Images du Monde flottant
Par Frédéric d'Artois le mardi, avril 17 2007, 13:15 - article - Lien permanent
Le monde flottant c'est, au Japon de l'époque d'Edo, le monde des artistes : geisha, danseuses, acteurs, saltimbanques, qui vivaient sur des embarcations. Ce monde de la scène a inspiré les peintres et donné de nombreuses images... Ukiyo-e, les images du monde flottant se sont multipliées grâce aux estampes que les Japonais de l'époque achetaient comme souvenir de voyage et celles-là constituent maintenant une bonne partie de la mémoire de ce monde disparu.

Avec le Dit du Monde flottant (Ukiyo Monogatari) d’Asai Ryoi, cette expression apparaît en 1661 dans la littérature japonaise. Il s’agit, en fait, d’un ancien concept bouddhiste, attesté dans la poésie de l’époque de Heian (794-1185), désignant un monde d’affliction, la réalité du monde étant douloureuse par essence parce que transitoire et illusoire. Au 17ème siècle cependant, par un glissement de sens révélateur, le terme devient la métaphore des lieux de plaisir et des divertissements les plus terrestres, tout en gardant la conscience de l’évanescence de cet univers. Cette fugacité du monde se reflète dans la sorte de "carpe diem" qu'exprimaient les vers d'Asai Ryoi (ci-dessous). L'esprit, comme un peintre, se saisit de l'instant pour en faire une éternité et cette magie peut transmuer la douleur en plaisir.
"Vivre seulement pour l’instant, contempler la lune,
la neige, les cerisiers en fleurs et les érables rouges ;
chanter des airs, boire, se divertir et se laisser flotter
comme flotte la gourde au fil de l’eau…"
Au Japon, le plaisir a ses quartiers. Lorsqu'en 1603, le nouveau pouvoir shogunal des Tokugawa s'établit à Edo (l'actuel Tokyo), s'ouvre une ère de prospérité, dans un pays sortant de l'époque des guerres civiles, et l’optimisme retrouvé s'exprime dans de nouveaux lieux de divertissements, concentrés en bordure des grandes cités. On y trouve la maison de thé avec ses Geisha et le théâtre de Kabuki avec ses acteurs et ses danseuses aux costumes colorés, dont certains sont adorés comme des icônes. Voilà le Monde flottant dans sa liberté surveillée où l’expression du corps et de l’âme va donner lieu à un nouveau courant pictural caractérisé, in fine, par une promotion de la figure féminine, également représentée de façon paradoxale par les hommes interprétant les rôles féminins dans le Kabuki : les fameux Onnagata.
Les commanditaires sont les citadins récemment enrichis dans le commerce dont les goûts reflètent une attitude existentielle nouvelle, vouée au culte du beau et des plaisirs. Ces nouveaux riches, tenus à distance par le pouvoir shogunal tout imprégné des valeurs confucéennes, vont trouver le moyen d’exprimer leur sensibilité dans le Monde flottant, synonyme de frivolité mais dont la légèreté ne se départit pas d’une certaine mélancolie qui, avec la sensualité, va trouver son expression dans l’art pictural.
L’oeuvre picturale en Asie n’occupe pas une place fixe, comme le tableau occidental sur son mur entre deux meubles, mais se range quand on a fini de la contempler. C’est souvent un rouleau, comme le kakemono japonais ou le rouleau chinois qui peut atteindre vingt mètres de long et que l’on déroule comme un film, pour en suivre les défilés en costumes sur une avenue bordée d’échoppes avec une foule bigarrée présentant des milliers de saynètes. Cette disposition induit une sorte de temporalité qui annonce la bande dessinée, l’oeil devenant le point fixe qui voit se dérouler le spectacle.
Les Japonais ont bien sûr réalisé de tels rouleaux, mais ils ont aussi transposé la formule en raccourci sur leurs paravents. En 2004, le Grand Palais nous avait présenté cinquante pièces datant du 17ème siècle, passant de l’école Tosa (paysage de style chinois en couleurs naturelles) au fond d’or typiquement japonais de l’Ecole Kanô, repris par de nombreux anonymes dans la tradition du Yamato-e (image japonaise) représentant des peintures de genre. Les scènes décrivent le passage des saisons et quelques sites fameux pour leur beauté comme le mont Fuji ou tel sanctuaire surplombant la baie d’Osaka, pour y placer des scènes de danses, de jeux, de spectacles populaires et d’événements traditionnels : ici un banquet sous des cerisiers en fleurs (les fameux Sakura), là une parade de jeunes filles somptueusement vêtues.
C’est vers 1650, que des anonymes, trouvant leur inspiration dans les quartiers de plaisirs, inversent le rapport entre paysage et personnages, projetant ces derniers au premier plan. Un paravent, conservé au musée Hosomi, a notamment fait la transition entre la scène de divertissements et l’Ukiyo-e par la disposition des personnages, selon une ligne qui isole chacun sur fond d’or. Par la suite, des portraits, peints sur rouleaux, de beautés lisant ou se promenant, metteront l’accent sur la sensualité féminine avec des silhouettes enveloppées de kimonos luxuriants, illustrant la mode du Monde flottant mais faisant aussi référence à la littérature médiévale, du "Dit du Genji" aux "Contes d’Ise". Certains paravents mettent en scène les seuls kimonos jetés sur un portant en l'absence de tout personnage, renvoyant ainsi à la question implicite : “De qui sont ces manches ?” Car, prolongement métaphorique du corps féminin, la manche parfumée exprime et symbolise la mélancolie d’un sentiment amoureux porté à une beauté absente.
Autre exemple : "Les Beautés s’adonnant aux quatre Raffinements" est un paravent de Jukei qui met en scène des jeunes femmes suprêmement élégantes dont un groupe s’adonne à la poésie, symbolisée par un rouleau calligraphié, un autre à la peinture, un autre encore à la musique instrumentale, et un dernier à une partie de shôgi (jeu d’échec japonais), illustrant ainsi l’idée du raffinement propre aux 17ème et 18ème siècles, que l’on retrouve en filigrane dans tout l’Ukiyo-e.
Gloire des douze Mois, les Premiers Jours de Printemps de Kôryusai, ci-dessous, montre les deux amants assoupis partagant le même songe. Celui du Nouvel An qui réunit trois motifs de bon augure : des plants d’aubergine, un faucon et le Mont Fuji. On notera le faible contraste entre les traits féminins et masculins.
Considéré comme le père de l’Ukiyo-e, Moronobu (1618-1694) est le premier artiste à condenser les recherches graphiques et thématiques de ce courant et à signer ses œuvres. Son travail s’exerce dans un va-et-vient entre peinture et gravure. Ainsi les estampes sont, à l’origine, détachées d’ouvrages imprimés pour être vendues à l’unité. Reproductibles et peu onéreuses, à l’instar des cartes postales d’aujourd’hui, les estampes s’adressent aux visiteurs des quartiers de plaisir et deviennent un mode d’expression de l’Ukiyo-e.
Dans les premiers temps l’estampe était d'abord imprimé en noir et blanc, puis ensuite colorée (on dit rehaussée) au pinceau par les artistes, dits primitifs, de l’école Torii. Cependant, comme la technique de la gravure sur bois ne cessa de se perfectionner, Harunobu (1724-1770), en intégrant quelques couleurs au processus d’impression, créa la polychromie qui donna ensuite le jour aux “estampes de brocarts”. Il a aussi créé un style nouveau avec la silhouette gracile de la Japonaise sur pied, ouvrant la voie au portrait qui suivra avec notamment Utamaro.
L’exposition du Grand Palais présentait les diverses voies stylistiques et thématiques suivies par les artistes comme Kôryusai (17??-1793) ou Kiyonaga (1752-1815), au cours de ce qui fut l’âge d’or de l’estampe japonaise, dans le dernier quart du 18ème siècle. La toilette, le miroir, l’évocation de l'amour maternel sont les nouveaux moyens, plus narratifs, pour exprimer la sensualité, en ajoutant toujours des références à la littérature médiévale ainsi qu’à l’existence des habitants d’Edo. La figure féminine fait l’objet d’une mise en valeur infinie suivant des courbes inattendues, effilées, serpentines.
Dans cet univers si profondément japonais, on peut cependant apercevoir l’influence occidentale grâce à Masanobu (1686-1764). Ce peintre et éditeur a dominé la 1ère moitié du 18ème siècle en innovant dans de nombreux domaines et notamment en introduisant la perspective occidentale avec lignes de fuites pour représenter le Monde flottant avec un horizon abaissé. Ces représentations d’un genre nouveau seront appelées Uki-e (images flottantes).
Utamaro (1753-1806) , a renouvellé l’art du portrait avec des compositions resserrées sur le modèle, à mi-corps ou en gros plan autour du visage. Il pousse plus loin la recherche de l’expressivité, aux confins de l’étude psychologique. De cette façon ses personnages acquièrent une densité nouvelle telle qu’on la trouve notamment dans les portraits d’acteurs de Kabuki spécialisés dans les rôles féminins, devenus les icônes d'une féminité surdéterminée. Il a excellé également dans les séries érotiques qui ont constitué un genre à part entière.
Ces séries érotiques qui portent le nom évocateur de Shunga (images de printemps) ont toujours fait montre d’une retenue dont nous avons aujourd’hui perdu l’habitude. Les corps ne sont jamais totalement dénudés et si les sexes subissent une stylisation hyperbolique, ils restent dans leur rôle naturel. Ce genre a été développé tout au long de l’époque d’Edo. Il n'était l'objet d'aucune réprobation, au contraire, la plupart des peintres ont abordé ce domaine comme un prolongement logique de l’ensemble de leur oeuvre.
Commentaires
mon cher ami, je pense que, en termes de lecteurs et pas en termes de talent, vous avez une piste actuelle, le japon .