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“Nicola se révélait soudain comme l'alchimiste que je n'étais pas capable d'être. Du libertin quelque peu vain et superficiel qu'elle avait d'abord écarté puis utilisé sur les conseils de Gael, elle avait fait quelque chose dans son cœur. Le secret de cette transmutation était peut-être qu'elle avait su aller assez profond pour découvrir les trésors engloutis. Elle ne voulait rien perdre et osait rêver d'un avenir pour nous deux, de prendre son envol avec l'amour, tandis que moi, tout alourdi de mes préjugés, j'étais incapable de la rejoindre”.

Une rencontre fugitive sur le quai d'une gare londonienne, l'été 1974, va conduire le jeune homme à se pencher sur son passé et à raconter une histoire d'abord à ses amis puis à sa plume... La silhouette entrevue est-elle celle de la jeune fille, avec qui il a vécu une liaison partiellement inassouvie quelque dix années auparavant ? Il ne le saura pas ! Mais, par l'écriture, il va revivre son enfance, écartelée entre plusieurs familles, et ses premières années de jeunesse et de liberté, où, livré à lui-même, il ne s'interdisait rien. Tous ces souvenirs, qui remontent de façon irrépressible, composent peu à peu le tableau d'un passé qu'il aurait plutôt voulu oublier et, en dessinant les contours de son impuissance affective, lui montrent la genèse de son échec face à une femme qu'il avait, à cette époque déjà, seulement entrevue.

Nicola

********************************L'auteur avec ses amis en 1974*****


Un roman d'apprentissage


On raconte que sur son lit de mort, Hegel, en parlant de la Phénoménologie de l’Esprit – son oeuvre la plus remarquée, aurait déclaré : “Il n’y en a qu’un qui m’a compris, et encore, il m’a mal compris.” Baltazar Gracian, plus prudent, s’adresse d’emblée au lecteur de son traité : Art et Figures de l’Esprit, indirectement dans ces termes : “O toi, mon livre (...) prie malgré tout le ciel de t’accorder le bonheur d’un lecteur qui te comprenne !” Loin de moi l’idée de me comparer à ces auteurs éminents, puisque aussi bien, à toutes les différences qui m’en séparent déjà j’en ajouterais encore une : je n’ai pas l’impression que les lecteurs, au bout du compte, soient plus bêtes que les autres.

“La mémoire est le présent du passé”, disait saint Augustin. Ma mémoire me joue des tours, car j’ai l’impression de n’être en rien capable d’oublier. Alors plutôt que de tourner sans cesse dans sa tête des souvenirs insomniaques, mieux vaut les coucher sur le papier. Or comme tout bon journaliste, j’ai longtemps caressé le projet de me consacrer à l’écriture littéraire, laissant là les pis-aller. Cela conduit tout naturellement au roman, car, à l’exception de l’interview dont le dialogue est un peu théâtral (voir “X Y Z” et “lui ou Moi”, sur le blog), l’article journalistique est essentiellement une histoire que l’on raconte. Début 2005 ma plume s’est mise en mouvement et je me suis mis à raconter... non plus ce que j’avais appris la veille mais des choses qui avaient longtemps séjourné entre deux eaux avant de remonter à la surface.

Evidemment comme plumitif j’en connaissais d’autres et notamment des écrivains. L’un d’entre eux qui avait réussi, après bien des difficultés, à faire publier un premier roman autobiographique, m’avait donné quelques conseils sur le modus operandi en insistant sur l’accroche liminaire qui devait, selon lui, présenter un meurtre ou un viol. Plutôt écœuré par cette idée je suis quand même parti, sans bien m’en rendre compte, sur quelque chose qui n’en était, somme toute, pas si éloigné. Chemin faisant, mélangeant sans cesse les deux ingrédients fondamentaux, je suis passé de l’amour de la violence à la violence de l’amour.

Six mois plus tard j’avais une histoire que je me suis empressé de montrer à mes amis. Immédiatement la question de l’accroche s’est reposée. Le premier, après un moment de flottement, a été séduit. “D’abord on ne comprend pas ce dont tu parles et puis ça s’éclaire...” m’a-t-il dit. Le second, un confrère, a rejeté mon début catégoriquement disant que personne n’irait plus loin que la première page. Un peu désemparé, je me suis souvenu de mes débuts comme journaliste. J’écrivais mes articles et je les plaçais ensuite dans un panier sur le bureau du rédacteur en chef. En fin de journée, ce dernier me faisait venir et me disait chaque fois à peu près la même chose : “J’ai vu ton article, il n’est pas mal, oui... Mais tu vois, je mettrais plutôt la fin au début... bon, le début à la fin et tu me reprends le milieu.” – Ils disent tous ça ! Si d’aventure vous devenez rédacteur en chef, avec cette phrase vous savez l’essentiel – facile donc ! J’ai mis la fin au début : l’été 1974 à Londres, une rencontre, et toute l’histoire est venue s’y enchâsser sous forme de réminiscences, selon une architecture des plus classiques.

C’eût été trop facile si cela avait plu à tout le monde ! Par la suite, un lecteur enthousiaste sur le style et la progression psychologique m’a fait en premier reproche de ne pas commencer au vrai début, par la naissance ; et secondairement de trop m’appesantir sur les amis, notamment sur Pierre le premier d’entre tous. Michel, l’éditeur de Pierre Soury (le Pierre historique) avait été plus concis, à la lecture du premier jet, en me gratifiant d’un péremptoire “C'est nombrilesque !” A ce jugement, plus moral que littérraire, je répondrais que pour pouvoir décrire le monde il faut bien le contempler en premier lieu, alors que ce soit par le nombril ou autre organe, qu’importe ? Et si la narration sentimentale l’a laissé froid tel ne fut pas le cas de la jeunesse de notre ami. “J’ai vu Pierre en construction, je l’avais rencontré déjà construit” a-t-il précisé sans me reprocher, du moins explicitement, d’être iconoclaste bien que les aficionados de Chaînes et Nœuds imaginent plutôt un Pierre sorti adulte et tout armé de la tête de Lacan. Mais un auteur ne peut que se réjouir qu’un éditeur lui fasse une vraie réponse, comme celle-ci par exemple :

Comme nous vous l’avions promis, nous avons lu votre roman Nicola avec attention. Nous avons aimé la forme, votre écriture limpide, élégante, parfois caustique. Nous nous posons toutefois, quant au fond, la même question que l’un de vos personnages, s’il était bien opportun de s’étendre sur l’enfance du héros. Nicola n’occupe qu’une partie minime du livre et, finalement, on en sait moins sur elle que sur Renate ou les Anglaises. Nous avions évoqué, au Salon du Livre, la subjectivité de notre maison d’édition. Et mentionné ce qui revient le plus souvent dans notre catalogue, un mélange particulier, presque spécifique, de vécu et de fiction. Instants, fragments de vie recyclés, toujours traités en gros plan. C’est ce qui nous manque dans votre récit : l’instant Nicola que le titre promet.

Ces réflexions m’ont tout d’abord désarçonné... Celle de Michel étant totalement subjective, rien à dire ! Sinon que le récitant, le récit et sa présentation sont trois choses différentes. Celle concernant la place de Nicola dans le récit, comme il y a là un aspect objectif, donc quantifiable, je me suis dis “Vérifions !” Nicola, bien que présente dès la première phrase, disparaît effectivement dans les deuxième et troisième chapitres. Mais cela est rapportable à la structure du “roman d’apprentissage” qui s’applique à montrer un parcours assez long. Or, tous comptes faits, le prénom Nicola apparaît 150 fois, contre quelque 130 fois pour les mots “père” et “mère”, sensiblement à égalité, 120 fois pour “Pierre”, loin devant les autres amis, seulement 77 fois pour “Gael”, l'autre Anglaise, et encore moins pour “Renate” avec 70 occurrences seulement. En revanche le pronom “je” apparaît environ 1500 fois... (jeu du nombril ou de l’œil...) Encore faut-il préciser qu’une quarantaine de ces “je” désigne Nicola elle-même dans ses monologues intérieurs présentés en français (licence poétique) et si l’on ajoute toutes les fois où elle est introduite à la troisième personne par “elle” ou une métaphore la désignant : “Anglaise”, “colombe” etc. Elle apparaît près de 300 fois. CQFD !

Sans doute, le destin de Nicola était de paraître discrète, même dans ce roman qu’il faut peut-être lire entre les lignes. Il resterait évidemment à écrire une histoire où le “je” serait la jeune Anglaise du début à la fin. Mais ça c’est, si j’ose dire, une autre paire de manches ! “L’image est dans mon cerveau !” disait fréquemment mon père-géniteur, parlant de la réalité tout en montrant, par ses actions, qu’il la voyait bien plus clairement ailleurs. Pour parler comme lui, la femme que je rappelle serait dans mon "cerveau électronique" comme une photo à retoucher. Elle est plutôt un esprit dans mon cœur et si je veux l'incarner dans mes phrases, je dois faire plus que caresser un phantasme, sinon l’écriture ne serait vraiment qu’un exercice narcissique. Alors, peut-être piqué au vif par le grief de nombrilisme adressé à la 1ère mouture, pour la deuxième je me suis décidé à donner vraiment la parole à mon héroïne, en ouvrant le livre de ses pensées. Cela n'a l'air de rien, sans doute, mais il faut oser : le verbe créateur ! Comme je n'arrivais pas à m'y mettre, j'ai puérilement choisi le jour de la saint Frédéric pour me lancer ; et ça a marché... Bagatelle, me direz-vous, gaminerie pour ce qui n'est que l'enfance de l'art ! Je ne crois pas. Car, comme pour la bagatelle aussi bien que pour bien d'autres choses qui semblent ensuite aller de soi, il doit y avoir une première fois qui se révèle décisive.

Pour ce qui est d’écrire... décrire, le difficile est de décider : voilà comment les choses se sont passées, ce qui a été fait ou n’a pas été fait. Le souvenir est le seul lieu pour ce qui n’a pas été fait, c'est une vision. Bouddha, dit-on, a découvert ce qui donne la vision et la connaissance. Cela commence par la compréhension juste, qui mène à la pensée juste, puis à la parole juste qui mène enfin à l’action juste. La parole juste exprime la réalité de la relation, même chose à la danse ou dans l’art martial pour le mouvement. L’écriture est-elle la parole et le mouvement ensemble ?

Si l’écriture a le mérite de ses exigences, à l’état brut elle ne peut suffire. Et si les muses sont les filles de la mémoire, il faut forcément aller au-delà de la simple mémoire. Ce qu’il faut montrer, démontrer et démonter c’est l’antithèse des personnages et des sexes, par la description dans l’action et hors de l’action. Passant par l’écriture, le passé apparaît comme le soleil après une éclipse. La pensée va à la rencontre de la mémoire. Il apparaît peu à peu, dans le passé ,tout ce qui n’a pu y être mis au présent. Chacun s’éclaire de son devenir et qui, à un moment, croit être lui-même peut se révéler ensuite n'être qu'un Frankenstein à la manière de Robert Mulligan, l’homme aux vingt-six personnalités. "Il a en lui, au cœur, la parole étrangère qu’il n’entend pas mais qui pourtant lui commande." dit Maurice Bellet dans l’Ecoute. C’est dans ce château avec un fantôme à chaque étage, et par cette parole labyrinthique qu’il s’adresse à elle... mais la forme réfléchie est justement fausse puisque, au lieu de soi-même, il adresse sa propre négation. L’amour est le mouvement unificateur inverse.

L’ami Pierre avait son idée sur les femmes, ou plutôt, ses idées sur la femme. Il pensait que pour la femme spécialement l’amour arrive à une conclusion. A l’homme, donc, d’entretenir la flamme du souvenir, comme Gainsbourg qui chante que les amours mortes n’en finissent pas de mourir. Pourquoi une telle différence ? En amour, nous nous engageons malgré nous etprenons des risques que nous sommes incapables de mesurer. Homme ou femme peu importe ! dirais-je. Tout est imprévisible, mais à l'épreuve du temps, qui est la grande colonne à distiller, on voit bien que tout ce qui brillait n’était pas d’or, car lui seul reste inaltérable. La morale de l’histoire c’est tel est pris qui croyait prendre.

Quel est le coeur de l’histoire ? Un mime fait apparaître l’invisible, le hiéroglyphe est gravé en creux. Dans cette histoire, comme à la danse, c'est l'homme qui conduit, par l'écriture hors du récit et par l'action dans le récit ; du moins le croît-il. Et comme à la danse la seule fin possible est de mettre la femme en valeur. Elle est une femme par sa vertu propre. Son amant n’a fait que de la coucher dans un lit de Procuste affectif, trop grand pour l’érotisme, trop petit pour de l’amour. Quand la réalité ancienne se lézarde le souvenir prend de la patine et il reste alors cette jeune fille de dix-huit ans qu’il paraît tout à fait monstrueux de faire souffrir un seul instant. Avec “J’ai fait ce que pouvais !” point de héros ni d’héroïne. L’excuse aplatit toute la réalité : les choses ne sont que ce qu’elles sont. On ne peut jamais faire que ce qu’on fait. C’est le serpent qui se mord la queue. Mais l’imagination c’est justement de voir les choses autrement, les modes conditionnel et subjonctif sont là pour faire entrer l’irréel dans le réel.

Mais qu’est-ce donc que le réel ? On dit que toutes les chansons racontent la même histoire... Alors pourquoi noircir des pages et des pages avec une longue histoire, des lieux, des personnages, quand dans la saynète suivante, cueillie sur les planches, en quelques mots tout est dit :
– Je t’aime.
– Il y a un truc que j’ai oublié de te dire hier soir.
– Je t’aime.
– Voilà, je ne suis pas un type bien, mais jolie comme tu es, je suis sûr que tu trouveras mieux.
– Je t’aime.
– Non, tu vois, je suis en train de draguer ta voisine de palier, c’est un peu compliqué...
– Je t’aime.
– Bon, ben salut hein ! merci pour tout et à la prochaine.

Pourquoi en rajouter s’il n’y a rien de plus à dire ? Dans son essai Danser sa Vie, Garaudy répond que l’écrivain n’a rien à dire, il est une manière de dire.