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.......NICOLA ou la péniche engloutie

....................................par Frédéric d’Artois


L'amour n'est pas l'amour
Qui change quand il trouve un changement
Ou qui se détourne quand l'autre se détourne
........................................William Shakespeare

L'INCONNUE DE LA GARE DE WATERLOO

"Est-ce elle ? Non, ce n'est pas possible ! Quel hasard ce serait ! et d'ailleurs que ferait-elle avec ce type ?" Le garçon en question avait entre vingt-cinq et trente ans, n'était ni beau ni laid, mais avait surtout un style cockney, fan des Beatles en jean, qui ne s'accordait pas à ce que je savais d'elle, bien qu'il ne fut pas surprenant de croiser un tel spécimen dans la gare de Waterloo. Elle lui souriait, heureuse, et c'était bien le sourire dont je me souvenais, éclairant un beau visage bien lisse entouré d'une abondante masse de cheveux noirs et longs. C'était bien elle, avec une certaine grâce délicate dans les gestes et toujours élégante dans cette jupe écossaise aux tons pastel jaunes et verts, fermée par une grosse épingle à nourrice dorée et son corsage noir qui moulait sa poitrine généreuse. Son visage était juste un peu plus joufflu qu'autrefois, comme c'était naturel pour une femme de trente ans. J'avais envie de me précipiter à sa rencontre, mais une foule de sentiments contradictoires m'assaillit pour me retenir. Qu'allais-je lui dire ? Après toutes ces années, j'allais sortir soudain, comme un diable de sa boîte, pour lui rappeler ces jours lointains ! Et cela en plein milieu de ce qui me semblait bien être une relation amoureuse.

Osawa, derrière moi, avait remarqué mon émoi sans en avoir identifié la cause. J'eus toutes les peines du monde à trouver les mots pour lui expliquer que cette femme qui s'éloignait sur le quai en compagnie de ce garçon me semblait être, sans que je puisse en être certain, quelqu'un que j'avais connu autrefois. Je n'ai pas eu besoin d'en dire plus pour que mon ami devine bien des choses et le trouble qui m'avait envahi complètement disait assez ce qui m'unissait à ce fantôme du passé. Osawa avait l'âge d'être mon père mais, en dépit de son visage poli de sagesse orientale comme un masque de théâtre Noh, cet ancien pilote de l'aéronavale et ancien kamikaze, était resté, comme moi et peut-être encore plus que moi, un adolescent. Il m'offrit tout de suite d'intervenir pour provoquer une rencontre. Malgré le côté extrêmement sympathique et séduisant de sa proposition, je la déclinai. Je lui dis impatiemment de rentrer à Ormone Mansion, où nous résidions, et que je ne tarderai pas à l'y rejoindre.

Je restais planté là, aux abords du quai, en regardant s'éloigner ce souvenir si cher. Et, sous l'avalanche d'images du passé qui m'engloutissait, je me sentais bouillant et glacé sans pouvoir faire un geste. Je n'osais pas courir à ce qui pourrait se révéler une situation incongrue. Si c'était bien elle, ce que je n'arrivais pas à décider, j'avais tout à craindre de ces retrouvailles impromptues. J'arrivais, de plus, comme un chien dans un jeu de quilles si ce qu'elle filait était, comme il me semblait, le parfait amour avec le jeune homme d'allure prolétaire. Incapable de me décider, comme par le passé, à agir, je m'accrochais à l'espoir qu'elle était simplement allée accompagner son amant au train et qu'elle reviendrait ensuite vers moi. Alors je lui parlerai. Et je saurai !

Mais elle ne revint pas. Après avoir attendu plus que nécessaire, je tournai les talons en ajoutant aux anciens de nouveaux regrets : j'aurais peut-être dû oser, j'aurais mieux fait de laisser Osawa agir. En même temps, la situation était inextricable. Qu'avais-je à lui dire ? Que m'aurait-elle dit ? Aurait-elle eu des mots durs ou non ? Au fond, c'est ce que j'aurais le plus désiré savoir. Quels auraient été ses sentiments à mon égard ? Après toutes ces années, étais-je englouti par l'oubli ou noyé au fond du lac de l'indifférence ? J'avais maintenant perdu toute chance de le savoir. Comme j'avais naguère perdu bien des chances d'en savoir un peu plus sur elle, en même temps qu'avec ce quelle m'avait laissé de souvenirs je pouvais jouer les archéologues.

Je repensais à ces années-là, que j'avais plutôt voulues oublier. Ma vie avait ensuite pris un tour que rien ne laissait prévoir à cette époque et qui m'avait mené jusqu'au Japon. Ça avait été une vie d'aventure et même d'aventurier. Mes amis actuels me paraissaient d'ailleurs bien être des sortes d'aventuriers modernes. Osawa, par exemple, officier de l'aéronavale antimilitariste qu'on avait versé dans le corps des kamikazes pour lui apprendre à vivre et qui était revenu trois fois à la base avec son avion suicide pour cause d'avarie mécanique. Tout comme Pierre, un autre original de mes amis, qui avait défrayé la chronique à l'Ecole Polytechnique de Paris, précisément à l'époque qu'avait ravivé dans ma mémoire cette femme entrevue à la gare, Osawa avait été un antimilitariste engagé, en particulier dans l'armée. Mais, au contraire de Pierre, qui avait fait ce même numéro d'équilibriste juste après la fin de la guerre d'Algérie, Osawa, en pleine guerre du Pacifique, avait risqué gros. Son histoire était incroyable. Elle contenait en filigrane toute la subtilité de la société japonaise. Pourquoi enseignait-on aux pilotes kamikaze le fonctionnement mécanique de leurs appareils, si ce n'était pour leur laisser le loisir de les saboter ? Osawa en avait fait de belles ! Et maintenant qu'il était quelque peu rangé des avions comme professeur de littérature française à l'Université de Kyoto, il restait cependant un rebelle. J'échappais progressivement à l'étreinte du passé qui m'avait saisi à la gorge. Et je revenais au présent, avec mes réflexions sur le Japonais qui m'avait amené avec lui à Londres et que j'allais retrouver maintenant.

Je le trouvais en conversation avec Peter, notre hôte dans cet appartement communautaire de la gauche londonienne. C'était par l'intermédiaire d'un ami anglais d'Osawa, vivant au Japon, que nous avions atterri là. L'appartement étant partiellement déserté par ses occupants habituels en ce mois de juillet. Peter, nous voyant débarquer avec nos valises, s'était offert de nous loger avant même qu'on ne le lui demande et nous avions donc commencé à faire connaissance. Huit ans après mai 68, je continuais à vivre sur la lancée des relations que j'avais établies à cette époque. Peter, un grand gaillard au visage agréable et orné d'une moustache à la polonaise, était le secrétaire général de jeunes communistes de la région de Londres, ce qui en faisait pratiquement un gauchiste à nos yeux, le parti communiste de sa Majesté ressemblant assez à un groupuscule. Osawa, regrettant peut-être d'avoir été tenu à l'écart, lui avait brièvement raconté l'aventure de la gare de Waterloo. Ils voulaient maintenant en savoir plus et me demandaient qui était cette femme. Je leur répondis que c'était une longue histoire.

Qu'à cela ne tienne, me rétorqua Peter, nous avons un repas tout prêt et la bouteille de Cognac que vous avez apportée. Aussitôt dit, aussitôt fait, nous nous assîmes à la japonaise sur la moquette autour des plats épicés achetés à un restaurant indien voisin. Et pour commencer, je remplissais les verres de Fine Napoléon, que Peter, grand consommateur de vodka, appelait "brandy" et le breuvage bourgeois par excellence. Nous trinquâmes et je leur expliquais, en préambule, que j'avais cru reconnaître dans la femme de la gare une de mes amours perdues, ce que tout le monde avait déjà compris.

Ils avaient ouvert les vannes de ma mémoire et je ne savais où débuter mon récit. Je commençais par expliquer que c'était un amour de mes vingt ans, à l'époque où j'avais commencé à habiter chez ma mère. Déjà cette entrée en matière appelait plus d'explications qu'elle n'en apportait. Osawa, qui avait été le directeur de la maison d'étudiant où j'avais séjourné pendant deux ans à Kyoto, connaissait déjà en partie mon enfance compliquée. Mais comment expliquer à Peter les raisons pour lesquelles je n'avais commencé à vivre avec ma mère qu'après l'âge de vingt ans ? Tout cela pour en arriver à la rencontre avec une jeune Anglaise ! Je chaussais mes bottes de sept lieues narratives pour parcourir les années. Cependant, en arrivant au plus près de la rencontre, je ne parvenais toujours pas à trouver le moment exact où tout avait commencé entre elle et moi. Peut-être est-ce plus simple lorsqu'il s'agit d'un coup de foudre, quand le premier regard échangé déclare aux amants que leur destin est lié ! Mais même des plus grands amants qui furent jamais, l'histoire ne commence vraiment que lorsque qu'ils boivent le philtre donnant force de loi au désir d'Iseult. Cette amoureuse-là avait dans son sac un breuvage magique. D'autres en ont singulièrement manqué

Je racontais l'histoire de la première rencontre avec l'inconnue de la gare à mes deux amis, en essayant de donner un peu d'unité à mon récit. Et les questions tombant les unes après les autres, j'essayais d'expliquer pourquoi, à mon avis, les choses s'étaient passées ainsi. Cela pour découvrir que je ne le comprenais qu'à peine et que mes tentatives d'explications appelaient autant de nouvelles questions. L'histoire ne pouvait s'éclairer qu'à l'aide des autres histoires qui y avaient mené. A la fin, après être passé par tout un ensemble d'anecdotes pour décrire le jeune homme que j'étais à cette époque, son environnement familial, son milieu, ses amis, ses espoirs et son désarroi, j'en arrivais au chapitre de ses amours. Et là, en dehors des faits bruts, tout semblait encore plus compliqué, emmêlé et obscur. Si bien que je terminai mon histoire avec le sentiment amer de n'avoir rien su faire passer de ce qui me tenait à cœur.

Osawa, qui avait posé moins de questions que Peter, paraissait cependant intéressé par mon histoire et par ce qui pouvait rester de zones d'ombre après cette longue narration un peu embarrassée. Il trouvait qu'il y avait là à écrire, matière à roman. Et comme je paraissais indécis il m'invita plus fermement à prendre la plume, faisant valoir que nous n'avions rien de précis à faire à Londres et que j'avais donc tout mon temps. Peter, quant à lui, ne voyait pas l'intérêt que pouvait présenter cette histoire d'amour, banale à ses yeux, d'une Anglaise et d'un Français. Ce mépris me blessait et me poussait dans le sens de la suggestion d'Osawa, que je commençais à considérer.

La rencontre de ce jour à la gare de Waterloo me renvoyait à une rencontre antérieure qui faisait qu'une histoire existait. Mais, encore une fois, quand avait-elle commencé ? Etait-ce dans le premier regard qui a provoqué l'instant du premier échange ? Cet instant réciproque qui n'est pourtant la propriété ni de l'un ni de l'autre, et qui, comme une étincelle, a allumé le feu, fondant l'histoire de l'un avec l'histoire de l'autre pour en faire une seule. Mais ce premier regard, je l'avais perdu de vue parce que précisément ce n'avait pas été le premier. Dans la fusion, la vérité qui résulte n'est pas la somme de deux vérités. Elle en contient aussi bien les mensonges que les paroles qui échappent aux interlocuteurs et qu'aucun d'eux ne peut s'approprier. A côté du vide du mensonge, il y a le mensonge du vide avec, en reste pour moi, un désir incommensurable de connaître maintenant ce qui m'avait alors échappé. Quelle histoire y avait-il dans mes mains dont j'avais retenu si peu ? Elle avait commencé aux racines de l'être. C'est là que commence notre histoire, pour chacun des deux.

Puisque ce n'était pas l'histoire d'un coup de foudre, il y avait eu une montée progressive du désir. Avant l'amour, il y avait eu un temps de latence sans amour. Puis l'affection s'est déclarée comme après une incubation. Mais la fièvre n'était pas également partagée et cela aurait pu être le mot de la fin. Aussi, pour que l'histoire soit vraiment devenue une histoire, il fallait qu'il y ait eu comme une contagion. Partant de là, comment allais-je commencer ? L'héroïne était une étoile filante dont la trajectoire brillante ne durait que le temps du feu qui la consumait. Avant cela, elle se déplaçait dans la nuit avec une aura de mystère. Après, son éclat n'éblouissait plus mes yeux et je retombais dans le noir à n'en savoir presque plus rien, sinon ce que cette fugitive et équivoque réapparition me permettait d'imaginer. Rien ne serait, ni ne serait compréhensible sans le héros qui joue le rôle de plaque sensible, paradoxalement du fait d'un certain manque de sensibilité qui fait de lui, en réalité, un antihéros.

Devant commencer par la présentation du faisant fonction de héros, autant commencer par sa naissance. C'est là que l'histoire avait vraiment commencé. L'histoire de l'héroïne était aussi l'histoire du héros, sans qu'il s'agisse de sa biographie qui elle aurait plutôt commencé avec ses parents ou ses grands-parents. La naissance embrasse la rupture du cordon ombilical. Un nombril était à peu près tout ce qu'elle lui avait apporté à ce moment précis. Il n'a pas eu la naissance d'Achille. Il n'y a pas eu de rêve de gloire sur sa personne. Pourtant, visiblement, il s'est quand même montré aussi invulnérable que s'il avait été trempé dans le Styx

OÙ L'AMOUR VA SE LOGER

Un être humain a deux naissances : quand il vient au monde et quand, devenu adulte, il rencontre l'amour. C'est paradoxal, mais quand l'histoire de mes amours a véritablement commencé, j'étais retourné chez ma mère. Il faudrait plutôt dire que j'avais fini par y retourner, bien qu'à vrai dire le mot soit un peu fort car c'était un retour sans vrai premier tour. On pourrait dire que j'avais fini par tourner, ou que, comme un satellite, j'avais fait un tour, mais je n'irai pas jusqu'à dire "une révolution". En fait cela faisait déjà de nombreuses années que je m'étais tourné vers ma mère. La première, qui était aussi la seconde si on veut. "Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué !" Quand on commence à s'engager dans cette voie cela devient sans fin. Pour ma part, je ne m'y étais pas, comme les surréalistes, engagé volontairement, mais le fait est que j'avais eu deux mères et une belle-mère, et aussi plusieurs pères. Par l'ironie du sort, celui que l'usage m'a contraint à appeler mon père était celui qui méritait le moins ce titre. D'ailleurs, lui-même ne se voulait pas père, il se voulait géniteur. En donnant ses gènes il estimait avoir tout fait. Il était bien vrai, somme toute, qu'il n'était guère capable de faire davantage.

A cette époque charnière donc, pour la première fois de ma vie j'habitais chez ma première mère, par ordre d'entrée en scène, celle que j'avais commencé à habiter physiquement plus de vingt ans auparavant. Ce qu'il faut oser dire, c'est que cette habitation-là s'était révélée plutôt problématique car elle s'était faite à son cœur défendant. C'était sans doute une position difficile à tenir pour elle, pour moi aussi mais je l'ai tenue. Longtemps après, elle me fit le reproche de m'être "accroché à elle". Elle ne croyait pas si bien dire. D'une manière un peu surprenante, ce qui m'a sauvé c'est que je me situais en dessous de la ceinture, car ce qui se passait au-dessus ne m'était pas favorable. L'enceinte qui me protégeait n'était certes pas inviolable, on pouvait y pratiquer des saignées, mais malgré les intrusions, accroché que j'étais, elle me protégea suffisamment. La preuve en est !

C'est dans ces conditions un peu difficiles que je suis venu au monde. Je n'y venais pas amené là par l'amour, mais je devais le rencontrer un peu plus tard et, c'est là toute l'histoire, encore plus tard. C'était durant la guerre au début de l'année 1943, à Paris dans le XVe arrondissement, dans une petite maternité privée tenue par une sage-femme, que ma grand-mère paternelle disait avoir trouvée. C'est pendant la nuit que j'ai vu le jour, bien que probablement je fus aveugle pour quelque temps, voire même très longtemps. Mon père, mon géniteur plus exactement, était là lui aussi et comme il était en troisième année de médecine, la sage-femme l'avait immédiatement embauché. "On ne sera pas trop de deux !" lui aurait-elle dit. Le souvenir marquant que lui a laissé cette aventure est qu'elle lui avait coûté toutes ses cigarettes. En ces temps de guerre elles étaient rationnées, comme le reste, et cette accoucheuse les lui a fumées sous son nez l'une après l'autre. Comme le père en question n'était pas homme à se laisser dépouiller sans réagir, je les imagine facilement faisant la course à qui en fumerait le plus. Je suis donc né dans la fumée, dans un monde déjà embrumé de vapeurs toxiques.

Mis à part l'odeur des cigarettes du père réquisitionné, il y avait celle de ma mère que j'avais commencé, comme on dit "à faire suer". Elle ne savait pas très bien où elle en était. Elle se voyait, cinq ans après la naissance du premier, à dix-huit ans, gratifiée d'un deuxième enfant d'un homme qu'elle avait déjà tenté de quitter plusieurs fois pour d'autres et qui, aussi bien qu'elle, avait essayé d'éviter cette situation. Malgré leurs soubresauts, la situation s'était imposée à eux. Mon père vaquant à ses affaires, ma mère était restée là, une dizaine de jours, avec cette petite chose "ridicule excédent de bagage" qui augurait d'un avenir encore un peu plus compliqué. Autour de mon berceau, qui était en l'occurrence un moïse, ne se pressaient pourtant pas que des fées Carabosse. Mes parents avaient pour voisins de paliers, un couple sans enfant, très braves et plus que serviables, tout disposés à rendre service, surtout à de tout jeunes gens avec enfants. Cela se faisait à l'époque qui ne connaissait pas encore les baby-sitters, à la lettre du moins, les Américains n'ayant pas encore débarqué. Ces voisins venaient du Nord de la France, de Flandre plus exactement.

Lui, la cinquantaine à ma naissance, était un grand flamand grisonnant aux yeux bleus, d'allure soignée, élégant, toujours bien mis. Il dirigeait aux postes le bureau des télégraphes. Elle, dizaine d'années plus jeune que lui, était une petite brune aux yeux bleus, ronde et potelée, qui tenait la maison comme le faisaient la plupart des épouses en ce temps-là. Mamy, comme je l'appelait, était l'aînée de seize enfants et avait élevé une bonne partie de ses frères et sœurs. Etait-ce à cause d'un effet de trop plein qu'elle n'avait pas eu d'enfant de son ventre ? En tout cas, quand je me suis annoncé dans celui de ma mère, prévoyant sûrement ce qui allait suivre et que ma mère allait tenir à son enfant à la manière de la Madone au long cou, ces voisins avaient commencé à s'intéresser à l'événement. Et quand je fus sorti au grand air, ils vinrent me voir à la maternité au cours des dix jours que j'y passai au côté de ma mère. A l'issue de cette première période de ma vie, c'est dans les bras de cette dernière que j'ai rejoint l'immeuble de la rue St Lambert, à quelques minutes à pied de mon lieu de naissance, où j'allais, ici et là, demeurer un peu plus longtemps.

Dans les passages de l'immeuble, je circulais beaucoup. Le moïse était mon embarcation mais les amarres n'étaient pas vraiment larguées, elles étaient élastiques. Mes parents, bien que jeunes, avaient le sens du pouvoir, et ils prenaient d'instinct le soin de diviser mon temps entre différents voisins. Il y en avait plus qu'il n'en fallait dans cet immeuble de huit étages et les plus proches étaient les plus pratiques. En tant que bébé navigateur j'avais un certain succès. Celle qui se voulait déjà ma mère de remplacement veillait au grain et suivait mes mouvements des yeux. Parfois elle allait me récupérer à droite ou à gauche, en dessus ou en dessous. Une fois ce fut chez la voisine du cinquième qu'elle trouva en train de m'instruire avec ces mots : "Alors, petit chose, on t'a fichu dehors !" "Tu étais aimé de tout le monde" m'a?t?elle dit en me racontant la scène... De pas mal de monde en tout cas et de suffisamment pour trouver à me caser, au moins provisoirement. Assez rapidement cependant ces voisins décidés emportèrent, comme on dit, le morceau et je me retrouvais installé chez eux à demeure. Je devais y rester dix ans.

Ma mère ne moisit pas dans les parages. Quelques mois après ma naissance elle alla se réfugier chez un homme que la fin de la guerre avait libéré de sa captivité en Allemagne et qui allait devenir mon beau-père. De son côté, mon père, qui n'avait pas de goût pour les travaux domestiques, se remit en ménage avec une femme recrutée dans le milieu médical et qui allait devenir ma belle-mère. A cette époque les médecins étaient des hommes dans leur grande majorité. Dans le milieu médical, en particulier, les femmes étaient cantonnées à des rôles subalternes, celui d'infirmière, le plus souvent, mais aussi à diverses autres formes d'assistanat. Etant les assistantes de ces hommes dans le travail, ces femmes le devenaient aussi tout naturellement dans la vie. Et devenir l'épouse d'un médecin était, pour les femmes d'origine modeste, une promotion sociale très courue dans la France de l'après-guerre ; les médecins, dont l'activité était soutenue économiquement par la Sécurité Sociale, gagnant beaucoup d'argent.

Mon père n'était pas le mieux placé dans cette course, des manières de terroir indécrottables alourdissaient par trop son envol. D'autre part, la médecine, dont le principe est fondamentalement de s'occuper de la santé des autres, était trop contraire à ses aspirations profondes pour qu'il puisse y réussir véritablement. Pour ce qui était de l'argent, en revanche, il ne se laissait pas ruiner par le romantisme. Les voisins avaient le bon goût de se charger de moi sans qu'il lui en coûte et cela ne posait pas de problème existentiel à l'enfant gâté de sa mère qu'il avait été et qu'il était encore financièrement. Il gardait pour lui les allocations familiales qui devenait ainsi de "l'argent de braguette". Il savait même récolter les à-côtés de la situation. Quand il avait des difficultés avec sa femme, qui lui reprochait essentiellement de ne pas être exactement le parti qu'elle appelait de ses vœux, ou de ceux de sa famille, il se rabattait sur ma mère de remplacement. Il faisait irruption chez elle, s'allongeait sur son lit en lui lançant un "fais-moi un café". Elle le faisait, parce que si elle ne l'avait pas fait...

Protégé par ces deux-là, qui avaient pris, dans ma vie, la place occupée parfois par les grands-parents face à des parents incapables, je grandissais sans trop m'en faire, bien que je fus déjà confronté à une situation assez complexe. Il y avait d'un côté ceux qui s'occupaient de moi au quotidien, c'est-à-dire elle, que j'appelais Mamy sans savoir que cela veut dire "grand-mère", et lui, que j'appelais Doudou, du diminutif de son prénom Edouard. De l'autre côté, du palier en l'occurrence, il y avait mon père et sa femme qui jouaient chacun son tour le rôle de contrôleur de gestion. Il y avait aussi ma mère qui pour avoir tiré son épingle du jeu ne s'était pas complètement défaussée pour autant. A cette époque, les juges retiraient volontiers aux femmes "fautives" la garde de leurs enfants. Mon père ne s'était pas fait faute de réclamer cette garde qui, il faut bien le dire, ne lui coûtait pas cher. Le jugement de divorce avait accordé à ma mère la moitié des vacances scolaires et un dimanche sur deux. Elle occupait donc encore une place dans ma vie, mais tant que j'étais petit elle restait relativement distante.

Avec Mamy et Doudou j'étais chez moi, au moins provisoirement. Mamy s'occupait de moi comme une mère s'occupe de l'enfant qu'elle a voulu, né du désir pour un homme. Par une étrange alchimie des sentiments, tout y était. Elle me lavait des pieds à la tête, nu debout dans la baignoire. Ou bien elle me laissait me prélasser dans cette baignoire, qui me semblait être grande comme une piscine, avec son eau bleuie par les sels de bain et avec un petit canard en plastique, bleu lui aussi, pour me tenir compagnie. L'appartement était un deux-pièces ce qui pour trois personnes était déjà beaucoup dans le juste après-guerre. Je dormais dans la salle à manger, et mon lit se transformait en divan le reste de la journée. Doudou s'occupait de mon éducation. Il me faisait faire des dessins géométriques à la règle, puis m'invitait à en colorier les espaces pour, disait-il, me donner le sens des couleurs. J'étais comme un petit prince sur cet astéroïde.

C'est dans ce petit univers que j'ai peu à peu découvert la complexité du monde. Une de mes premières impressions intellectuelles, fut lorsqu'un jeune cousin de Doudou entreprit de réparer une prise électrique défaillante. Les prises électriques, en ce temps là, se situaient à côté des interrupteurs, à environ un mètre du sol. Je le vis creuser le mur à cet endroit, tirer les fils et finalement introduire dans le trou, qu'il avait ouvert, un vieux cube en bois avec lequel je jouais. En voyant ce cube, que je connaissais bien, disparaître, avalé par le mur qui se refermait sur lui complètement, j'eus soudain la révélation de la structure de l'espace. L'espace où je me mouvais était délimité par des bordures que je croyais jusque là intangibles. Soudain le bord était promu au rang d'espace lui-même. L'acteur de cette pénétration me montrait le chemin d'un approfondissement de la nature des choses et des êtres.

Les limites du monde étaient sans cesse repoussées, mais cela pouvait aussi provoquer mon angoisse. Ce fut le cas, quand dans ma cinquième année, Mamy me dit que je devais aller à l'école. Je refusai tout net : "non, je ne veux pas !" Désespérant de me convaincre Mamy appela ma belle-mère à la rescousse et, l'une me tirant l'autre me poussant dans l'ascenseur, je me retrouvais vite dans la rue St Lambert qui, à la fin des années quarante, était encore vide de voitures et ressemblait davantage à une place de village. Le petit prince ne s'était pas encore rendu et je continuais à freiner des quatre fers, ou plutôt des deux qui me restaient, car chacune de mes mères de proximité me tirait par une main. J'avais beau résister, je n'étais quand même pas de force. Dans ces circonstances pénibles, là aussi, une partie de la complexité du monde se dévoilait. J'étais surpris de cette collusion, de cette alliance de la maternité douce et de la maternité rêche. Mamy, qui généralement était "l'être qui dit oui", se montrait cette fois inflexible et ses préoccupations étaient visiblement les mêmes que celle de ma belle-mère dont j'avais déjà appris à me méfier.

Arrivé manu militari jusque dans la cour de l'école maternelle, à deux cents mètres de là, je me calmais immédiatement. Le lieu n'était pas si terrible ! On m'avait lâché dans la cour où se mouvaient deux bonnes centaines de petites choses comme moi. Je n'en avais jamais vu autant à la fois. Je me déplaçais dans cette foule en faisant l'apprentissage de l'anonymat. La première cour s'ouvrait sur une deuxième qui était plus fréquentée par des petites filles. Il y avait, en tout cas, des toilettes pour elles sur le mur du fond. C'était curieux de voir une dizaine de cabines en bois, toutes pareilles, collées les unes aux autres, avec chacune leur cuvette en faïence blanche en forme de petit bidet. J'observais avec curiosité des petits bouts de chou de mon âge qui se comportaient là en maîtresse de maison ou en directrice de cabinet. "Celle-là est pour toi, disait l'une, et celle-là est la mienne..." et joignant le geste à la parole elle remonta sa robe pour uriner à cheval sur la cuvette. Nous étions encore au paradis terrestre où la pudeur n'existait pas. Je pris l'habitude d'aller à l'école et, malgré mes réticences initiales, j'aimais bien ça.

Je faisais peu à peu l'apprentissage de la vie en société et ma vie s'écoulait relativement paisible chez Mamy et Doudou. J'y étais un fils de famille. Un soir Doudou m'a réveillé pour me dire que le Père Noël venait de passer, en me montrant ce qu'il avait laissé pour moi sur la table. Je me précipitais dans l'escalier pour rencontrer ce personnage dont j'avais beaucoup entendu parler... Trop tard ! il avait déjà pris le large. Le dimanche, il y avait souvent des invités pour déjeuner. Je me tenais sagement assis sur une des chaises entourant la grande table qui occupait presque toute la pièce, avec le bahut derrière, et mon lit recouvert d'une rangée de coussins sur le côté. Je ne comprenais rien aux conversations des adultes, j'étais petit. On mettait une goutte de vin dans mon eau, ce qui la colorait en rose, et je mangeais des huîtres mais je trouvais que ça avait un drôle de goût... Une fois par semaine Mamy me faisait manger du foie de veau. Ce morceau n'était pas encore devenu un concentré de toxiques, il était considéré comme idéal pour un enfant en pleine croissance et constituait aussi une dépense. Mamy le préparait pour moi, mais elle n'en mangeait pas. J'étais choyé et ma situation était presque normale, normalisée en quelque sorte. Cependant la menace de l'autre côté du palier demeurait et planait sur la relation pour l'empêcher d'aller jusqu'au bout de sa logique.

Mon père laissait ses voisins assurer mon quotidien, mais de temps en temps lui prenait l'envie d'affirmer ses prérogatives. Il m'emmenait avec lui voir ses amis et montrer qu'il avait un fils. Il me mettait sur le siège arrière de sa grosse moto et en route. Doudou n'aimait pas me voir embarquer dans ce genre d'expédition sans aucune protection. On roulait à moto sans casque. C'était une grande époque de liberté pour les motards. Le code de la route n'était pas si strict et pour ce qu'il comportait de règles, les gens bien placés pouvaient en prendre à leur aise. Dans son genre trapu baraqué et madré, mon père était un bricoleur. Il bricolait sa moto, sa famille, à peu près tout ce qui lui tombait sous la main et aussi, bien évidemment, sa carrière. Il fréquentait surtout des mécaniciens et des médecins qui raisonnaient comme des mécaniciens. La médecine était une spécialité très porteuse dans la France qui se remettait tant bien que mal des blessures de la guerre. Cependant il sentait confusément que l'exercice de la médecine n'était pas sa tasse de thé et il avait opportunément bifurqué vers la recherche. L'idée était de décrocher un poste dans l'Organisation Mondiale de la Santé. Un poste de fonctionnaire international avec un salaire payé en dollars, net d'impôts. En avait-il les moyens intellectuels ? Pas le style assurément ! En tout cas, cela n'a pas marché et il avait dû y renoncer pour se décider en fin de compte à faire comme les copains, c'est-à-dire à ouvrir un cabinet... quand il tomba malade.

La tuberculose pulmonaire était venue porter un coup fatal aux grandes ambitions. Il ne s'agissait plus que de survivre et même pour cela le pronostic était réservé. Cela se traduisit par un séjour d'un an en sanatorium, à Cambo-les-Bains au pays basque, avec en conclusion une opération qui réussit. Quand mon père revint de cette épreuve, début 1953, je n'étais plus à Paris. Doudou avait pris sa retraite de fonctionnaire, lui et Mamy, qui ne s'étaient jamais vraiment sentis Parisiens, étaient retournés vivre dans le Nord dont ils étaient originaires. On leur avait permis de m'emmener avec eux, ce qui en l'occurrence arrangeait tout le monde. J'ai donc passé cette année-là, qui correspondait pour moi au cours moyen première année, à Malo-les-Bains.

Dans cet exil qui m'éloignait physiquement plus que jamais de mes parents naturels, j'avais l'impression d'être vraiment le fils de Mamy et de Doudou, auquel je faisais référence en disant "mon père" quand je parlais aux personnes non averties. Les seuls avertis étaient les membres de la famille de Mamy, Doudou n'en avait plus. Les nombreux frères et sœurs de Mamy vivaient en majorité en Belgique, toute proche, mais sa sœur Betty et son mari Fleury vivaient juste à côté de notre appartement. Avec Mamy, je passais des heures dans l'immense cuisine qui dans le Nord sert à la fois de salle à manger et de salon. Les deux femmes parlaient beaucoup de la famille en buvant du café. J'appréciais cette atmosphère chaude et détendue, je m'y sentais à ma place.

Notre appartement, à deux pas de là, était beaucoup moins grand que celui de Betty. La cuisine n'était pas si grande et il fallait la traverser pour arriver dans la salle de bains, qui était dans le prolongement. Pour le reste nous n'avions même plus deux pièces séparées comme à Paris, mais deux pièces en studio. C'est tout ce qu'ils avaient pu trouver dans cette petite ville balnéaire qui se reconstruisait lentement après avoir été presque entièrement détruite par la guerre. Doudou avait fait les peintures lui-même, comme il en avait l'habitude, avec pour les pièces d'eau une technique qui lui était particulière, peignant les murs en gris clair jusqu'à un mètre vingt du sol et en blanc au-dessus. Tout cela était propre, net et j'étais toujours lavé des pieds à la tête par Mamy. Seule la baignoire avait changé.

A l'école cela se passait bien, même si les Parisiens n'étaient pas très bien vus. J'étais parmi les premiers de la classe sans vraiment me fatiguer. Doudou s'employait à m'instruire et veillait en particulier à mon orthographe. Il composait régulièrement des lettres à mon père que je devais recopier pour donner l'impression que c'était moi qui les écrivais. C'était un pensum que je détestais. Je recopiais péniblement les phrases diplomatiques de Doudou et je m'ennuyais tellement que je me trompais. Une fois, j'avais oublié un "mon cher papa" au début d'une phrase et il m'avait semblé que je pouvais le rajouter à la fin. Doudou, qui relisait tout avec attention, commença par prononcer un "non" péremptoire en arrivant sur ce passage, puis il ajouta "Ah ! tu n'as pas été trop bête, tu l'as mis après..." J'étais soulagé de ne pas avoir à tout recommencer et surtout bien content de ne pas avoir été "trop bête". Les jours, les semaines, les mois passaient pour moi entre l'école, la maison et la plage. J'allais jouer avec des gamins du cru dans les ruines de la guerre qui parsemaient encore la ville et constituaient un immense territoire à explorer. Avec le retour des beaux jours, nous allions rendre visite au frère de Mamy, Maurice, qui habitait de l'autre côté dans la ville frontière belge de la Panne. J'aimais bien la Belgique et ses crèmes glacées. Maurice était marchand de poisson et c'était aussi l'occasion pour moi de déguster encore plus de soles, qui, dans le régime que Mamy concoctait pour moi, étaient venues renforcer le foie de veau hebdomadaire...

Osawa, dont la tête faisait soudain irruption dans mes souvenirs comme à travers une lucarne, vint me demander où j'en étais, d'autant que l'après-midi tirait à sa fin et que nous avions prévu de nous rendre au pub avec nos amis anglais. Je lui expliquais que j'avais parcouru dix années en quelques pages, pour raconter l'enfance du héros dans une famille d'adoption. Que j'en étais arrivé au point de basculement où ce temps privilégié allait prendre fin et où mon personnage allait être comme happé par sa famille naturelle, à demi-naturelle plutôt puisque sa mère n'était pas de la partie. "Mais, pour quelle raison a?t?il été repris à cet âge ?" me demanda Osawa. "La raison était l'intérêt, lui répondis-je, mais cela s'est exprimé à travers une histoire très compliquée, une sorte de roman familial comme disent les psychanalystes."

A ce moment Peter nous rejoignit en compagnie de John pour nous inviter à nous rendre au pub voisin en leur compagnie. John était celui des résidents habituels de l'appartement dont j'occupais la chambre. Il était revenu ce jour-là pour la soirée afin de prendre quelques affaires et ranger un peu son domaine où régnait un désordre sympathique qui ne m'avait nullement dérangé. Alors que nous marchions tous les quatre, Osawa, spécialiste de la littérature sans être lui-même littérateur, me demandait s'il était utile de traiter en détail l'enfance du garçon, pour en arriver à son histoire d'amour. Si la femme était le sujet était-il intéressant d'en passer par-là ? Je lui dis que je n'étais sûr de rien, n'ayant pas la moindre certitude sur ce qui pouvait être intéressant dans l'histoire que je voulais raconter, sinon l'histoire elle-même. Pour être capable de continuer, de ne pas jeter la plume moi-même lassé avant le lecteur, il fallait que je sois le premier à la trouver intéressante. Et que c'était peut-être même à cette seule condition qu'elle pourrait être intéressante pour quelqu'un d'autre.

Nous étions arrivés au pub et nous entrâmes dans la grande salle faiblement éclairée et quelque peu enfumée avec une forte odeur de bière, où se rassemblaient les buveurs en petits groupes. Nous prîmes place autour d'une table à quatre, encastrée comme un petit compartiment de train, et Peter alla prendre la première tournée de bière au bar, tandis qu'Osawa et moi entamions la conversation avec John. Comme Osawa lui racontait que j'étais en train d'écrire un livre, John nous appris qu'il en écrivait un lui aussi. Il s'agissait d'une histoire de l'anarchisme anglais, qui était presque terminée. C'est-à-dire que son manuscrit était chez l'éditeur qui lui adressait des questions du genre : "pourquoi à tel endroit, utilisez-vous ce mot-là ?" Cela me laissait songeur mais je n'en étais pas encore là. Comme nous trinquions avec les pintes de bière que Peter avait ramenées, John nous résumait son ouvrage, plutôt savant et documenté, et nous expliquait que la société anglaise, par son libéralisme et de nombreuses possibilités de promotion sociale offertes par des formations pour adultes, se montrait très résistante aux changements sociaux. Et de citer l'exemple d'un agent du Komintern, qui voulait être envoyé dans le pays où la révolution serait la plus difficile et à qui on avait proposé l'Angleterre.

Quand j'allais prendre la deuxième tournée de bière au bar, j'en profitais pour ramener des chips, que les Anglais appellent "crisp". Il m'était difficile de suivre les Anglais et d'absorber une telle quantité de bière sans grignoter un peu. Peter me fit la réflexion que les Français n'était pas capables, au contraire des Anglais, de ne faire que boire. Je partageais les chips parfumés au bacon et aux oignons avec Osawa, en me sentant moins seul, car les Japonais, à l'instar des Français, aiment bien grignoter en buvant. La soirée s'est prolongée jusqu'à la fermeture de l'établissement et nous sommes rentrés quelque peu éméchés. Le lendemain matin, je prenais mon petit déjeuner assez tard seul dans la cuisine, en regardant le ciel qui s'était un peu couvert. En ces mois d'été ce n'était pas le fog londonien mais cela me faisais repenser aux brumes du Nord où j'avais vécu avec Mamy et Doudou...

Au loin de mon séjour privilégié, à Malo-les-Bains, la machine infernale égrenait ses secondes. Mon père s'était tiré tant bien que mal de la maladie et en avait aussi tiré des conclusions. De son point de vue le coup du sort qui l'avait frappé devait trouver quelque part sa compensation. Il n'avait d'abord pas pu devenir fonctionnaire international, ce qui aurait presque fait sa fortune, ni n'avait ensuite pu obtenir le crédit pour ouvrir un cabinet médical et accessoirement se loger, à cause de sa maladie. "Il faut qu'on m'arrange le coup !" aurait-il pu dire dans son langage. Après son séjour en sanatorium, il avait réintégré ses foyers du studio de la rue St Lambert où il vivait seul avec sa femme, moi étant depuis toujours chez les voisins de même que mon frère aîné était placé chez sa tante à Blois depuis quelques années. C'était un peu étroit, même pour deux personnes, et ne permettait absolument pas de rêver à un cabinet, le château en Espagne d'argent facile et de respectabilité bourgeoise.

Que faire donc, sinon que de regarder du côté familial quelles ressources étaient susceptibles de captation. Sa mère, qui lui avait payé le studio qu'il habitait, occupait seule un très grand appartement à deux pas de la gare St Lazare. C'était l'appartement familial, que ses parents avaient acquis sur le tard, quand son père était déjà colonel, et dans lequel il avait passé la fin de son enfance. Fait prisonnier en 1940, le colonel avait été libéré pour raisons de santé mais n'était pas revenu à Paris. Il avait préféré prendre sa retraite dans leur maison de Mont-près-Chambord, dans le val de Loire dont il était originaire. La colonelle, seule maîtresse des lieux en avait profité pour développer son commerce d'antiquités, sous le pseudonyme de comtesse de Champs-Blanchet, du nom d'un village où la famille possédait une minuscule fermette. Je connaissais l'endroit qui ressemblait à la caverne d'Ali Baba, avec toutes sortes de meubles et d'objets empilés sur les tables et offerts à la vente. La période troublée de la guerre lui avait permis de gagner beaucoup d'argent avec lequel elle avait arrosé toute sa famille et tout particulièrement mon père, son petit dernier. Ce dernier, fort de ses habitudes, fit valoir que le grand appartement que sa mère occupait, serait bien mieux employé si on le mettait à sa disposition.

L'idée ne plut pas à tout le monde. Le frère et la sœur de mon père étaient inquiétés par ses manœuvres. Quant à sa mère, qui continuait tant bien que mal son commerce, elle refusa tout net, même si on lui proposait généreusement d'emménager en remplacement dans le studio qu'elle avait payé. Mais son fils n'était pas un crabe à lâcher prise ; et le petit dernier était aussi l'enfant chéri de son père. Le colonel, enfant naturel d'une paysanne morte à vingt ans, avait été pris en charge par sa tante, femme d'un gendarme à cheval, et s'était élevé dans l'échelle sociale à la force du poignet. Après de bonnes études primaires et secondaires, il avait réussi à entrer à Saint-Cyr qui était, en ce temps d'affrontement franco-allemand, une école très prestigieuse. Sa carrière dans l'armée avait ensuite été moyenne, mais il s'attribuait du génie pour avoir réussi à se hisser "hors de l'ornière" comme il disait, et aurait voulu que ses enfants transforment l'essai. Seul mon père, en faisant sa médecine, avait répondu à ses attentes. Il avait fondé sur lui les plus grands espoirs, lesquels avaient été largement déçus. Cependant maintenant que la petite merveille faisait appel à lui, la chose était à considérer.

Ce qui était à considérer avec attention, c'était sa femme. La colonelle était une femme cultivée, née en 1880 elle avait été parmi les premières à passer son baccalauréat. Elle lisait les bons auteurs, était une tragédienne amateur et avait même obtenu un prix de déclamation avec le monologue de Sappho. De plus, elle avait gagné avec son commerce beaucoup d'argent et avait étalé une certaine magnificence, soulignée par sa forte personnalité. Enfin elle avait catégoriquement refusé de venir s'enterrer avec lui à la campagne, préférant de beaucoup la vie parisienne où le colonel, d'origine paysanne, était beaucoup moins à son aise qu'elle. Il ne pouvait pas lutter contre cette femme avec laquelle il n'avait jamais eu le dernier mot, sauf que, dans les circonstances, il pouvait lui faire perdre son appartement.

L'affaire fut rondement menée. Le frère et la sœur ne voulaient pas être spoliés, la mère ne voulait pas être expulsée... Bagatelles que tout cela ! A cette époque, le chef de famille pouvait signer seul la vente d'un bien commun aux époux. Et puisqu'ils avaient la loi pour eux, le père et le fils montèrent rapidement une vente fictive qui scellerait leur pacte. Le fils y gagnait la réassurance qu'il était bien le plus important de tous et, bien qu'un peu malmené, quand même le fils chéri du destin. Le père, plus désintéressé, surtout désireux de réaffirmer son pouvoir, goûtait dans l'affaire les joies de la vengeance. Cependant la colonelle, bien que généreuse, n'était pas femme à se laisser contourner. Sur le conseil de son avocat elle introduisit une demande en divorce. Les biens communs avec son époux devant donc, à terme, être partagés, ils ne pouvaient plus être vendus par ce dernier. La situation était gelée. La colonelle restait dans son appartement. Il y avait matière à procès.

Cette affaire de famille, digne de Zola, était l'expression du tragique de leur vie. Or dans la tragédie tout le monde écope et la vague allait atteindre le rivage éloigné où j'étais réfugié. Pour déloger la colonelle un procès était nécessaire. Quel motif invoquer ? Il sévissait, en ces années, une terrible crise du logement à Paris. Cette crise, issue de la guerre et de la libération dont les lois avaient gelé la situation du parc locatif, était telle que même des gens relativement aisés ne trouvaient pas à se loger. Situation idéale pour faire passer la question d'argent, l'aspect patrimonial du différend, au second plan. On allait jouer sur la corde sensible en invoquant la détresse d'une famille vivant dans un studio de vingt-neuf mètres carrés, face à l'égoïsme d'une vieille femme occupant seule cent vingt mètres carrés. Pour que l'argument porte, encore fallait-il qu'il ait une famille. Elle existait sur le papier, on allait lui donner une réalité de chair et de sang.

Le sang s'était un peu répandu mais ce n'était pas sans remède. Mon frère était chez sa tante à Blois, on le fit revenir. J'étais seulement un peu plus loin ; il suffisait de mettre fin à dix années de relation parentale de substitution. Mamy et Doudou ne s'attendaient pas à cela, convaincus qu'ils étaient d'être les seuls capables de s'occuper de moi. Mais où se plaçait exactement la substitution parentale ? Dans l'aide informelle qu'ils avaient apportée au départ, et qui s'était presque institutionnalisée, ou bien était-ce dans ce qui rendait possible une vie autrement compromise ? Aux yeux de mon père l'un comme l'autre ne paraissait être que de l'accessoire, du relatif. Pour lui l'absolu ne pouvait être que dans les liens du sang. L'état civil était de son côté et dans cette France de l'après-guerre on n'avait pas de temps pour les subtilités. Surtout pour celles qui pourraient opposer un fonctionnaire des postes retraité de province à un docteur en médecine parisien. Mamy et Doudou le comprenaient et ne firent pas d'histoires, d'autant moins qu'on ne leur donnait aucun moyen de juger de la situation. Qui pouvait d'ailleurs en juger ? Dix fois, on m'avait repris sous des prétextes divers, pour les vacances en particulier, et toujours je leur avais été rendu... Qui diable avait envie de se charger de moi ?

De mon côté j'étais comme eux, fataliste, trop habitué aux coups du sort. Je n'avais jamais rien connu d'autre : parfois ici, parfois là, enfant des uns, fils de l'autre ; j'étais confiné dans le contenu physique de toute relation, dans ce qui pouvait constamment être remis en cause. Ce qui était en principe au-delà de l'éphémère, du provisoire, en particulier mon appartenance, ne m'apparaissait pas clairement. Au lieu d'être un principe directeur, elle semblait être la solution d'une équation à multiples inconnues. J'étais cependant atteint par l'atmosphère de tristesse qui régnait. J'allais partir. La dernière fois que je revis Maurice, le frère belge de Mamy, sachant que je partais, il m'offrit un stylo. C'était un Titenkuli, un stylo allemand où la plume était remplacé par une sorte de valve, un clapet qui s'ouvrait par la pression d'une minuscule soupape sur le papier, permettant à l'encre de s'écouler. C'était vraiment un cadeau pour un adulte et Maurice avait dû pressentir que j'allais laisser derrière moi mon enfance. Le combien triste moment de la séparation arriva. Mamy m'accompagna à la gare, Doudou n'avait pas voulu me voir partir. Ils ne m'avaient donné aucune explication parce qu'ils n'en avaient reçu aucune et n'avaient pas eu le temps de comprendre de quoi il retournait.

J'arrivais à l'automne 1953 dans ce studio de la rue St Lambert que je connaissais déjà bien, aussi bien ou aussi mal que ses occupants. Je ne ressentais pas d'appréhension particulière, j'avais l'habitude. Je me sentais même riche de l'affection de mes parents de remplacement. Je ne venais pas de nulle part, mais d'un lieu où j'étais apprécié et qui me semblait m'appartenir, même si je venais sans le savoir de le perdre irrémédiablement. Avec mon père, sa femme, mon frère aîné, les présentations étaient faites. J'avais une petite valise avec quelques vêtements, on me la fit ouvrir. A l'intérieur il n'y avait, en dehors du linge, que trois ou quatre objets personnels : un peigne, un carnet, un crayon, et le stylo que m'avait offert Maurice pour commencer dans la vie, à la grande école. Il me conduisit sans plus attendre à une entrée de plain-pied dans la réalité. "Tu n'en as pas besoin, me dit mon père sèchement, donne-le à ton frère." Le cœur terriblement serré, je ne pus pas bouger pendant quelques secondes. Comment refuser ! Puis je me libérais de cette pression en étendant mon bras autant que je le pouvais vers ce frère qui se saisit du seul témoignage qui restait de ce qui avait été jusque là ma vie, du dernier objet qui me rattachait encore à ceux que j'aimais. C'était très cher, mais j'avais le sentiment qu'il me fallait bien payer mon entrée dans ce nouveau milieu d'une manière ou d'une autre, avec le secret espoir que la réciprocité serait au rendez-vous. J'aurais eu plutôt le sentiment que je pouvais les aimer, comme on m'avait aimé et que donc ils pourraient eux aussi m'aimer. En fait, la situation était beaucoup plus physique. Face à ceux-là je n'étais plus qu'un corps nu dont la dernière frontière à défendre était sa peau. Un nouvel apprentissage commençait. Le principe de nécessité, une conscience des moyens de la survie, que je n'avais jusqu'alors jamais ressentie, faisait irruption brutalement dans mon monde mental.

Cet esprit de redistribution des ressources qui s'était emparé du stylo, exprimait exactement l'esprit de pragmatisme absolu de mon père qui constituait l'idéologie régnante de cet empire lilliputien où j'avais débarqué. C'était le "petit navire" de la comptine, quand un sort bien opportuniste désigne, à la courte paille, le plus jeune à l'appétit cannibalique des autres. Le frère, qui avait été autant que moi, tiré à hue et à dia, allait développer un sens aigu de sa situation pour une problématique des plus simple : quand devait-il biaiser et quand pouvait-il aller tout droit ? Avec l'empereur, biaiser était à peu près inutile puisque son pouvoir était absolu et s'exerçait immédiatement et sans appel. Avec la femme, il fallait céder, du moins en apparence, en lui faisant comprendre cependant que, bien que légitime, elle était fondamentalement illégitime. Elle était la pièce rapportée, l'élément féminin nécessaire mais interchangeable. Avec moi, c'était beaucoup plus simple : n'était-il pas l'héritier du trône et moi son vassal naturel ?

Mais à pic de ces distinctions fantasmatiques il y avait la dure réalité à raz de terre. L'empereur planait à des hauteurs politiques et les ordres qu'il donnait relevaient soit de l'abstraction soit se rapportaient au soin de sa personne, comme d'aller lui acheter ses cigarettes par exemple. Sa femme, sorte de grand vizir de la nuit, exerçait son autorité sur les nécessités ou les détails de la vie quotidienne. Il fallait mettre la table, la débarrasser, faire la vaisselle, balayer (le temps de l'aspirateur n'était pas arrivé) enlever ceci, apporter cela... La cuisine était minuscule. Une planche en bois sur le rebord d'une fenêtre de trente centimètres servait de réfrigérateur pendant les mois d'hiver et une table pliante complétait le décor. Parfois nous déjeunions à quatre, serrés comme des sardines dans ces quatre mètres carrés, les adultes sur des chaises et les enfants sur des tabourets.

Dans le petit couloir, où s'ouvraient aussi les cabinets, qui menait à cette cuisine et que nous empruntions tout le temps, était accroché un martinet. Au même titre que l'huile de foie de morue, avalée quotidiennement de travers, c'était le symbole de l'institution, lequel descendait parfois jusqu'à nos mollets. En fait, il servait peu, son utilisation était spectaculaire. mais en mouvement ou suspendu il fabriquait du désespoir. Les adultes nous avaient à portée de main et les gifles volaient bien plus souvent. La belle-mère, une blonde sèche et revêche aux yeux dilatés par la maladie de Basedow, avait la main leste et fournissait le plus gros contingent. Les fils de son mari, qui à ses yeux étaient plutôt les fils de leur mère avaient besoin d'être corrigés. Cette dernière lui ayant délégué ses pouvoirs, elle en faisait son affaire. Quand je pleurais, de ce qu'elle appelait "des larmes de crocodile" elle doublait la mise en ajoutant : "comme ça tu pleureras pour quelque chose !" Mon frère à quinze ans, ne pleurait plus, ou de quelques larmes retenues, mais ses yeux s'enflammait de haine. Dans cet univers concentré, les différences hiérarchiques étaient projetées en gros plan. Mon frère savait faire ricocher les ordres sur moi. Cela lui était d'autant plus facile qu'aucune réserve venue d'en haut ne venait contrarier son penchant. Il apportait sa contribution à la bonne marche du monde et en tirait une satisfaction, en quelque sorte légitime. Le rôle de kapo lui allait comme un gant.

L'espace était tellement réduit qu'il fallait l'économiser par tous les moyens. Dans la plus grande partie du studio, dans la pièce qui s'ouvrait sur le petit couloir d'entrée, se trouvait contre le mur le lit des détenteurs de l'autorité. La seconde pièce, qui donnait sur un balcon dominant la rue et sur une salle de bain aussi petite que tout le reste, était plus étroite et aurait été complètement mangée par deux lits. Il n'y en avait donc qu'un. C'était bien sûr celui de mon frère. Le mien se trouvait en dessous. Peu après mon arrivée, on avait acheté un lit dont les pieds se repliaient et qui, une fois mis à plat, pouvait se glisser sous l'autre. Cela passait juste et j'avais même dû limer les pieds du lit de mon frère, sur à peu près la moitié de leur épaisseur, pour que le mien puisse se glisser en dessous. Chacun était responsable de soi-même ! Les pilules amères ne manquaient pas. Ainsi tous les soirs au moment du coucher, je tirais mon lit de dessous l'autre, je le redressais et plaçais le traversin pour me coucher. Au lever, je faisais la même opération en sens inverse.

J'avais donc un lit pour dormir, mais pendant ce qui restait de soirée après le repas, où me mettre ? Les chaises étaient placées autour de la table dans la première moitié du studio qui était le territoire des adultes et je n'allais pas m'installer sous leur nez, c'eut été beaucoup trop dangereux. Un de ces soirs, mon frère était assis à une extrémité de son lit en train de lire un livre tout tranquillement. Moi-même avec un livre à la main, l'idée me vint assez naturellement de me placer à l'autre extrémité de ce lit, recouvert façon divan, laissant largement assez de place pour une troisième personne en son milieu. Je ne pensais qu'à ma lecture et je ne remarquais même pas que mon frère s'était tourné vers moi, en mettant les pieds sur le lit, avant de recevoir le premier coup de talon dans les côtes. Il pédalait et frappait d'un talon après l'autre. D'abord complètement ahuri, je me ramassais sur moi-même en essayant de m'enfoncer le plus possible et je jetais un regard affolé vers mon père et sa femme qui ne se trouvaient qu'à trois mètres de là, sur leur lit eux aussi.

Les deux adultes contemplaient la scène le sourire aux lèvres, avec des airs gourmands de romains au cirque. Je ne savais vraiment pas quoi faire, ni quoi dire, je ne comprenais même pas ce qu'on me voulait. Mon frère qui n'était pas homme à s'arrêter en si bon chemin, levait les jambes de plus en plus haut pour donner plus de force à ses coups et les secondes se transformaient en minutes. Je ne pensais même pas à fuir dans cet espace exigu, la situation semblait désespérée. Soudain, je vis mon père, que je lorgnais toujours de coin de l'œil, changer d'expression. Son visage jusqu'alors presque hilare devint sombre d'un seul coup. Il venait probablement de réaliser que ce plaisir, jusqu'alors savouré sans réfléchir, contenait un risque de déplaisir pour lui si d'aventure je me retrouvais avec une côte cassée. Il se leva d'un bond. Mon frère sentit aussitôt que le vent avait tourné et se leva lui aussi tout aussi vite. Ils se faisaient maintenant face et, d'une gifle magistrale, le gros râblé envoya le petit dinguer contre la porte de la bonnetière qui complétait le mobilier du petit logement.

Ce fut ma belle-mère, toujours pragmatique, qui me fit la leçon sur la morale à tirer de cette scène de la vie familiale. "Ton frère avait raison, il était sur son lit... Ton père l'a giflé parce qu'il exagérait... Avec la gifle qu'il a reçue, il a sûrement eu plus mal que toi..." J'apprenais donc, à la dure, la comptabilité de la souffrance à la violence des coups et, en même temps, le fait remarquable qu'ici tout le monde avait un lit sauf moi. C'était une partie de la loi non écrite, et dite pas davantage mais plutôt démontrée par des gestes sans parole, qui s'imposait à moi. Il me fallait comprendre que la raison, en ces lieux, se montrait aussi résonante que percutante, avec une cascade d'arguments bien orientée pour que je puisse en profiter pleinement sans avoir rien à donner en retour. Je pouvais me faire des raisons, en donner si on me le demandait, et pour le reste il valait mieux que j'évite de connaître celle des autres, les miennes n'avait pas la force de s'exprimer. Cahin-caha, je découvrais chaque jour un peu plus les extrêmes de mon nouveau milieu. Comme toute retraite était coupée la fuite ne pouvait être qu'intérieure.

J'avais repris le chemin de l'école, à quelque deux cents mètres de là, que je connaissais bien pour l'avoir fréquentée pendant cinq ans, avant de connaître celle de Malo-les-Bains. Je me retrouvais en cours moyen deuxième année, la dernière année avant le fameux examen d'entrée en sixième qui ouvrait aux études secondaires. L'échec à cet examen tombait comme couperet de guillotine, le premier sur la route de l'accession aux études supérieures. Le second couperet était bien évidemment le baccalauréat, lequel, à l'époque tombait deux fois de suite. Je n'avais pas pour l'heure de difficultés particulières dans cette classe de cinquante élèves, je vivais sur mon acquis. Mais je rencontrais assez rapidement des problèmes d'arithmétique que je n'aurais pu connaître avec Mamy et Doudou. Pour suivre l'école il fallait des fournitures. Celles que l'on achetait en début d'année, qui n'allaient pas loin les livres étant fournis, et celles qu'il fallait se procurer en cours d'année. Il y avait aussi de petites sommes, quelques sous qui étaient réclamés aux élèves sous des prétextes divers. Mon père considérait que le prélèvement de cet argent relevait de l'escroquerie, l'école publique étant réputée gratuite. Il ne me le donnait pas, l'école me punissait.

La société des adultes réglait ainsi ses comptes. Il y avait les démons de mon père, il y avait aussi ceux de sa femme. Nous avions des cahiers, où nous notions les cours et où nous faisions nos exercices. A la maison, nous étions censés les décorer, par exemple en découpant des images illustrant le sujet. Je prenais la paire de ciseaux que nous avions là, mais ce n'était pas du goût de ma belle-mère, qui trouvait qu'après ils ne coupaient plus assez bien pour ses travaux de couture : "tu les as utilisés pour couper du papier !" me hurlait-elle dessus d'un air furibond. Je ne disais rien, une gifle était vite arrivée, et mon père non plus qui ne se mêlait jamais des problèmes domestiques du bas peuple.

Il y avait aussi les démons de mon frère qui, bien qu'objectivement mineurs ne l'étaient pas tellement pour moi. Un jour, grâce à quelque sous, rassemblés ça et là, je m'étais acheté un tube de lait concentré, ce qui constituait à peu près la seule friandise à ma portée. Les adultes étant sortis, j'étais tranquille pour ouvrir mon tube, quand mon frère fit irruption dans la pièce. Prudemment, je glissais le tube que je n'avais pas eu le temps de refermer dans la poche de ma culotte courte, mais mon manège ne lui avait pas échappé. Immédiatement, il vint au contact posa sa main sur ma poche qui formait une bosse et me dit : "si tu ne sors pas ce que tu as dans la poche, j'appuie..." Puisqu'il n'y avait rien d'autre à faire, je sortis le tube. Aussitôt le frère en tira une lampée, puis il me dit : "tu n'es pas fou de prendre, ça..." Naïvement, je lui rétorquais que je l'avais acheté. Dès ce moment le tube ne cessa de faire des allers et retours de ma poche à sa bouche jusqu'à qu'il en soit écœuré. Je n'étais pas non plus invulnérable à l'écœurement.

Un jour, ma belle-mère, la marâtre comme disait mon frère, m'avait tellement gavé de sa bile, que je décidai que ce n'était plus possible de rester. Je pris la porte. A peine sur le trottoir, je ressentais un grand soulagement et commençais à organiser ma vie indépendante. C'était le printemps, il ne faisait pas froid, j'allais aller m'installer dans la rue de derrière, appelée du Clos Feuquières, qui était effectivement un monde clos en marge de la circulation, et je verrais bien pour la suite. Je ne me faisais aucune inquiétude au point que je ne pensais même pas à Mamy et Doudou comme bouée de secours, non j'allais simplement commencer à vivre ma vie. Premier problème de ma vie indépendante : j'étais parti en chaussons qui étaient de plus tellement usés que mes pieds passaient pratiquement à travers. Je me demandais donc ce que j'allais faire. Retourner sur mes pas pour chausser mes souliers ! Ce serait mieux pour la suite, d'un autre côté j'étais parti pour ne plus les revoir, alors que faire ? J'avais ralenti le pas alourdi par ces réflexions, et je n'avais fait qu'une vingtaine de mètres sur le trottoir, lorsque mon père me rattrapa. Alerté par sa femme, il était descendu "Qu'est-ce que tu fais là ?" me demanda?t?il en jouant les imbéciles à la perfection. "Viens, rentrons, tu me fais honte avec ces chaussons tout troués" ajouta?t?il. Rassuré à bon compte par son sourire engageant, je lui emboîtais le pas, ma première fugue avait vécu.

Nous étions constamment les uns sur les autres et cet univers concentrationnaire n'engageait pas à beaucoup de relations avec l'extérieur. Les adultes pouvaient recevoir de brèves visites, mais pas question pour mon frère ou pour moi d'amener un copain à la maison et, ceci expliquant cela, nous n'en avions pas. Du côté de la famille il n'y avait plus grand chose. La colonelle, devenue la mamy qui faisait de la résistance ne mettait évidemment plus les pieds rue St Lambert et n'amenait donc plus ses cadeaux. Mon oncle et ma tante, qui n'étaient jamais venus n'allaient pas commencer maintenant que la guerre était déclarée. Il restait le colonel. Quand il était à Paris, il venait chez son fils en soirée. Les deux hommes faisaient de silencieuses parties d'échec sur la table où nous avions dîné, qui était une table d'échec dont le plateau pliant et pivotant révélait un échiquier de métal cloué en son milieu. Il y avait dans ces soirées une atmosphère de monotonie pesante. Personne ne parlait pour ne pas déranger les deux cerveaux en pleine activité. Les deux hommes s'affrontaient dans ce décor resserré. Le père, un grand type costaud, de plus de quarante ans plus âgé que son fils, chauve ridé et desséché au moral comme au physique, me paraissait être la vieillesse incarnée. En face de lui, son fils ne faisait pas jeune non plus ; courtaud, sombre, ramassé, il prenait très au sérieux ce jeu qui semblait comme cristalliser une sourde rivalité. Un soir, la traditionnelle partie terminée, ma belle-mère sortit de sa toute relative réserve. Les disputes avec mon père étaient toutes centrées autour d'un même thème, celui de sa place dans le foyer : sa situation d'esclave, au service des enfants de son mari qui, dans sa bouche, étaient toujours irrémédiablement les enfants de leur mère. Lui, n'avait rien contre cette problématique tant qu'elle s'adressait directement aux enfants en question, il jugeait cependant incongru qu'elle arrive jusqu'à troubler son apparente sérénité.

Ce soir-là nous étions dans ce cas de figure et, en plus devant son père, mon père n'avait pas l'intention de s'en laisser conter. Il n'était de toute façon, à défaut d'autre chose, jamais avare de mots durs et c'était les plats qu'il servait le plus volontiers. A cette occasion il mit les petits plats dans les grands, avec pour résultat de conduire sa femme à l'exaspération. C'est d'elle que vint la première gifle. Les aller et retour s'installèrent au milieu de vociférations et leur lit où, par la force des choses, ils se trouvaient, se transforma en ring de boxe. Mon frère observait la scène avec un sourire souverain peint sur le visage, les choses avaient la tournure qui lui convenait. Mais je ne les vivais pas du tout comme lui. Le spectacle de ce pugilat me causait une terreur encore plus grande que les coups que je recevais habituellement. Le monde autour de moi affichait ses fractures pour m'y engloutir, je criais plaintivement... Finalement, le colonel, qui s'était avancé entre les combattants comme un arbitre finit par les séparer et, assez vite, ils se calmèrent. Puis il se tourna vers moi pour m'admonester : "Et toi, si tu te crois intelligent..." Je n'avais évidemment pas de telles prétentions, mais je l'étais assez pour comprendre que j'en prendrais toujours pour mon grade, avec n'importe lequel d'entre eux. Mon père, pour s'éloigner de sa femme qui pleurnichait comme moi, vint prendre sa place autour de la table avec les hommes, mais, cette fois, ne me dit rien, tout au plus grommela?t?il entre ses dents quelque chose d'incompréhensible. Ce fut mon frère qui renchérit sur les fortes paroles du colonel, pour ajouter ironiquement que j'étais trop sensible, en faisant au passage une allusion à Mamy... Entre ces vélociraptors j'apprenais un peu plus à me taire et surtout à taire mes larmes qui ne pouvaient m'apporter que des ennuis.

Malgré son apparente adaptation à ce milieu, où je le voyais souvent sourire, mon frère avait ses faiblesses. Avec moi, c'était un petit dur qui frappait, non du plat de la main comme un adulte qu'il n'était pas encore, mais du poing jusqu'à me laisser par terre dans une marre de sang. J'avais la peau dure, ne l'aurais-je point eue que je n'eusse sans doute pas fait de vieux os. La vue de ce sang, qui me sortait du nez, refroidissait les ardeurs de mon frère. En l'essuyant pour ne pas laisser de traces sur le parquet il prenait la peine de me faire une vague leçon de morale embarrassée, sur le thème que je ne voulais jamais comprendre. Il y avait certes beaucoup de choses à comprendre dans ce petit espace et lui-même ne brillait pas toujours d'éclair de génie. Un jour il était absent. Je comprenais au conciliabule à voix basse des deux adultes que quelque chose d'inhabituel s'était produit. Finalement, après avoir été absent deux nuits de suite, mon frère fut ramené dans l'après-midi. Il avançait en titubant poussé dans le dos par son père suivi de sa femme, qui arboraient des sourires convenus. Comme je lui demandais ce qu'il avait, il me répondit qu'il était saoul de gardénal, puis il se coucha sans attendre. J'appris plus tard, une fois qu'il se fut réveillé, que le gardénal était un somnifère. Mon frère s'était enfui en emportant le contenu de la boîte à pharmacie et l'avait absorbé à la terrasse d'un café où la police avait fini par le ramasser endormi pour l'amener à l'hôpital. Là, il avait pu profiter des soins des infirmières de l'Assistance Publique dont il disait, sur un ton supérieur pour singer son père, que c'étaient "de ces garces !" On me gratifia pour l'occasion de quelques explications, sur les somnifères et sur le fonctionnement de la société en dehors des étroites limites où nous étions confinés. Ce que j'appréciais particulièrement, c'était l'atmosphère détendue qui répondait à cette tentative de suicide. D'explications psychologiques, point ! De grands sourires entendus de chacun à l'endroit de tous, au point qu'on se serait cru en famille.

Les semaines et les mois passaient et le jour de l'examen d'entrée en sixième arriva. Je le passais au Lycée Chaptal, qui se trouvait à proximité de l'appartement convoité de la colonelle. On y croyait ! Mon père m'y conduisit ce matin-là dans sa Quatre Chevaux Renault et, chemin faisant, il me fit un long exposé sur la société, sur ceux qui ne faisaient pas d'études, les ouvriers, les races inférieures, etc. Selon sa vision, le succès à cet examen m'offrirait quatre-vingts pour cent de chances de réussite sociale. Je le réussis sans grande difficulté, j'avais su faire les problèmes d'arithmétique qui étaient la pierre d'achoppement du plus grand nombre. Je commençais donc ma deuxième année de vie dans ma famille, à moitié naturelle, en entrant en première année de Lycée à Chaptal, du nom de l'inventeur du procédé pour élever le titre du vin, un chimiste réputé pour un Lycée qui ne l'était pas moins. Le premier résultat était que je mettais trois quarts d'heure pour y parvenir et, bien sûr, pas moins pour en revenir. J'étais un des rares enfants à prendre métro à ces heures d'affluence. Il est difficile d'imaginer aujourd'hui, où l'on n'arrive plus à monter dans un wagon presque à moitié vide, ce qu'était le remplissage des wagons à cette époque-là. Ils étaient pris d'assaut par une foule de gens qui voulaient à toute force arriver à l'heure, et s'entassaient jusqu'à l'écrasement, quittes à en périr étouffés.

Je m'intéressais de moins en moins au monde autour de moi, j'étais renfermé, comme disait ma belle-mère. Le lycée avec son système entièrement orienté vers la préparation de l'avenir, ne me fit pas grand effet... Quel avenir ? A la maison, je n'avais personne à qui parler et au lycée, où c'était autre chose, j'en avais de moins en moins envie. Une fois rentré, je n'avais pas le courage de travailler et, de toute façon, j'étais incapable de me concentrer, je rêvassais, je déambulais dans un monde intérieur. Je m'étais fait une cuirasse qui m'isolait si complètement que dans la rue je n'entendais pas les avertissements des voitures. Peu de temps avant Paris résonnait de klaxons à chaque mètre de rue, mais une interdiction était venue ramener un peu de calme et certains conducteurs, qui ne voulaient plus klaxonner, me criaient de faire attention par la fenêtre. Je les entendais à peine, je ne les voyais pas, je regardais mes pieds en marchant. Je devins le cancre de ma classe ce qui eut pour effet de m'isoler au lycée encore davantage et à la maison de multiplier les griefs.

Il n'y avait cependant pas d'effet de surprise car mon frère, cinq ans auparavant, avait fait le même parcours. C'était même à un point tel qu'on n'allait pas tarder à le mettre en pension au lycée de Blois, avec l'idée, quelque peu étrange, voire incohérente, que cela lui permettrait de rectifier la position. En attendant, le procès salvateur arrivait à sa conclusion. On pouvait donc sans danger se donner un peu d'air et quand un jugement de Salomon, sans reconnaître la validité de la fameuse vente fictive, attribua simplement à mon père la jouissance de l'appartement convoité, nous n'étions plus que trois pour y emménager. Après la concentration de la rue St Lambert, je me retrouvais dans un appartement immense mais dont la plus grande partie ne m'était, en principe, pas accessible. J'avais une chambre, sur cour, qui avait une porte communicante avec celle des adultes.

C'était ma chambre parce que j'y couchais, mais on y faisait irruption sans prévenir et pas pour y apporter la bonne nouvelle. Quand ma belle-mère retirait la lessive, c'était là, devant ma table d'écolier, qu'elle dressait sa planche à repasser. Il y avait du changement, mais pas que du bon. rue St Lambert nous bénéficiions du chauffage central, dans le nouvel appartement mon père avait installé des radiateurs électriques dans quelques pièces choisies, dans sa chambre naturellement mais pas dans la mienne. Je fis connaissance avec le froid. Mon moral ne s'améliorait pas et comme j'avais tendance à perdre ma clé, on finit par me donner celle de l'entrée de service, à laquelle on accédait en passant par un étroit escalier épouvantablement crasseux et sinistre qui correspondait tout à fait à mon état intérieur. C'est peut-être pour cela que je ne perdis pas cette clé-là. J'aurais pu me retrouver à cinq minutes à pied de mon lycée (je dois dire que c'est bien ce qui avait été imaginé) mais comme je m'en étais fait renvoyer pour travail insuffisant, il fallait trouver une solution de remplacement, car il était impensable de me mettre en apprentissage comme un fils d'ouvrier. On me trouva une école privée, située dans le XVIe arrondissement, le quartier chic de Paris, celui où vivait ma mère avec son second mari.

Cette école était, une fois de plus, la découverte d'un milieu complètement nouveau. Il n'y avait là que des gosses de riches, ou presque, et il régnait dans l'établissement qui occupait une petite maison de trois étages, une atmosphère de démocratie décontractée, toute différente de l'esprit de caserne des lycées d'Etat comme Chaptal. J'y reprenais un peu goût à la vie, cependant mes relations avec les autres élèves, pas trop mauvaises au début, finirent par se détériorer. J'étais perçu comme un vilain petit canard, d'abord parce que je ne venais visiblement pas du même milieu social. La façon dont j'étais vêtu, avec du bon marché laid et usé, suffisait à marquer une différence abyssale avec ces gosses des beaux quartiers. Ces bourgeois en graine du XVIe ne pouvaient avoir que du mépris pour les parvenus mal dégrossis. De plus, j'étais toujours perçu comme un cancre même si mon travail s'était un peu amélioré. J'étais assez bon en math ce qui n'était pas le cas de tout le monde.

Devant une hostilité sourde mais croissante je me suis réfugié dans un rôle d'idiot de village qui, finalement n'a pas suffi à me protéger efficacement contre un groupe de garnements qui m'avaient pris en grippe. Ils étaient acharnés, comme savent faire les enfants, ils racontaient à qui voulait l'entendre, que je ne devais pas avoir de baignoire chez moi puisque je puais, sans doute faute de pouvoir me laver. Comme j'étais un peu fort, ils m'avaient surnommé boule de graisse et ensuite boule puante. Je n'en souffrais pas tant que ça, la vie de famille m'avait mithridatisé. Les parents sont comme les jambes qui nous soutiennent, normalement on en a deux, mais avec une seule on peut encore marcher. Quand on n'en a pas, il ne reste plus qu'à ramper. Curieusement, j'ai parlé de cette histoire à mon père et c'est peut-être bien la seule confidence que je lui aie jamais faite. En entendant le surnom dont mes camarades m'avaient gratifié, il parut troublé, presque effrayé, "ce n'est pas flatteur" me dit-il. Je constatais avec un certain étonnement qu'il semblait prendre ma déchéance pour lui, dans une certaine mesure, alors que pour moi, il restait celui qui ne me traitait pas mieux, sinon pire ou même encore bien pire.

Je n'étais pas ce qu'il voulait. Il s'en étonnait d'ailleurs en disant que "ce n'était pas lui qui avait fait ça, ou que ce jour-là il était saoul", bien que du point de vue de sa sacro-sainte génétique cela n'expliquât vraiment rien. Elle pouvait, en revanche, expliquer que je sois fou, car cela me venait bien sûr de ma mère. Comme il le disait pour meubler la conversation à table : "Tu es fou. Tu ne le crois pas, ce qui prouve que tu ne l'es pas gravement..." "Oh ça ne veut rien dire !" renchérissait ma belle-mère." "Ah si ! on se dit : "je suis fou !" J'étais "un névropathe, névrosé", seulement. Le traitement était de choc ! Quand j'avais eu une conduite inacceptable à ses yeux, il cognait. Ce n'était plus la baffe envoyée à la volée selon l'inspiration du moment, c'était plutôt comme une séance de knout, faite main. Il frappait méthodiquement pour m'en délivrer une ration. Je le regardais faire sans rien dire. Je n'attendais rien de lui, à part qu'il se lasse. D'ailleurs je ne sentais pratiquement rien. J'étais comme engourdi, dans un rêve. Il s'en apercevait et ne comprenait pas. Cela semblait le confirmer dans l'idée que j'étais bien fou. Il me parlait ensuite de mon visage inexpressif, avec les paupières qui clignaient toutes les dix secondes.

Comme évidemment ce n'était pas supportable, j'avais décidé de faire comme mon frère aîné, c'est-à-dire de me suicider. Je commençais par décrire mon suicide dans une rédaction. La directrice de l'école prévint naturellement mon père qui ne réagit pas. J'avais treize ans et je ne savais pas grand chose du suicide à part ce que j'en avais vu en famille. Je savais bien qu'il y avait des gens qui se jetaient par la fenêtre, mais ça ne me tentait pas. J'étais plutôt pour l'empoisonnement, comme mon grand frère en quelque sorte. Dans le grand appartement de la rue du Rocher, mon père, bien qu'il ait trouvé un emploi salarié chez Rhône-Poulenc, avait réservé une pièce, précisément l'ancienne chambre de sa mère, pour y installer son cabinet... enfin ! C'était en fait un chantier qui ne vit jamais sa fin. Dans cette pièce à moitié installée et en grand désordre, il y avait tout un tas de médicaments qui traînaient, parfois à même le sol dans leur emballage. C'était des échantillons gratuits ou des boites d'autre provenance qui venaient s'échouer là comme dans une mer des sargasses. Bravant l'interdiction d'y pénétrer, je n'avais qu'à me baisser pour les ramasser.

Ma récolte faite, avec quelques interrogations sur quoi prendre exactement, je transportais mon petit stock dans mon cartable jusqu'à l'école où je continuais à faire l'intéressant avec une volonté suicidaire affichée. La méthode portait ses fruits et j'étais déjà beaucoup moins un souffre-douleur qu'une victime qu'il s'agissait de sauver. Une fois, comme je manipulais mes boîtes, mes camarades se jetèrent sur moi pour me les arracher. Finalement, le professeur intervint pour confisquer le tout. Et quand, à la fin du cours, je lui demandais de me les restituer, il répondit qu'il les gardait car il savait comment les utiliser. Les adultes étaient vraiment pleins de surprise ! De façon moins surprenante ma belle-mère me dit en riant de bon cœur que les médicaments que j'avais ramassés ne pouvaient pas me tuer. Comme je ne les avais plus, je cherchais d'autres moyens de mettre fin à mes jours. J'essayais un peu de me pendre, un peu de m'étrangler, ce qui me faisait perdre conscience pendant quelques temps. Je n'arrivais qu'à me faire des blessures superficielles, mais tout cela m'occupait, me distrayait même, j'avais retrouvé un peu de liberté en me servant mes offenses moi-même, comme Cyrano.

J'avais d'ailleurs trouvé une autre source de distraction. Un de mes camarades de classe, m'avait amené à la troupe des éclaireurs unionistes de Passy, quartier où se trouvait l'école et où lui-même habitait. Tout de suite, je fus accepté par ces protestants très ouverts, bien que je fus de tradition catholique et plutôt athée, en tout cas sans instruction religieuse. Je pris vite l'habitude de me rendre aux réunions hebdomadaires et mon père n'éleva pas d'objection à ce qui était une manière commode se débarrasser de moi. C'est là que je fis la connaissance de Pierre, qui allait devenir mon premier ami. J'avais remarqué au premier coup d'œil ce garçon un peu emprunté qui paraissait toujours hésiter sur la conduite à tenir. Je me sentais semblable à lui, même si je ne lui ressemblais pas en apparence. Pierre, en plus d'original, était très attachant et même émouvant. Profondément croyant, il voulait se conformer à la volonté de Dieu dans ses rapports à autrui avec une application et une sincérité rares. Avec lui, je me sentais en confiance, nous parlions et comme nous avions l'un et l'autre une curiosité intellectuelle sans borne, nous abordions tous les sujets.

Quand j'eus décidé qu'il me fallait vraiment en finir, j'en parlais à Pierre d'abord par allusion. Il comprit assez vite que je parlais de suicide en termes voilés et se montra très peiné, presque horrifié et entreprit de me convaincre de n'en rien faire en invoquant des arguments philosophiques et religieux que je n'étais pas à même de comprendre. Cependant, fidèle à lui-même, il n'envisageait pas d'action concrète pour m'en empêcher et surtout pas de me trahir en donnant l'alerte, ce qui d'ailleurs avait déjà été fait. Je le quittais finalement à l'issue de ce que je pensais être ma dernière soirée. J'avais décidé que je devais en finir. C'était la fin de l'année scolaire et, de nouveau, j'étais renvoyé... d'une école privée en plus ! La secrétaire me l'avait déjà dit et mon père, absent pour quelques jours, n'allait pas tarder à l'apprendre. Il fallait agir avant son retour.

Je pensais avoir trouvé la solution. Mon père avait ramené d'une expédition en Guyane dont il était le médecin, toute une collection d'objets de bois sculpté ramassés chez les Noirs tribaux (les Bonis) et les Indiens. Il y avait là, en particulier, des arcs et des flèches dont les pointes étaient enduites de curare. Je savais que c'était un poison, cela était confirmé par les aventures de Tintin, dans l'Oreille Cassée. La veille du retour du père que j'avais assez vu, je m'entaillais l'avant-bras avec mon canif de scout, ce qui était assez pénible car il coupait fort mal, et ensuite je grattouillais l'intérieur de la plaie avec la pointe d'une flèche enduite de ce curare, rouge sang séché. Puis je me couchais en me demandant ce que c'était que la mort. Le seul résultat où me conduisit ma réflexion était que je ne connaîtrai pas la suite des aventures de Tintin... Bah, tant pis ! Et finis par m'endormir.

Ma mort fut de courte durée. Je fus réveillé par une secousse brutale de mon lit pour voir à son extrémité mon père le pied encore posé sur le lit, comme sur la dépouille de la bête dans la pose imposante du chasseur de fauve. Je me levais aussitôt, m'habillais le plus vite possible sous la douche froide de ses paroles et assez rapidement je fondis en larmes et j'arrivais en bredouillant à lui placer ma tentative de suicide. "Quoi, encore ! me dit-il" Il voulait avoir des précisions, je lui expliquais tout en détail. Son premier souci fut de voir ma blessure auto-infligée, de ses yeux vue. Elle parut le convaincre que tout cela n'était pas pure faribole. Comme il manifestait une certaine incompréhension face à l'idée même du suicide et de sa motivation, je tentais de lui expliquer, toujours en bredouillant, que c'était pour ne plus le gêner. Il me dit alors que je le gênais moins vivant que mort. Voilà pour me rassurer ! Et il continua sur le chapitre de la "suicidomanie". Il s'agissait évidemment d'une maladie. C'était bien la première fois que je le voyais envisager que je puisse être malade au point d'avoir besoin de soins… d'ordinaire jamais, mais là si ! "Donc, conclut-il, si tu as la suicidomanie, il faut me le dire, je te ferai soigner..." C'était tout un programme !

En fin de compte mon suicide avait parfaitement fonctionné, comme celui d'une starlette, puisque ce n'était pas la fin de tout et qu'il avait quand même créé suffisamment de diversion pour que les pires ennuis aient été provisoirement écartés. Il restait que je me retrouvais de nouveau sans école. C'est là que ma mère entra en scène. Ma mère était certes très distante, mais elle n'avait pas complètement disparu. Elle était même venue me voir un jour à la sortie de cette école. M'ayant raté de peu, elle prit ensuite pour ma chance le même autobus que moi pour rentrer. Comme j'avançais dans le couloir de mon autobus quotidien, en regardant mes pieds comme d'habitude, enfoncé dans mon manteau informe et avec mon cache-nez faisant un nœud autour de mon cou, je sentis soudain qu'on me grattait la tête à pleine main. Surpris, je levais les yeux et soudain je la vis. Je contemplais son beau visage encadré de ses cheveux noirs coupés mi-court et un sourire radieux m'envahit complètement. C'était le sourire qui croit que l'amour est là pour durer toujours. C'était bien l'occasion ou jamais, car c'est la seule caresse d'elle dont je me souvienne pour toute notre vie.

Dans ces années de déréliction, depuis que j'avais perdu l'affection de Mamy et de Doudou et que je ne les voyais plus, ma mère était devenue pour moi, à la fois le paradis perdu et la terre promise. Quand j'allais le dimanche chez elle je ne pouvais que rêver de rejoindre un jour, par quelque miracle, ce monde chaud et coloré si différent du désert de pierres et de cactus, où j'étais obligé de vivre, qui passait sans prévenir de la chaleur torride au froid glacial et où tout contact blessait. Son mari, mon beau-père, un petit homme sec grisonnant, élégant, dans le style intellectuel parisien, était neutre vis-à-vis du fruit des premières amours de sa femme. Il n'était ni pour, ni contre, et comme il avait une vision assez optimiste de la vie, peu portée sur la mesquinerie, avec lui les choses se passaient plutôt bien.

Il y avait là ma jeune sœur, de cinq ans ma cadette que j'aimais bien. C'était une petite blonde aux yeux bleus, comme son père, alors que ma mère, mon frère et moi nous étions tous bruns aux yeux marron. Le temps de Mamy et Doudou étant maintenant bien éloigné de moi, j'étais toujours surpris de constater que l'enfance cela pouvait bien se passer, en voyant cette enfant chérie de son père, que sa mère couvait aussi par ricochet, même si la maternité n'avait jamais été sa tasse de thé. Rien d'étonnant, dans ces conditions, que je n'en vienne à valoriser au-delà du raisonnable ce deuxième foyer. Et, qu'au fil des années, je ne me mette à rêver d'y prendre place, sans me rendre compte qu'il n'y avait pas vraiment de place pour moi.

Et de fait, l'appartement que ma mère et son mari occupaient avec ma sœur rue Boileau, dans le XVIe arrondissement, était assez confortable mais n'était pas très grand. C'était lui aussi un studio, bien que largement plus grand que celui de la rue St Lambert et avec une alcôve en plus des deux pièces l'une dans l'autre. La crise du logement de l'après-guerre sévissait encore dans ce Paris de la fin des années soixante et ils s'estimaient indûment mal-logés étant donné l'assez belle situation qu'avait mon beau-père à la revue Bâtir, organe de la Fédération du Bâtiment. Ils avaient donc, comme tout le monde, le projet de se reloger plus grand.

Mais il y avait loin de la coupe aux lèvres ! Mon beau-père était un employé très dynamique que je voyais travailler le dimanche matin à la mise en page de sa revue sur la grande table où nous allions ensuite déjeuner tous ensemble. Peut-être que l'activité qu'il déployait ainsi pour son travail ne lui laissait pas beaucoup de loisir ou d'énergie pour trouver un nouveau logement et ma mère n'était pas le genre de femme à se charger de cela, pas plus que de beaucoup d'autres choses d'ailleurs. Quoi qu'il en ait été, leur projet de relogement faisait du sur place mais il en était toujours plus ou moins question.

En attendant, devant l'accumulation de mes difficultés scolaires, ma mère était sortie de sa réserve. Ce qui ne pouvait que faire rebondir mes espoirs. Elle m'emmena dans un centre d'orientation de la Caisse des Allocations Familiales, pour faire tester mon intelligence. J'avais déjà été testé par le psychologue scolaire de Chaptal et j'étais tout à fait à l'aise, sûr de ne pas être idiot. Effectivement, après une première batterie de tests, on m'a extrait du lot pour me conduire à la directrice Mlle Bauman qui a pris l'affaire en main, me testa elle-même, puis fit le point avec ma mère et demanda à rencontrer mon père.

Son idée était de m'extraire du milieu dit familial où je me trouvais et, grâce à ses instances, je me suis retrouvé dans un foyer pour jeunes en difficultés à Montmorency, tenu par une femme juive d'Europe centrale. Ce lieu s'appelait le Renouveau, tout un programme donc ! C'était mon nouveau foyer, le troisième pour être précis, et j'entrais en classe de troisième au cours complémentaire du cru avec un garçon surnommé Charlus qui allait devenir un ami. Cette année-là fut pour moi une année charnière, mais j'ai parfois l'impression qu'elles l'ont toutes été. Je n'habitais pas encore chez ma mère, qui de toute façon n'était toujours pas relogée, mais j'habitais déjà ailleurs, et en partie grâce à elle. Elle en avait elle-même conscience sans doute, car une fois elle est venue m'y rendre visite. Voir ma mère arriver, dans la voiture de son mari, parée du charme discret de la bourgeoisie du XVIe, était pour moi un véritablement accomplissement. Sans doute ma joie la touchait-elle un peu et, comme je m'étais remis à faire une bonne scolarité, tous les espoirs semblaient permis, aussi se laissa?t?elle aller à me faire des promesses. Du moins, c'est comme ça que je le prenais. "Oui, tu auras une chambre à toi, avec quelques disques..." Le paradis, en somme ! Chacun sait pourtant que l'enfer est pavé de bonnes intentions. L'intention y était bien, à n'en pas douter, mais tout cela dépendait, en fin de compte, du relogement tant attendu. Et il allait se faire encore attendre quelques années de plus.

Ces années ont été tout à fait chaotiques ; après le Renouveau que j'ai quitté avec le diplôme du BEPC en poche, je me suis retrouvé pensionnaire dans un lycée d'Etat à Melun, en classe de seconde où j'ai fait la connaissance de Jean-Pierre. J'en ai été renvoyé en fin d'année, comme d'habitude. Etant redevenu un cancre, j'étais de retour chez mon père entre lui et ma belle-mère, et on m'avait placé, en désespoir de cause, dans un cours privé à Asnières. Là j'ai retrouvé des psychologues qui ont essayé vaillamment de me déculpabiliser : "vos difficultés scolaires proviennent de votre situation familiale" me disait une jeune femme, l'air véritablement désolé. "Vous croyez ?" lui dis-je pour meubler la conversation. "Mais c'est certain." insista?t?elle. Je n'en croyais pas mes oreilles, on pouvait penser ça ! En fait, elle pensait très loin, car elle continua sur le chapitre de mes relations avec ma belle-mère, pour dire qu'il faudrait trouver une solution pour éviter que je devienne complètement misogyne. Cette dernière remarque me plongea dans un abîme de perplexité car je savais qu'un misogyne était quelqu'un qui n'aimait pas les femmes et j'avais, dans ma vision simplifiée du problème, bien l'impression du contraire. Ce que me disait cette psychologue était sans doute très bien pensé mais elle n'avait aucun moyen d'action et, de toute façon, je n'allais pas tarder à me faire renvoyer.

Avec mon père et sa femme l'atmosphère était devenue irrespirable. Le repas du soir, dans la grande cuisine crasseuse, aux étagères d'origine encombrées de piles de vieux journaux poussiéreux, était chaque fois une épreuve. Ils étaient tous deux pleins d'aigreur à l'égard l'un de l'autre et ne pouvaient se réconcilier que sur mon dos. On faisait donc mon procès. "Il est comme sa mère" répétait à l'envi ma belle-mère. Mon père ne se prenait pas pour l'avocat de la défense. Il n'allait pas quand même pas défendre sa première femme et n'avait pas non plus envie de dire que c'est à lui que je ressemblais. Un jour, il me servit une explication strictement génétique à la situation insatisfaisante que nous vivions. "Le mulet est le produit d'un croisement entre un âne et une jument, mais le bardot qui vient d'un croisement d'une ânesse et d'un cheval de race, n'a lui aucune qualité." Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Je restais bien sûr muet face aux exposés de ses théories, pas de surprise, par prudence plus simplement. Je tâchais autant que possible d'être sans saveur, inodore et surtout invisible. Je me déplaçais dans l'appartement en essayant de ne pas les rencontrer et donc sans faire aucun bruit. Si bien que ma belle-mère disait dans mon dos que je ferais un parfait cambrioleur.

En attendant d'être cambrioleur, je marchais sur des œufs dans cet appartement qui était tout le contraire d'un chez moi. Un jour, sortant du couloir de la cuisine je débouchais dans le grand couloir de l'entrée qui traversait l'appartement dans toute sa longueur et, à l'autre bout, mon père apparut avançant vers moi. Impossible de l'éviter ! J'avançais, un peu inquiet. Comme je voyais que son regard me cherchait, mon inquiétude augmenta. Puis lorsqu'il fut à trois mètres, de but en blanc, il dit ceci : "Mon garçon, si tu me tues, on te coupera la tête..." J'en avais entendu... celle-là m'abasourdit au-delà de tout. Comme mon visage devait exprimer un mélange de stupeur et d'horreur, il poussa en avant un semblant d'explication : "Quelqu'un m'a dit de me méfier de ça... Quelqu'un qui te connaît très bien..." Je me demandais lequel de ses bons amis, de ses anciens camarades de faculté, qui, comme lui, se croyaient gaullistes et étaient en réalité pétainistes puisqu'ils se référaient sans cesse aux théories racistes auxquelles mon père faisait constamment appel pour me stigmatiser et se venger de sa première femme... lequel de cette bande de tristes lurons, avait pu dire cela de moi ? Inutile de poser la question, je ne pourrais jamais le savoir. Si l'on refuse à quelqu'un le droit de vivre, on ne peut lui reconnaître aucun autre droit. C'était mon destin, il me fallait le temps de le comprendre. En repensant à cette mésaventure, à la longue, je suis arrivé à la conclusion que ce "quelqu'un qui me connaissait très bien" ne pouvait être que Doudou. Le pauvre homme avait dû finir par comprendre de quoi il retournait dans cette histoire. J'ai su qu'il avait écrit à mon père pour lui dire sa façon de penser et, n'ayant plus envie de mâcher ses mots comme dans les lettres qu'il me faisait écrire naguère, il avait dû lui dire ce qu'à son avis il méritait. Mon père avait traduit dans son vernaculaire : "j'abrite un assassin." Moi qui, si on m'avait demandé, à cette époque, de tendre le cou pour qu'on me le coupe, l'aurais fait, je pense, sans un seul mouvement de révolte, ne pouvais vraiment pas comprendre la terreur de cet homme.

Cet après-midi là, nous avions atteint un sommet ; quelques semaines plus tard nous allions en atteindre un autre. Nous étions en fin d'année 1961 quand un coup de téléphone de l'école lui apprit, à la fin de l'après-midi, que j'étais renvoyé. J'étais irrécupérable ! D'ailleurs il ne reconnaissait en moi plus un seul de ses gènes, en dépit de ses théories. Aussi, pas besoin de me couper la tête, il suffisait de me couper les vivres et il m'envoyait au diable le soir même. C'eût été l'occasion de prendre mon envol. L'occasion rêvée de faire un grand pas en avant, de retrouver le dynamisme qui m'avait porté à fuguer deux fois vers treize, quatorze ans. En y repensant, j'ai bien peur que le peu de raison que j'avais peut-être engrangée depuis m'ait surtout servi à me montrer comme une parfaite nouille. Il était près de onze heures du soir, dans la deuxième quinzaine du mois de décembre et je ne m'en sentais guère de me retrouver à la rue, sans un sou en poche et nulle part où aller. Je n'imaginais même pas, étant donné les circonstances qui ne parlaient guère en ma faveur, aller frapper à la porte de ma mère qui ne s'était d'ailleurs toujours pas relogée.

J'argumentais platement. Je faisais remarquer que n'ayant pas encore tout à fait dix-huit ans, je serais immanquablement ramené par la police. Mon père ne s'arrêtait pas à ces détails et affirmait simplement que dans ce cas il me remettrait aussitôt à la porte. Enclin cependant au compromis, il me proposa, comme ultime concession, de passer une dernière nuit sur place, pour disparaître le lendemain matin. Je voyais là peu d'avantages et je m'accrochais à mes arguments précédents comme à une bouée. Cela aurait pu durer longtemps comme cela, si ma belle-mère, qui était présente comme à l'accoutumée, ne m'eût apporté une aide inespérée car tout à fait exceptionnelle. "Je ne veux pas d'ennuis" dit-elle en conclusion. Ce mot emporta la conviction de mon père, qui n'en voulait certes pas non plus et qui abandonnait là toute discussion en se montrant soudain aussi nouille que moi, apportant là quelque crédit à ses théories génétiques.

J'allais avoir dix-huit ans un mois plus tard et comme j'avais gagné un petit sursis, je passais les jours suivants à m'interroger sur l'endroit où je pourrais bien aller, sans trouver vraiment de réponse. Mon angoisse croissait au fil des jours mais ce n'était pas pour moi un sentiment bien nouveau. Un matin, coup de théâtre ! ma belle-mère, m'annonce que mon père vient d'apprendre qu'il a fait une rechute de tuberculose pulmonaire et qu'il doit repartir bientôt à Cambo-les-Bains, dans le pays basque, pour un long séjour, en vue d'une seconde intervention chirurgicale analogue à celle qu'il avait subie dix ans plus tôt. Lorsqu'il me confirma la nouvelle, le soir même, il avait changé du tout au tout. Et quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre me dire qu'il souhaitait que je demeure à la maison. Mon petit sursis s'était considérablement allongé, mais, comme dans une histoire interminable, je n'étais toujours pas arrivé chez ma mère.

J'avais donc toujours la disposition de ma chambre dans l'appartement de six pièces que je partageais désormais seul avec ma belle-mère. Nous étions tout disposés l'un et l'autre à se croiser sans se mêler de nos affaires réciproques. Comme j'étais, du moins en théorie, en classe de première, je décidais de préparer le bac tout seul en potassant mes bouquins dans mon coin. Mon père m'avait accordé l'hospitalité, mais, bien à sa façon, sans pousser la générosité plus loin. Les repas familiaux s'étaient envolés avec lui, sans me laisser, il faut bien le dire, le moindre regret. Il me fallait donc subvenir à mes autres besoins. Je décidais donc de travailler à mi-temps tout en préparant mon bac.

Grâce aux relations de Mlle Bauman, la directrice du centre d'orientation, qui intervenait dans ma vie comme une fée bienfaisante, je trouvai un emploi de manutentionnaire par le truchement du service social des étudiants. J'étais le seul employé régulier d'une petite entreprise de sérigraphie menée par le patron et sa femme. Cet homme d'une cinquantaine d'années était un juif russe, rescapé d'Auschwitz, qui témoignait de beaucoup de choses. C'était une pure coïncidence, mais c'était l'époque où je découvrais l'histoire du peuple juif et où je me suis senti juif moi-même, au point de m'accrocher une étoile de David autour du cou. Le hasard faisant parfois bien les choses mon patron passait tous les matins en voiture en bas de chez moi pour se rendre à son atelier. L'habitude s'installa rapidement qu'il passe me prendre au café voisin pour m'emmener avec lui au travail. J'y passais la matinée, consacrant, en principe, l'après-midi à la préparation de mon examen. Cette année-là fut pour moi extraordinairement paisible, mon père étant au loin avec ses théories envahissantes et ma belle-mère étant occupée de toute autre chose que de moi. Quel calme ! Quelle sérénité ! C'est l'année où j'ai fait connaissance avec la liberté, sans qu'elle ne me conduise cependant à la réussite au bac, où je me suis fait étendre proprement. C'était quand même une grande année ! Mais je n'étais toujours pas chez ma mère.

Au fil de ce récit il peut sembler que "chez ma mère" soit une sorte de rêve inaccessible : le pays où l'on n'arrive jamais, la terre promise pour se dérober toujours. Eh bien non ! Je n'allais pas faire comme Moïse et m'arrêter au seuil de la promesse. Sur cette terre promise j'allais finir par mettre un petit pied. Tout simplement parce que les projets de relogement de ma mère et de son mari avançaient. C'était plutôt par la force des choses. D'une part, mon beau-père continuait dans sa carrière assez brillante et voyait de ce fait son salaire augmenter et, d'autre part, de plus en plus de logements arrivaient sur le marché, de la location en particulier. La fortune n'avait pas souri à mon beau-père, car le grand studio avec alcôve qu'ils occupaient rue Boileau, au lieu d'être vendu à ses occupants comme cela arrivait souvent, allait être vendu avec l'immeuble à une compagnie d'assurance, coupant la possibilité d'une bonne opération immobilière qui aurait pu servir de tremplin à un relogement par l'achat à crédit d'un appartement plus vaste.

C'est donc comme locataires, une fois encore, que mon beau-père et ma mère allaient emménager dans un appartement plus grand. Travaillant à la Fédération du Bâtiment, mon beau-père était naturellement bien au courant des projets immobiliers parisiens, et il avait, en quelque sorte, retenu une place dans un grand immeuble en construction dans la rue de Rémusat, se terminant sur le pont Mirabeau sous lequel coule la Seine et les amours d'Apollinaire, ce qui n'était pas un mauvais début pour moi. A l'époque, j'ignorais presque tout des repères sociaux liés au lieu de résidence, et notamment que cette rue était en fait un lieu très en vue du haut XVIe, déjà lui-même l'arrondissement chic de Paris. L'immeuble qui faisait douze étages, soit un peu plus haut que la moyenne, était typique des constructions des années soixante, une sorte de grand standing à l'économie, tout rectiligne de son béton revêtu de carreaux de comblanchien.

De mon côté j'avais passé une année de plus à faire un usage extensif de la liberté. Je m'étais retrouvé (ou encore un peu plus perdu) à préparer de nouveau le bac dans un cours du soir assez curieux qui dépendait de l'Education Nationale et m'avait été indiqué par Mlle Bauman, laquelle ne désespérait pas de voir son surdoué faire quelque chose dans la vie. Je vivais, sans doute, et même je connaissais une certaine joie de vivre un peu tachée de scories. Je baignais dans un océan de temps, comme un fœtus dans le liquide amniotique. A l'instar d'un bouchon au sommet de la vague je ne faisais que monter et descendre avec l'impression de me déplacer...

Comme un diable jaillissant hors de sa boîte, Osawa vint me tirer une fois de plus de ma machine à remonter le temps pour me ramener à Londres en 1974. Il me rappelait que nous étions samedi et avions décidé d'aller au marché aux puces de Portobello. Je plantais là le souvenir de la deuxième partie mon enfance, image en négatif de la première avec une vie comme retournée sur des valeurs totalement inverses. J'expliquais quand même à mon ami, toujours curieux, que le mode de relation excluant toute possibilité de négociation avait conduit mon héros à être le spectateur de lui-même dans une vie qui ne le concernait plus directement. Cette prépondérance du superficiel sur l'essentiel allait, agissant dans l'ombre, lui dicter son inconduite quand il serait face à l'amour. Osawa pouvait relier cela à des situations qu'il avait connues, dans sa caserne de kamikazes avec des gens qui n'avait plus d'avenir. "Vivre dans l'intemporalité fabrique rapidement des êtres indifférents à tout ce qui ne les touche pas directement et immédiatement." me dit-il.

Comme nous partions pour le marché de Portobello, nous nous arrêtâmes dans un petit restaurant de "fish and chips" voisin de Ormone Mansion, que nous avions déjà apprécié. Tandis que nous consommions notre morue pannée sur les tables en plastique, c'est Osawa qui maintenant me racontait sa vie. Il me dit comment la guerre s'était terminée pour lui. Après que la deuxième bombe atomique eût réduit en cendres Nagasaki, la grande ville catholique du Japon, on avait annoncé un discours radiodiffusé de l'empereur. Tous les pilotes kamikaze étaient donc rassemblés dans la cour de la caserne pour entendre cette allocution qui était diffusée par haut-parleur. Au moment où ils entendirent l'empereur prononcer le mot de réédition, tous ces hommes levèrent leurs bras au-dessus de leur tête et crièrent : "banzai, banzai, banzai."

Chemin faisant, Osawa et moi avions cessé d'évoquer nos souvenirs pour porter notre attention sur ceux que le marché de Portobello proposait aux chalands. Il y avait là, à côté de véritables antiquaires, toutes sortes de personnages pittoresques. Deux italiens vendaient un lot de chapeaux blancs dont nous essayâmes certains modèles. Avec ça sur la tête, même Osawa avait l'air d'un mafioso. Un peu plus loin un Anglais avait posé sur le trottoir un gros carton plein de parapluies pliants qu'il entreprenait de vendre aux enchères dégressives, l'un après l'autre. Cela seul semblait faire son bonheur. Puis nous arrivâmes devant un homme d'un certain âge qui avait installé une petite table pliante sur laquelle il avait disposé divers bijoux un peu anciens. Assis sur un fauteuil en toile derrière sa table, il s'adressa à nous pour nous inviter à regarder son étalage mais il était surtout curieux de savoir d'où venait Osawa, car après deux ou trois phrases échangées, il me posa la question. Apprenant qu'il était Japonais, il ne parut pas enchanté. Je dis alors à Osawa, en japonais, que je pensais que cet homme était un Juif. Osawa se montra un peu surpris car les Juifs constituaient pour lui plutôt une abstraction et il ne comprenait pas comment me venait cette idée. Je lui répondis que cela relevait de ce qu'on pourrait qualifier d'intuition. Pour avoir confirmation je m'adressais alors au vendeur de bijoux en allemand pour lui demander s'il connaissait cette langue. Il me répondit en anglais qu'il ne parlerait pas en allemand pour des raisons morales. "Je comprends" lui répondis-je alors en anglais. "Alors, nous nous comprenons parfaitement" ajouta?t?il. Osawa aussi avait compris. Nous laissâmes l'homme à ses affaires après lui avoir souhaité une bonne journée et nous continuâmes notre visite.

En déambulant sur le trottoir encombré, je pensais à mes amours. J'avais beaucoup balancé entre les Anglaises et les Allemandes. Les Anglaises étaient les représentantes d'une vieille nation ennemie de la France, décrite dans les leçons d'histoire et dans des chansons que j'avais chantonnées. Mais l'époque moderne avait été marquée par l'entente cordiale, et c'est bien comme çà que je l'avais entendue. Les Allemandes appartenaient à un peuple ennemi nouveau genre et avec mon grand-père colonel et son fils, résistant de la onzième heure, j'en avais beaucoup entendu parler. Peut-être que la nécessité d'une réconciliation était d'autant plus profondément ancrée dans mon inconscient que l'ennemi paraissait plus réel, plus direct. Celui avec qui la guerre était la plus récente, encore fraîche dans la mémoire, était celui avec lequel il fallait se réconcilier absolument, de la façon la plus urgente. C'était une explication possible pour ce qui allait advenir dans la suite de mon récit, arrivé au point où j'allais basculer du monde paternel au monde maternel...

Mon père était revenu de son long séjour, de plus d'un an, en sanatorium. Son opération du poumon s'était bien passée pour autant qu'une telle chose le puisse, et il avait repris sa vie normale pour autant qu'elle l'ait jamais été. De son désir de me voir disparaître, il n'avait plus jamais fait explicitement mention. Il ne voyait de toute façon plus tout à fait les choses de la vie de la même manière qu'avant. Pessimiste, il ne s'accordait qu'une survie de cinq années étant donné son état, et cela le rendait sans doute un peu plus indifférent à tout ce qui ne le concernait pas de façon vitale, moi par exemple. Je n'étais pas très gênant puisque l'appartement était vaste et que je subvenais à mes besoins. Malgré cela, au fil du temps, l'atout que je pouvais représenter comme membre de "la famille" avec un potentiel indéterminé, finissait par être quelque peu écorné. Et donc, l'ambiance avait tendance à revenir insidieusement à ce qu'elle était avant son départ. C'est dans ce contexte, alors que j'allais vers mes vingt ans, que mon beau-père et ma mère emménagèrent dans leur nouvel appartement de six pièces et où l'on me dit, ô miracle ! qu'il y avait une chambre pour moi.

Mieux vaut tard que jamais ! Tout le monde tombera d'accord