Actes I et III, le reste sur demande

Acte I - Confrontation

Scène 1 - Présentation

L’aîné - Ainsi suis-je présent. Je me présente au présent. C’est pourquoi je suis mon propre présent. Le monde aussi est là, comme moi je suis là. Il m’entoure mais je le parcoure. J’en suis toujours le centre partout où je vais. Partout je le découvre comme une image qui change au gré de mes pas... Mais cette image où se trouve-t-elle ? Est-elle comme une peau qui habille les choses ? Ou est-elle dans mon esprit une simple pellicule ? Si elle est dans mon esprit, comment se fait-il que je ne puisse la changer sans l’aide de mes mains ? Voilà bien le mystère ! Le monde n’est pas moi. C’est un autre que moi et qui même me résiste. Mais, en guise de revanche des moments imprécis que je veux oublier, je peux le soumettre par ma force, et répondre ainsi à mes besoins souverains... souverain de tout par moi-même ! Pourquoi d’autres volontés s’opposeraient-elles à la mienne ? Tout serait plus simple s’il n’y avait qu’une seule volonté ! Mais au fond ne s’agit-il pas d’illusions puisque je peux, par certains moyens, transformer ces volontés dans un sens plus favorable... les abolir en quelque sorte. Sans doute, dans un monde idéal n’aurais-je pas à faire cet effort. Etait-ce cela le jardin de nos parents ? Et pourquoi l’ont-il perdu ? Par quelle faute, par quelle absurdité ? Mais, peut-être était-ce simplement pour me permettre d’exister... d’être celui qui recréera le monde idéal par la force de son désir. Ainsi mon sentiment d’être sera parfaitement accompli et déjà je sens en moi cette force particulière qui n’est pas répandue dans le monde alentour. C’est par elle que je dois prospérer, aller de l’avant pour encore plus de bien-être, encore plus d’assurance, encore plus de présence... Ainsi serais-je à l’avenir... Il me suffit d’être moi-même, toujours plus conforme à moi-même.

Scène 2 - Face à face

Le puîné - Il faut que je nourrisse mes bêtes. C’est naturel puisqu’elles me nourrissent. Mais, au fond est-ce que je les nourris ou est-ce que je les laisse se nourrir ? Je les mène brouter, c’est tout. Peut-être même y iraient-elles toutes seules si je ne les menais pas. Je ne joue aucun rôle au fond, ou le rôle le plus simple, moi aussi je ne fais que brouter le champ qui nous fut donné. Le monde pourrait aussi bien aller sans moi. Je suis comme une nuée, un brouillard léger qui flotte sur la terre... Tiens voilà la dissipation du brouillard !

L’aîné - Alors monsieur mon frère, encore en train de rêvasser et d’écouter ses cheveux pousser...

Le puîné - Je surveille mon troupeau.

L’aîné - Autant dire que tu ne fais rien.

Le puîné - N’est-ce pas le résultat qui compte ?

L’aîné - Beau résultat qui montre que tu n’es qu’un fainéant, toujours à te prélasser, allongé, alangui, à regarder le temps passer comme une bête de ton troupeau.

Le puîné - Le temps passe sans se soucier de nous.

L’aîné - C’est nous qui avons à nous soucier du temps. Quand je plante une graine dans la terre, je compte les jours qui me séparent de sa floraison et, de là, j’anticipe le moment de la récolte où la terre aura cédé à mon désir... Le moment béni où le labeur se transforme en bonheur ! Ne veux-tu point le connaître aussi ?

Le puîné - Je n’ai pas besoin de soumettre le temps et la terre pour accéder au bonheur, s’il vient c’est de lui-même.

L’aîné - Ton bonheur n’est qu’une douce mélancolie qui ignore la vraie joie, la jubilation de la réussite.

Le puîné - Je ne cours pas après les jubilés, ne sommes-nous pas tombés sur la terre maudite pour aller vers un destin qui nous échappe ? Quelle joie en tirer ?

L’aîné - Nos parents sont tombés ! Moi puis ensuite toi, sommes nés sur cette terre et nous en tirons notre subsistance, toi d’une façon dolente et sans avenir tandis que moi je m’applique à le construire.

Le puîné - Notre avenir est déjà construit, nous ne pouvons que nous y rendre.

L’aîné - Pessimiste ! Notre avenir dépend de nous puisque nous avons nos propres désirs. Moi, en tout cas j’ai les miens ! Nos parents nous ont bien montré que la volonté forge le destin. Sommes-nous les jouets de la volonté d’un autre ou tout n’est-il pas soumis à une grande loi universelle ?

Scène 3 - Triangle

La mère - Mes enfants, vous voilà ! Comme vous le savez pour continuer à profiter des bienfaits de la nature, obtenir la bérakha qui est la faveur suprême, vous devez accomplir les rituels, dont le parfum monte jusqu’au ciel, comme votre père moi les avons initiés et comme vous les continuerez après nous.

L’aîné - Ces actions symboliques viennent compléter les actions réelles et ce qui réussit bien ici réussira aussi bien là. Je m’en remets à ton jugement pour l’appréciation de ma conduite.

La mère - Toi mon aîné tu es l’homme que j’ai acquis auprès du père céleste. Tu as en toi la force, physique autant que morale, qui permet tout. C’est pourquoi j’attends que tu accomplisses de grandes choses.

L’aîné - N’ai-je pas commencé en créant de toutes pièces le second jardin qui vient remplacer celui qui fut perdu ?

La mère - N’exagère pas, le premier jardin nous avait laissé sa semence. Après que votre père et moi avons planté le petit rameau devant la caverne, il a grandi très vite pour devenir un bel arbre blanc. Aujourd’hui il est vert, figurant la fécondité qui s’est répandue tout autour de lui et dont ta main a pris la couleur.

Le puîné - Les légumes qu’il fait pousser sont justement comme des fruits toujours verts.

L’aîné - Tu ne veux pas reconnaître qu’avec moi la bérakha est amenée sur un plateau, je l’incarne. D’ailleurs, j’irai encore plus loin et de mes mains, comme un signe, sortiront des arbres nouveaux dont le mérite me sera reconnu.

Le puîné - Tu fais un plat de la reconnaissance, de ce que tu fais ou ne fais pas encore, mais de quel droit ?

L’aîné - L’aînesse est un droit, le premier de tous, celui qui ouvre à tous les autres.

Le puîné - Quels sont ceux qui suivent le premier ?

La mère - Ton frère était le premier, tu es le second.

Le puîné - Quelle est la justesse de cet ordre ?

La mère - L’ordre est que le second venu reste le second toujours, il ne peut que seconder le premier.

L’aîné - Tu as entendu ! ... Mère, nous voulons t’obéir et allons préparer la cérémonie.

La mère - C’est bien, je veux vous voir unis devant le sacrifice au Père céleste.

Scène 4 - Opposition

L’aîné - Tu dois me suivre, c’est dit... Nous allons nous assurer du monde et le modeler selon nos désirs.

Le puîné - D’un mot le Père céleste créa tout comme d’un mot Il peut tout effacer.

L’aîné - Abracadabra dans un sens et en boustrophédon dans l’autre. A t’entendre, comme ça paraît facile !

Le puîné - Il est plus sage de croire en son jardin que de le regarder d’entre les grosses légumes.

L’aîné - Ha ha, ce n’est pas moi qui confondrais le jardin avec le jardinier.

Le puîné - Ce Jardinier à rien ne peut être soumis, c’est nous qui le sommes à sa volonté.

L’aîné - Tu te crois soumis parce que tu imagines qu’Il n’est soumis à rien. Mais rien n’existe sans raison, tout effet à sa cause.

Le puîné - Il est l’Effet sans cause et la Cause de tous les effets.

L’aîné - Si c’est ainsi qu’en est-il de nous ?

Le puîné - Je me sens comme une nué flottante, ma légèreté me dicte ma conduite.

L’aîné - Et moi j’ai les pieds plantés dans le sol. Je ne flotte pas entre deux courants. Je vis en pleine lumière, celle du soleil qui est la cause immédiate de toute vie sur la terre et dont l’action fait croître mes plantes. Voilà le créateur visible de toute chose.

Le puîné - Le petit rameau emporté du jardin par nos parents pouvait seul donner naissance à une vie végétale terrestre qui ne soit pas maudite. Sa verdeur porte l’espérance qui renaît au printemps.

L’aîné - Crois-tu donc que la malédiction s’arrête quelque part et qu’une bouture peut, par sa seule vertu, venir à bout des chardons et autres plantes à épines et à piquants qui prolifèrent autour de nous jusqu’à nous étouffer ?

Le puîné - Il fallait bien qu’une grâce nous soit donnée pour que la vie continue sur cette terre ingrate !

L’aîné - C’est toi l’ingrat qui ne voit pas que c’est mon labeur qui recrée le jardin de nos parents où les fruits les nourrissaient en abondance.

Le puîné - Mes bêtes mangent les herbes qui veulent nous envahir et créent, elles aussi, le second jardin.

L’aîné - Balivernes ! L’homme doit montrer qu’il n’est pas une bête, par un travail qui porte ses fruits.

Le puîné - Mais les fruits du premier jardin ne requéraient aucun travail, ils croissaient tout seuls comme le font mes bêtes.

L’aîné - Ce que tu es bête ! Nous ne sommes plus dans le jardin, ici il faut une volonté, une action !

Le puîné - Rappelle-toi le récit de nos parents, ce jardin à la beauté incomparable qui vivait un éternel printemps avec ses arbres perpétuellement fleuris et ses fruits toujours mûrs. Tout cela est perdu, ce jardin ne peut se retrouver sur terre. Nous n’avons plus que la ressource de le cultiver dans notre coeur.

la mère passe ente ses fils pour aller déposer les parfums sur l’autel

Scène 5 - Embauche

L’aîné - Tu veux cultiver ton coeur... Très bien ! Mais avec ça tu ne nourriras jamais personne. Moi, par l’observation attentive de la nature et de ses lois, je construis patiemment mon oeuvre qui est le gain d’un monde vivable. Vois comme les mauvaises herbes reculent devant ma volonté et comment les bonnes plantes croissent magnifiquement sous ma protection !

Le puîné - Par la cueillette des légumes on ne peut nourrir que le corps, le sentiment de l’éternité se trouve ailleurs.

L’aîné - Sans doute le trouve-t-on davantage à regarder des brebis brouter... Comme si la sauvagerie était pure et que la culture ne l’était pas ! En attendant, je ne veux pas voir tes bêtes s’approcher de mes plantations. Le mal que je me donne n’est pas pour nourrir les paresseux.

Le puîné - Elles vont et elles viennent, qui pourrait les en empêcher.

L’aîné - Prends garde que je ne supprime toute cause de perte.

Le puîné - Je ne veux pas te voir perdre quoi que ce soit.

L’aîné - Alors dans ce cas, tu dois venir m’aider pour que je puisse planter et récolter encore plus. A nous deux, nous ferons de la vallée un nouveau jardin pareil à celui que nos parents ont perdu mais qui sera borné et mesuré et la malédiction sera abolie.

Le puîné - Nous devons aller chacun notre chemin, le tien est inscrit dans la marche du temps : il te faut toujours aller de l’avant, plus loin, plus haut, plus fort... Tu veux construire l’avenir parce que dès le début l’avenir marchait en toi. Pour moi c’est différent, le temps ne s’écoule pas l’avenir est déjà passé.

L’aîné - Je ne veux plus entendre tes jérémiades. Il faut que tu viennes m’aider dans mes cultures. J’en ai le plus profond besoin et si tu es mon frère tu ne peux pas me refuser ton aide !

Le puîné - Je ne ta la refuse pas, mais elle se limite forcément à ce que puis faire.

L’aîné - Allons donc, tu n’as qu’à faire ce que je te dis, ce n’est pas plus compliqué que cela !

Le puîné - Une autre voie m’appelle !

L’aîné - Tu crois entendre des voix... Ah, je ne peux plus souffrir de t’entendre tergiverser sans cesse, vas-tu enfin regarder les choses en face ou faudra-t-il que je te prenne une bonne fois en mains !

Scène 6 - Mise en place

La mère - Mes enfants soyez fraternels !

L’aîné - Il ne l’est pas lui, qui refuse de venir m’aider à planter. Mon frère, né après moi, veut regarder grandir ses bêtes en baillant aux corneilles.

La mère - Est-ce vrai mon puîné ?

Le puîné - Que ferais-je alors que je n’y connais rien et que je n’y vois pas d’intérêt ?

L’aîné - Tu n’as pas besoin d’y voir un quelconque intérêt quand je le vois pour toi. Et comme j’ai la connaissance, tu n’as qu’à me suivre !

La mère - Ecoute ton frère, il t’offre une place.

Le puîné - La place que je n’ai pas eue en naissant ?

La mère - Ton frère était le premier que j’acquis, tu es venu par superfétation incidente, ainsi va la vie !

Le puîné - Je dois me contenter de ma place... digérer mon appétit, car sinon que faire ? Mais je ne puis aller au-delà.

L’aîné - Ton inappétence de la vie et de ses bienfaits est une impudence et pourrait devenir de l’imprudence. D’ailleurs j’ai de l’appétit pour deux alors inutile de chercher midi à la fin du repas.

Le puîné - Je rêve des premiers temps, quand la lumière illuminait le monde de telle façon que rien ne venait à manquer.

L’aîné - Ce temps là est fini ! Aujourd’hui, moi le premier né, de mes mains je plante j’arrose et je finis par récolter. Ne crois-tu pas que je serais content de regarder pousser ces fruits sans compter ma peine... Je me dois de compter sur toi, il n’y a pas d’autre possibilité !

Le puîné - Je dois m’occuper de mes bêtes !

L’aîné - Allons donc ! tes bêtes n’ont besoin que d’un regard de temps en temps et avec le temps que tu as en trop tu peux facilement venir alléger ma peine. C’est ton intérêt de le faire car tu en profiteras amplement et tu auras aussi désarmé ma colère.

La mère - Je ne veux point voir de désaccord entre vous !

Le puîné - Tu vois combien ton attitude est néfaste et n’offre pas place à la paix du coeur.

La mère - Vous éteindrez vos querelles en allumant le feu sacré de l’offrande !

L’aîné - Qu’avons-nous à offrir quand tout nous a été retiré ?

La mère - Devant la caverne aux trésors ornée par votre père sur l’autel où brûlent les parfums dont les effluves montent et s’adressent au Père céleste, vous placerez ce que vous avez de mieux et Il vous agréera.

L’aîné - Mon père viendra-t-il, présider à cet office ?

La mère - Le bruit de vos disputes tient votre père à l’écart de ce lieu sacré et il ne désire maintenant rien de mieux que la solitude. Je suis là pour me charger de vous. Procédez à vos offrandes par vous-mêmes. Si le Père céleste les agrée peut-être le premier jardin nous sera-t-il rendu.

L’aîné - C’est à moi qu’il reviendra !

La mère - À toi mon premier né d’être encore le premier, va !


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Acte III - détermination


Scène 1 - Songe

seul, l’aîné dort d’un sommeil agité

L’aîné - Que vois-je ? Mes enfant et les enfants de mes enfants peiner à reprendre, sous un soleil de plomb, sans cesse et sans trêve le même travail dont les bénéfices leur échappent toujours. Et ne voilà-t-il pas qu’un troupeau moutonnier va et vient tout autour en bêlant d’aise et de paresse. Toutes les douceurs, toutes les consolations et les plaisirs qu’on peut trouver sur terre, sont donc destinés à cette race d’efféminés voluptueux. À eux le luxe capiteux, à nous l’effort et l'indigence. Mais quelle provocation ! De leur lit de fleurs tapissé de parfums, vont-ils nous réduire en esclavage dans la boue et le sang ? Plutôt être englouti par la terre et descendre jusqu’au fond des fonds que de souffrir pareille déchéance. Les hommes ne se laisseront pas voler leur avenir et leur juste révolte mettra fin à cette douce tyrannie. La terre appartient à celui qui la creuse, la viole et lui fait des enfants par droit héréditaire et non à ceux qui se prélassent sur sa peau comme des parasites suceurs de sang. Sus à cette vermine ! Il faut se redresser, remettre les pieds sur terre et les mains vers le ciel... Le monde appelle la race des hommes à son secours, il faut le secouer, le creuser, le bâtir. C’est le mandat de la force, de la détermination, du désir... Il faut que tout se tende et s’unisse pour accomplir ce destin, rien ne doit l’arrêter, rien ne peut l’empêcher, tout ce qui se dressera en obstacle sera balayé comme un fétu, écrasé comme un ver... Ahhh, quel rêve ! Quelle leçon, tout cela est limpide !

Scène 2 - Trahison

L’aîné - Mère, enfin te voilà, apaise les tourments qui entourent mon âme.

La mère - Qu’y puis-je, mon enfant ?

L’aîné - Mais enfin, tu as vu sur l’autel ! Comment une telle chose est-elle possible ?

La mère - Le possible est toujours plus grand que notre esprit, mon fils.

L’aîné - Enfin, pourquoi mon offrande a-t-elle été rejetée ?

La mère - Pour s’adresser au Père céleste à partir de la terre où nous sommes tombés, nous devons lui faire une offrande qui ne soit pas sortie de cette terre.

L’aîné - Mais tout ce que nous avons sort de cette terre qui nous nourrit et que j’ai soumise pour cela.

La mère - Le Père céleste et la créature terrestre ne se nourrissent pas des mêmes choses.

L’aîné - Mais qu’avons-nous à offrir si ce n’est notre nourriture ?

La mère - Au-delà de la nourriture, nous lui devons la vie et de cette dette nous devons témoigner par l’offrande de ce qui symbolise la vie, le sang ! Le sang doit couler sur l’autel pour que le sacrifice monte jusqu’au ciel.

L’aîné - Qu’est-ce à dire, les légumes ne saignent pas !

La mère - Tu aurais dû y penser plus tôt.

L’aîné - Mais j’ai offert ma sueur qui est faite de mon sang et qui coule sur ma peau comme il coule dans mes veines.

La mère - Ne confond pas la vie avec son résidu, ce serait un blasphème.

L’aîné - Ah, toutes les peines que je me suis infligées s’unissent maintenant dans mon corps pour ne plus former qu’une seule grande douleur.

La mère - On ne peut se mettre en règle avec Lui par aucun autre moyen. L’homme est perdu, mais au moment du sacrifice il peut retrouver une parcelle de grâce s’il sait comment la recevoir.

L’aîné - Je croyais par mon rang et par mon ardeur avoir mérité de prendre la première place et voilà que l’on me reproche mon existence même.

La mère - Attention, ne te laisse pas gagner par la convoitise, ne laisse pas le dépit enlaidir tes traits et envahir ton coeur. N’écoute pas les mauvais conseils de la colère et va retrouver ton frère qui peut t’apporter ce qui t’a manqué pour accomplir dignement le sacrifice exigé. Tu es l’aîné, tu ne dois pas l’oublier et je compte sur toi.

Scène 3 - Explication

L’aîné - Je suis l'aîné, j'ai donc droit de vie et de mort sur toi.

Le puîné - Si c’est un droit il ne peut revenir qu’au père.

L’aîné - En son absence, je le remplace, je te parraine. Tu ne peux t’opposer à ma volonté.

Le puîné - Tu as toujours tenu à m’assujettir, comme de tenir un droit.

L’aîné - Je me tiens droit sur mes jambes car j’ai été conçu idéalement, ma force en témoigne.

Le puîné - Je vois que ton cou est bien raide.

L’aîné - Et toi tu es courbé de nature, prêt à plier.

L’aîné - Je plie pour ne pas rompre, mais je n’ai pas la courbure intérieure qui ramène à l’origine.

L’aîné - Mon origine est le premier jardin, je suis le fils du monde sans tache.

Le puîné - Tu es le fils du serpent. C’est pour cela qu’aucune fumée n’est montée.

L’aîné - Prends garde, qui ne veut pas fumer le shilom de la paix avec moi, pourrait au mieux aller fumer la terre.

Le puîné - La vie sur cette terre ne laisse de choix qu’entre manger ou être mangé.

L’aîné - Exactement ! Et celui qui vit longtemps en mange beaucoup d’autres avant d’être lui-même mangé. On dirait que la vie se borne à cela dans ce monde dur où on ne trouve ni récompense pour les bonnes actions, ni châtiment pour les mauvaises, car sinon pourquoi ton offrande aurait-elle été agréée et pas la mienne ? Tout cela est absurde !

un agneau arrive et se couche sur le flanc, le puîné et se penche sur lui après avoir lâché son bâton de berger, l’aîné s’en empare et veut le frapper par derrière, mais le puîné se retourne en faisant un écart, pose un pied sur le bâton au sol et lance ses mains en avant comme dans un geste de prière qui fait reculer son frère

Le puîné - Nos intentions font résonner le monde autour de nous.

L’aîné - Tu n’es pas aussi bête que tu en as l’air !

Le puîné - Elles parlent de nous et s’inscrivent dans l’air du temps avec nos actions.

L’aîné - Tu es un beau parleur, un fin raisonneur, mais tu n’as pas encore ma place.

Le puîné - Que ferais-je de ta place, je préfère n’en avoir aucune.

L’aîné - Tu serais bien modeste à t’entendre, mais devant l’autel tu as su me devancer.

Le puîné - Je n’ai rien fait pour cela, tout est venu de toi.

la mère apparaît et regarde ses fils l’un après l’autre, cache son visage dans ses mains et s’enfuit

Scène 4 - Rage

L’aîné - L’arbre est mon double, il est rouge maintenant... Signe que les temps ne sont plus à la sève mais au sang. Chacun à sa place, Il n’y a pas moyen de revenir en arrière !

Le puîné - Je ne suis qu’un souffle, comment pourrais-je m’accrocher à une place qui ne m’a jamais été donnée ?

L’aîné - Devrais-je me soucier de toi quand je ne t’ai vu que batifoler au lieu de m’aider. Tu veux garder ton troupeau et le reste mais je ne suis le gardien ni de tes bêtes ni de toi.

Le puîné - Ce n’est pas mon destin d’être gardé.

L’aîné - Faudra-t-il que j’efface ton sourire pour ne pas te voir heureux quand je suis misérable et pour ne pas rester humilié face à un tire-sève superflu qui me rend malade ?

Le puîné - Pour guérir cette maladie, tu dois trouver la voie de la paix et la suivre. Alors ton offrande sera agréée.

L’aîné - Tu ne veux pas renoncer à m’abrutir de tes fadaises. Tu cabales contre moi et manigances le tort que tu veux me faire comme celui que tu me fais déjà... Il faudra bien que je le mette hors d’état de me nuire.

Le puîné - À quoi bon s’arrêter à ces choses qui sont comme la pluie qui sèche et la poussière qui s’envole... le temps et l’espace nous emmènent vers ce qui a été voulu pour nous. Tu le verras toi aussi le temps venu.

L’aîné - Balivernes ! Tu ignores ma présence, tu méprises ma colère, tu nargues mon courage, tu m’étouffes... D’où peut te venir cette force mauvaise ?

Le puîné -Rien de tout cela n’a d’importance, le temps rabattra les mauvais plis comme la brise légère qui caresse le monde chasse le vent mauvais. Le jardin dans mon coeur continue de fleurir et ses parfums se répandent sur ce monde enchaîné pour le rendre bénéfique. Ainsi vont et viennent mes pensées, comme mes blanches brebis.

L’aîné - J’avais cru qu’avec toi pour me seconder, je pourrais jeter les bases d’un monde nouveau libéré des anciennes subordinations. Mais, tu n’y as pas ta place. Tu freines toute action... Cependant peut-être as-tu raison sur un point ! Je pourrais être fils du serpent, le dieu rationnel du savoir universel. C’est lui qui, sans partage, est l’unique origine de la science et de la technique, les seules choses qui nous protègent de l’arbitraire et qui permettent de demeurer avantageusement dans ce monde. Car s’il y a une logique à la base de tout je sais que je peux la comprendre et me poser dès lors en cause de tous les effets à venir. Je soumettrai les éléments.

Le puîné - Si tel est ton désir je n’y ferais pas obstacle, nous aurons chacun notre monde.

L’aîné - Il ne peut y avoir qu’un seul monde, mais avec toi pas d’avenir, pas de progrès possible, tandis que moi, par la force de mes bras seuls... ou avec d’autres qui viendront plus tard en renfort, mon désir accomplira de grandes choses et tout ce qui sera au monde viendra de moi et me reviendra.

Le puîné - De ce faux culte l’autel sera une serre chaude, qui rassemblera tous les fruits que la chair désire au point de s’en faire un impérieux besoin. Mais cet empire finira par s'écrouler avec tous ses ornements adorés quand il apparaîtra qu’il n’aura répondu à aucune question.

L’aîné - Ah, pire qu’un serpent, tu veux m'entortiller... S’il faut du sang prends garde !

Le puîné - Ça fait longtemps que tu prépare ton coup, celui que je ne rendrai pas.

Scène 5 - Accomplissement

L’aîné - Il est comme un autre moi-même, un double négatif que je me dois d’effacer pour que la véritable image ne soit pas altérée. Ainsi je deviendrai moi-même un autre et de là, la grande histoire pourra commencer à onduler.

Le puîné - La langue fourchue s’est tue, elle va maintenant droit dans le soliloque. Plus de face à face, il ne se parle plus qu’à lui-même et ne veux plus rien entendre

L’aîné - Tant qu’il respire l’air me manque... Son être est la négation du mien, sa concurrence néfaste m’empêche d’occuper mon univers entier dans toutes ses dimensions. Une fois débarrassé du dilemme que constitue l’existence de ce “peine à jouir” et “jouis sans peine” tout ce dont j’ai rêvé pourra s’accomplir sans que je ne m’use davantage à chercher des mots pour convaincre.

Le puîné - Ses mots deviennent plus meurtriers que jamais et après ceux-là que reste-t-il... des siens et des miens ?

L’aîné - Qu’aurais-je encore à lui dire quand tout est déjà dit ? Qu’il y aurait-il encore à expliquer à qui ne veut pas comprendre ? Il n’en vaut certes pas la peine... Mais il en vaut bien le coup, car s’il ne sert à rien d’élever la voix, ne faut-il pas que j’élève la main pour l’abattre ? Si elle fouette l’air, le sang d’un agneau imprévu va fumer. Alors à mon tour je serais agréé quand le monde va rougir !

Le puîné - C’est comme une lèpre prête à se répandre sur le monde. Ai-je fait tout ce que je pouvais pour éviter cela ou me suis-je trompé du tout au tout en attisant malgré moi le feu que voulais éteindre ? Il est trop tard maintenant pour y penser davantage et pour y changer quoi que ce soit. Il ne reste plus qu’à boire la coupe du vin amer... Ou fuir... Mais il me trouvera partout, mon dernier droit est de choisir mon endroit.

L’aîné - Ah, il va me payer tout ça ! Et que le Père céleste, qui est la cause de tout, le trouve dans le sol et y trouve son compte car je n’ai de feu que celui de ma colère. Elle est montée, elle redescendra sur celui qui l’a allumée, rouge comme le feu et rouge comme le sang. Ainsi soit-il !

Le puîné - Arrivé au bout de mes mots, ma force réservée va-t-elle s’élever contre la sienne pour me défendre ? Dois-je me débattre face à cette fureur ? Voilà ce qui m’a été interdit de toutes parts. Depuis le premier souffle... Ma vie est l’argument ultime de ce douloureux débat.

L’aîné - Peu importe d’ailleurs la couleur du sang ! Il disparaîtra dans le sol comme une libation. Je n’aurai pas d’yeux, je serais invisible à moi-même et Celui qui voit sans être vu ne me verra pas non plus... ou s’Il veut quand même y jeter un oeil qu’Il ne m’en rebatte pas les oreilles, Il l’aura bien cherché !... D’ailleurs, Il l’avait toujours ignoré, alors était-ce à moi de lui accorder une importance ? Non, comme ce corbeau qui gratte et creuse le sol j’y enfouirai ma mémoire sans remord. S’il y a quelque chose à dominer c’est bien cela et je n’entendrai de ma voix intérieure que ce qui m’avance. Je redeviendrai ce que je n’aurais jamais dû cesser d’être, en dehors de toute cette bizarrerie.

en entendant ces paroles le puîné s’enfuit et échappe à la vue

L’aîné - C’est ça, hors de ma vue ! Mais il n’ira pas loin. Ainsi en ira-t-il de tous ceux qui me porteront ombrage, car ce qui vaut pour un vaut pour tous. Toute ma force vient de ma détermination et la raison du plus fort est bien sûr la meilleure. Ce sera là toute l’histoire, car c’est désormais la règle qui dominera le monde et vaudra aussi pour l’humanité entière, s’il en est. Mais si j’y songe, je ne peux imaginer qu’elle s’applique également à moi... Cette pensée me serait trop lourde à porter. Il faut que mon Père du haut du ciel me protège par un signe quelconque, un signe impérieux et qui s’impose à tous... qu’on le remarque, qu’il intrigue et paralyse tous les bras. C’est le point nodal car il le faut, sinon l’avenir ne pourrait être... et l’avenir doit être. Allons !

l’aîné le suit... un cri retentit... il réapparaît les yeux injectés de sang avec une expression bestiale sur le visage et revient lentement au centre, la nuit descend

L’aîné - C’était lui ou moi !

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