La preuve par l'étymologie

J’avais une mère férue d’étymologie, autrement dit : frappée par la science du vrai ! Pour elle c’était tout ce qui lui restait de l’école où elle avait fait latin-grec. Pour moi, confiné au moderne par mon père, elle a commencé à exister à la suite d’un rassemblement en Grèce contre les colonels retransmis par la radio. “Democratia” criaient les manifestants. “Tiens, ils disent comme nous !” commentait une visiteuse. “C’est un mot grec !” me dit alors la mère en question qui faisait ses choux gras de l’ignorance et de la bêtise. J’avais douze ou treize ans et ce fut un déclic. Avec ma mère, tout n’a d’ailleurs été que déclic, alors qu’avec mon père ce n’était que des claques. Une fois, une seule elle m’a fait un cours de latin, en me demandant de traduire la phrase : “Nilus flumen totam Aegyptem irrigat.” Cela paraît très simple mais j’ai fait une erreur qu’elle jugea surprenante en traduisant “Nilus” par aucun. Le Nil, sans doute, est le coeur de l’Egypte et moi je n’en voyait point. C’était une introduction en la matière, mais sa vision de l’étymologie était sommaire et surtout fixite, reposant sur l’idée qu’un mot avait le même sens que son étymon. Je ne sais si c’est ce qu’on lui avait appris à l’école (du grec scoleo qui signifie loisir). Par la suite j’ai lu “la Preuve par l’Etymologie” antiphrase de Jean Pauhlan et bien que convaincu par sa démonstration je me suis de plus en plus intéressé à cette étymologie si problématique au point de m’en imbiber peu à peu et in fine de ne plus pouvoir écrire un mot sans m’en informer.

Je me souviens d’un circonstance ancienne où la connaissance de l'étymologie m’a singulièrement manqué. C’était en classe de première, je m’étais pris à avancer que “antan” signifiait non pas “jadis” mais en fait “l’année dernière” ce que le professeur, un espagnol qui enseignait sa langue, ne voulait pas croire. Mes condisciples, dans un bel élan unanime, renchérissaient que non, non, non, au grand jamais “antan” ne voulait pas dire l’année dernière. “Je cède à cette levée de boucliers” dis-je dans un souffle. Non, me dit alors le professeur, si vous avez raison, vous avez raison contre tout le monde. Un peu rasséréné par ces bonnes paroles je lançais une dernière tentative en citant le poème de Villon qui chantait la fragilité de l’être par la métaphore des neiges de l’année dernière (pour les japonais ce sont les fleurs de cerisiers). Non, non, insista le brave pédagogue, qui ne voulait décidément pas en démordre, ce sont les neiges de l’année dernière et aussi celles des années précédentes. Las ! antan égale jadis, en dépit de Villon qui avait pris soin de faire la distinction. Si j’avais pu dire à ce moment que “antan” était la contraction de “ante annum” j’aurais peut-être pu convaincre les sceptiques.