taille de surcroît. Cette petite anecdote l'a bien fait rire. Nous n'avons que trop rarement l'occasion de nous sentir les enfants chéris du destin et, point n'est besoin qu'il nous fasse gagner au loto, il n'y a que l'intention qui compte.

Lundi 7 octobre 1991 - 23h

Il m'avait dit une fois que j'étais feignant. Et c'est vrai que si j'avais passé mes journées à me creuser la cervelle sur les matières scolaires, Dieu sait ce que ça aurait donné. Quoi qu'il en soit, Edouard Deweert, que j'appelais Doudou, pour moi maintenant c'est papa. Cher papa, pourquoi buvais-tu ? Je ne le saurais jamais si je ne te revois. De même tu ne sauras jamais que la greffe a marché malgré tout, que je pense à toi et que j'aime à penser que vous êtes ensemble quelque part. Et sinon ailleurs et pour toujours, au moins pour un temps en moi-même (chiure de mouche, perdue dans cet univers chaotique et discordant) vous êtes en harmonie.

Mardi 8 octobre 1991 - 24h

Maintenant je n'ai plus d'amour à cultiver mais j'ai encore des ennemis à réduire. J'aurai voulu vivre sans ennemis (est-ce banal ?), en tout cas mon erreur a été de ne pas voir, ici comme ailleurs, que la vie ne peut revêtir une texture aussi pure. Et qu'il n'a jamais été donné à personne le loisir de cultiver l'amour exclusivement. Si l'on veut pouvoir aimer, chaque jour, il faut aussi se résoudre à combattre ceux qui veulent nous détruire. Pire encore il faut décider, ou re-décider, à chaque instant de qui est l'un et qui est l'autre.

Mercredi 9 octobre 1991 - 23h

Depuis quelques jours j'ai renoué avec les insomnies. Je n'en vois pas bien la raison. Cela ne va pas particulièrement bien en ce moment, mais cela ne va pas non plus particulièrement mal. En fait, le temps passe, mais rien ne se passe. J'ai néanmoins l'impression, encore une fois, d'être à un tournant. Un de ces innombrables petits tournants de la route sinueuse de l'existence où rien n'est jamais acquis, et pas plus l'envie de continuer qu'autre chose. Or, tant qu'à continuer, il vaut mieux que ce soit avec envie.

Jeudi 10 octobre 1991 - 23h

Je suis allé à la danse folklorique sans enthousiasme. D'abord, après deux heures de danse de salon, je suis crevé, ensuite Micheline ne viendra pas. Hé bien ! la magie a fonctionné et quand ce fut les danses d'Israël je me suis mis à bondir comme un cabri. Belle remontée depuis l'époque où je regardais la passerelle qui enjambait un bras mort de la Seine à Draveil, près de là où je vivais avec mon ex (où je mourrais, plutôt) en pensant : "Je pourrais m'installer là dessous, personne ne viendrait m'y chercher." La restructuration du psychisme ! Une dose supplémentaire ne me fera pas de mal, si je veux tirer encore un peu plus de la vie. Alors en avant la danse folklorique !

Vendredi 11 octobre 1991 - 9h

Chronique anticipée des premiers instants d'après ma dernière heure : "Tiens, je suis mort !", ou plutôt je ne le suis pas puisque je le sais. Me voilà donc dans un monde meilleur. Mais selon toute logique il ne peut pas être vraiment meilleur. Faribole que la béatitude, le paradis ou bien l'enfer, la vie n'est pas un état stable. Alors que vais-je rencontrer après le premier tournant ? Connu ou inconnu, qui sera le premier poseur de conditions et quel sera l'enjeu ? Si un autre monde peut être plus juste que celui-ci, c'est parce que nous y naîtrions comme Minerve : adultes et tout armés, laissant loin derrière : les utérus inhospitaliers, les mamelles asséchées des cœurs desséchés et les Jupiter cul-de-jatte.

Samedi 12 octobre 1991 - 22h

Encore une insomnie qui m'a tenue éveillé jusqu'à six heures du matin, à remâcher les avanies de la dernière conférence de presse. Et, après ça, encore une journée de perdue si ce n'est que j'ai écrit mon testament. En fait j'avais l'intention de le faire depuis longtemps, mais je remettais toujours la chose à plus tard. C'est cette punaise de Catherine G. qui m'a rappelé, parce qu'elle m'agresse dans les conférence de presse et intrigue pour me fâcher avec Guy, que j'avais d'autres ennemis dont il fallait que je m'occupe aussi... je suis content de mon texte que je trouve assez clair, je lègue tout ce que je peux aux Orphelins d'Auteuil.

Dimanche 13 octobre 1991 - 0h

Qui vivra verra ! Mais me voilà peut-être en train d'aborder le virage qui va peut-être mettre un point final à plus de cinq années d'efforts pour m'en sortir, pour essayer de remonter la pente et de survivre à mes souvenirs. J'ai eu beau me démener comme un beau diable, rien à faire. Et la fuite dont je rêvais parfois toute en la jugeant impraticable, je vais m'y retrouver sans l'avoir voulue. Et d'ailleurs malgré toutes mes interrogations et mes cogitations, je n'ai pas percé à jour le mécanisme de l'échec.

Lundi 14 octobre 1991 - 24h

La vie apparaît tellement comme une oeuvre du Diable que je comprends le juron : Jarni Dieu. Par exemple j'aurais bien aimé avoir une famille à la place de... Bon, on ne choisit pas ! Mais à défaut, j'en aurais bien eu une qu'on se construit soi-même. Mais... Et même pour ce qui est de l'amitié, ça n'est pas si facile. A part Peter à Londres, Kozo au Japon et Denis à la Réunion (loin des yeux près du cœur !), je n'ai pratiquement plus d'ami. Pourtant je me sens prêt à jouer le jeu de l'amitié comme je m'en sentais de jouer celui de l'amour. Mais ça n'en marche pas davantage pour cela. Et je trouve le mépris là aussi bien qu'ailleurs.

Mardi 15 octobre 1991 - 23h

Dans ces derniers jours d'insomnie, j'ai fait mon deuil de bien des choses. Le besoin d'immuabilité en matière affective, qui m'a été fatal avec mon ex, je l'avais dans une certaine mesure replacée dans la relation avec Guy et une fois de plus je ne voyais rien alors que le temps faisait son oeuvre inexorable d'usure. Tant pis me dis-je maintenant. Mon voyage dans les solitudes glacées du moi ne fait sans doute que commencer. Je vais donc tâcher de m'en tirer tout seul avec mon entreprise qui bat de l'aile. Et si elle chute, je ferais autre chose, car j'ai des projets.

Mercredi 16 octobre 1991 - 12h

Comme je m'y attendais, j'ai eu un coup de téléphone de Guy, au sujet des affaires courantes, et j'ai pu, avec bien du mal, lui communiquer ma position. C'était plus que pénible ! J'ai obtenu que mon droit à être tranquille soit reconnu, du moins en principe, mais au prix d'être qualifié d'emmerdeur et de pharaon (sic). C'est dire que c'était pas gratuit ! Cela dit, je n'attendais pas autre chose de sa part. D'ailleurs je suis vraiment idiot ! Ce n'est pas comme ça qu'on se défend... La preuve ! Les salauds bien portants portent leurs coups sans prévenir, en restant dans l'ombre. Comme cela ils gardent toute latitude de jouer les innocents lorsqu'un reproche se fait jour. L'inconvénient d'avoir la riposte trop facile, même de bonne foi, c'est qu'on en vient immanquablement à frapper par erreur des gens qui ne vous ont rien fait. Mais apparemment ça ne gêne pas grand monde, et probablement ça plaît même à quelques uns, voire à beaucoup. En tout cas, c'est la méthode de tout le monde, mis à part quelques diminués dans mon genre.

Jeudi 17 octobre 1991 - 1h

Je pensais, maintenant que je me suis gentiment fâché avec Guy et réglé en théorie le problème que me posait cette C., que le sommeil allait revenir. Mais après avoir eu l'impression de m'endormir, l'insomnie est revenue. Je ne crois d'ailleurs pas que nous soyons fâchés vraiment, cela marque un tournant. Et cela aurait d'ailleurs pu être pire. Mais quand même, tel que c'était, c'était assez dur. Enfin, il faut voir le bon côté des choses. Et si ça peut m'apprendre, encore un peu plus, à m'en tirer tout seul... J'ai fait d'énormes progrès dans ce domaine, qui m'épargnent les humiliations auxquelles j'étais habitué. Cela a bien sûr un prix : seul je suis, seul je vis et seul je bois (mais plus que raisonnablement), en compagnie je danse. Je m'aperçois néanmoins qu'il me faudra encore faire des progrès. Jusqu'où ? probablement jusqu'au dernier souffle. Pour finir dans la dignité, comme le héros du Désert des Tartares. Il n'y a pas d'échappatoire si je veux cesser d'être indéfiniment celui qui présente ses excuses. Et quant à recueillir les excuses d'autrui, ne serait-ce que de temps à autre, je n'aurais pas trop d'une deuxième ou d'une troisième vie pour m'y mettre en situation.

Vendredi 18 octobre 1991 - 9h

Je n'aurais pas imaginé que la rentrée serait aussi dure. En fait, à travers les derniers événements je me rends compte que je n'ai pas encore fait assez d'effort pour être moi-même. Et cela se joue principalement dans la sphère économique. Actuellement je vis, et fort mal, sur les idées de Guy et, par voie de conséquence, dans sa dépendance morale. Peut-être est-ce inévitable, mais il se montre maintenant fort peu généreux, semblant ne pas croire un mot de ce que je lui dis, et me traitant ouvertement comme la quantité négligeable que j'ai, d'une certaine façon, accepté d'être. J'ai beaucoup regretté ce mauvais virage incompréhensible, d'une amitié de dix ans, maintenant je regrette surtout d'avoir mis si longtemps à comprendre qu'il croyait simplement ce qui arrangeait son portefeuille. Pour en sortir, et pour briser la spirale infernale des relations morganatiques, véritable malédiction ontogénétique, il faudrait que je me décide pour une activité qui ne doivent rien à personne, pour en vivre ou en crever. Le pénible tournant de ces derniers jours en est l'occasion ou jamais.

Samedi 19 octobre 1991 - 14h

Je viens d'avoir un coup de téléphone d'Alain, le sympathique ex-collègue de mon époque américaine. Il n'a que trente-trois ans et se trouve déjà au chômage et face à des problèmes de reconversion pénibles et angoissants. Lui aussi ne rêve plus que de vivre de ses rentes (comme Guy, Anne et bien d'autres), je n'entends plus que cela autour de moi. Voilà où la victoire par K.O. du capitalisme nous a conduit tout droit : une absence totale d'idéal partagé par à peu près tout le monde et même des gens très bien, ce qui pire que tout. Partant de là, Alain ne voit pas bien pourquoi, avec la possibilité de toucher un loyer d'une fois et demie le SMIC, je ne plante pas tout là, pour aller vivre peinard en Grèce, par exemple, où il fait beau et où ce n'est pas cher. C'est exactement ce que je me dis quand j'en ai marre. Néanmoins, quand je m'imagine tirant ma flemme, en dormant la tête à l'ombre et les pieds au grand soleil, quelque chose m'arrête.

Dimanche 20 octobre 1991 - 10h

Je me suis couché vers minuit avec la sensation d'avoir bien travaillé. Au lieu d'arrêter la journée vers sept heurs du soir pour manger un morceau en écoutant les informations, je me suis fait un ersatz de café au lait et j'ai continué. J'ai lu, dépouillé des documents et écrit une bonne page de mon article pour BI. Puis, vers dix heures et demie, je me suis mis à mon entraînement de piano pour finir la journée. En me couchant j'ai encore trouvé l'énergie de lire le dernier bulletin de l'Anaf et pour finir j'ai lu quelques pages de Moïse et le Monothéisme avant que mes yeux commencent à se fermer tous seuls. J'ai donc posé mon livre pour m'enfoncer douillettement sous la couette avec le délicieux sentiment du devoir accompli. Hé bien ! dix minutes plus tard, j'étais complètement réveillé et reparti dans mes pensées. Je remâchais mes échecs des deux dernières années et surtout la façon, particulièrement irritante, dont je les ai obtenus. Le travail, mis à part le fait qu'il aide à passer le temps, n'est une solution que s'il obtient un résultat. Et c'est dans ce domaine précis que j'ai surtout des progrès à faire. Certes je vis, et au contraire de beaucoup, ma vie n'est pas immédiatement menacée par la maladie ou la misère. Mais en même temps, je mesure ce qui me sépare de la vie souhaitée, la vie rêvée des "happy fews".

Lundi 21 octobre 1991 - 9h

En repensant à la vie rêvée qui alimentait mes réflexions d'hier, je m'en suis fait un petit résumé, comme ça, pour fixer les idées. Il faut pouvoir travailler, c'est la base : réussir professionnellement et conquérir honneur, considération et profit... de préférence la richesse et la gloire. Mais il faut aussi pouvoir s'arrêter pour vivre la vie de famille, jouir de l'affection des siens, s'occuper des enfants et voir la joie briller dans leur yeux, sinon à quoi bon vivre. Il faut aussi avoir une femme digne de ses rêves (une femme de rêve) en être aimé évidement, et briller aux yeux du monde en rassurant du regard de l'autre sur le bonheur qu'on lui montre. De plus, une vie digne de ce nom ne va pas sans émoi culturel. Et l'on ne peut vivre sans jouir aussi de l'extraordinaire richesse des oeuvres artistiques accumulées par l'humanité : vieilles pierres et drames lyriques, arts plastiques et littérature... une avalanche de beauté qui nous ouvre les bras comme pour nous ensevelir. Non seulement il faut en jouir, mais il faut aussi y participer, au moins en amateur, car l'un ne va pas sans l'autre. Enfin, comme il n'est pas de vie sans épanouissement sexuel, et que la nature humaine est ce qu'elle est, il faut ajouter à cette énumération du nécessaire, le superflu d'une, ou mieux, de plusieurs maîtresses avantageuses. Voilà ! Aux esprits chagrins qui me répliqueront : mais, mais, mais... Je dirais c'était simple, mais il fallait y penser.

Lundi 21 octobre 1991 - 24h

Aujourd'hui vingt et un octobre, mes ennuis mes problèmes sont toujours les mêmes, mais j'ai tenu mon pari d'écrire ce journal pendant au moins un an. J'avais commencé le vingt octobre dernier : un an et un jour, donc ! Que vais-je faire maintenant ? Je vais me relire. Puis, après un délai de réflexion, je reprendrais peut-être les rendez-vous quotidiens avec ce petit miroir de l'âme, à moins que je veuille consacrer mes forces à une écriture moins autobiographique.