Introduction

Dans une lettre, je confiais à un ami que j'écrivais mon journal intime et j'avais l'intention de le présenter à un éditeur quand il aurait pris un certain volume. Sa réponse, sur ce point, fut pour me dire qu'il me fallait beaucoup de courage pour cela. Comme je le lui disais, dans ma lettre suivante, je craignais surtout que le courage qu'il me fallait ne soit rien à côté de celui qu'il faudrait à l'éditeur...

Mais de toute façon, la question du courage est intéressante. Publier son journal intime, c'est un peu comme se mettre nu en public. Il y a certainement de quoi rougir. Mais quand on rougit, c'est, je crois, à la pensée que ce qu'on montre n'est pas forcément très beau à voir. Et je pense, à ce propos, à cette secte chrétienne du Canada dont les membres lorsqu'ils doivent comparaître en justice, se dénudent systématiquement devant la cour et le public pour montrer leur innocence au grand jour. Dans cette attendrissante coutume, je vois au fond la même démarche que celle des peintres du sacré, qui, depuis des siècles représentent fréquemment l'enfant Jésus nu, pour en exprimer précisément la pureté et l'innocence.

Donc, pour se garder de verser dans les extrêmes, je dirais que si Dieu est nu ce n'est pas une raison pour l'homme de se dénuder - car d'abord il n'est pas Dieu. Mais, qu'à l'inverse, ce n'est pas non plus une raison de ne pas le faire. Que chacun fasse à sa guise ! Car au fond chacun a ses raisons de s'estimer innocent, ceux qui ne veulent pas se montrer nus n'ont pas confiance dans le jugement d'autrui, c'est tout.

Pour moi, si je ne recule pas devant cette épreuve, c'est que je pense que, comparé au député italien et vedette du porno qui montrait ses seins à la télévision, je ressemblerais plutôt à un exhibitionniste du métro dont la modeste prestation reste peu appréciée mais qui insiste néanmoins. J'ajouterais que même si je souffrirais certainement de m'entendre sévèrement jugé, cela ne m'inquiète pas trop pour le moment, car je n'en sens pas le danger bien proche encore.

D'ailleurs si j'ai écrit mon journal intime, c'est à défaut de me sentir capable d'écrire quelque chose d'autre pour le moment. J'espère que ce ne sera qu'une étape. D'autre part, cet exercice d'écriture m'a fait comprendre pas mal de chose au fil des jours - c'est bien le moins que je pouvais en attendre - et notamment l'identité des "démons ricaneurs du passé", selon une formule que je traînais depuis des années sans l'avoir élucidée et qui aurait pu servir de titre, tant elle est centrale.

En ce qui concerne le titre, sans avoir jamais lu aucun journal intime, sauf quelques extraits du Journal d'Anne Frank, j'avais cependant remarqué que ce genre littéraire était comme le Port-salut, que c'était écrit dessus. Donc, pour respecter la tradition, j'avais a priori imaginé le titre commençant par le mot journal. Et comme, avant même de commencer à écrire, le poids de mes obsessions me faisait clairement sentir d'avance ce que j'allais y mettre, je voulais l'intituler : Journal d'une Vie Gâchée. Puis, chemin faisant, j'ai trouvé que ce titre était un peu simpliste. Quand j'ai eu dépassé la moitié et que je me suis résolu à continuer pendant un an et un jour, soit un jour de plus que ma résolution initiale, j'ai pensé que le titre devrait commencer par : Un An et un Jour... Alors, j'ai penché pour : Un An et un Jour, d'une Vie sans Rime ni Raison. Puis, trouvant que cela faisait un peu trop long, pour : Un An et un Jour, d'une Vie sans Raison. Enfin, trouvant le "sans Raison" trop plat et sans mystère, je me suis décidé pour : Un An et un Jour, d'une Vie sans Rime.

C'est alors que j'ai repensé à ma première visite chez le médecin rééducateur ou plutôt à une des phrases qu'il a eues au cours de cette visite mémorable. Je venais de sortir de l'hôpital et depuis la minute de même de l'accident, tout était allé de mal en pis. Pour simplifier disons que j'avais perdu ma femme, mon travail et mes jambes. Je me demandais où cela allait s'arrêter, lorsque j'ai découvert le docteur Rodin.

Le chirurgien qui m'avait mis dans l'état où j'étais ou du moins qui y avait bien contribué, m'avait royalement donné un congé de maladie de quinze jours et vingt séances de rééducation. Que faire ? Catherine., une des rares à m'avoir témoigné un peu de sympathie, me donna le numéro de téléphone de son frère, médecin rééducateur, qui dirigeait un centre dans le Nord. Aussitôt, je l'appelais, il était prêt à me prendre si j'obtenais l'autorisation de transfert de la sécurité sociale, mais en attendant mieux il me donna le numéro de téléphone d'un confrère parisien en qui il avait toute confiance. J'appelai immédiatement, pour m'entendre dire que je n'aurais pas de rendez-vous avant un mois... sauf, si je pouvais être là une heure plus tard pour profiter d'un trou. De Draveil à Paris, j'avais juste le temps. Illico, j'appelais un taxi par téléphone et je sautai sur mes béquilles.

M'ayant invité à m'asseoir, Rodin m'écoutait raconter mon histoire et remplissant ma fiche. Quand j'ai eu décrit l'intervention chirurgicale que j'avais subit, il m'interrompit par un : "Qui est-ce qui a fait ça ?", qui m'a fait devenir blanc comme un linge. Après m'avoir examiné, il m'a dit que dans l'état où j'étais, il se refusait à faire quelque pronostic que ce soit, il s'offrait de me prendre dans son centre de rééducation à l'hôpital de Gonesse... On verrait dans trois mois. Poussant un peu plus loin la conversation, il me dit que la rupture de tendon d'Achille, qui m'avait valu d'être opéré à répétition depuis deux mois, ne nécessitait pas de traitement chirurgical. En fait, toute son attitude me l'avait déjà fait comprendre, mais c'était tellement dur à avaler que je ne pus m'empêcher de lui déclarer que ce qu'il me disait était "dur à entendre". "Que voulez-vous, m'a-t-il rétorqué, on ne peut pas vivre de regrets !"

Cette phrase de bons sens, me paraît assez bien illustrer mon propos.

Mais avec un bon titre ou pas, même s'il est armé d'un optimisme à toute épreuve celui qui écrit un journal doit savoir que, s'il n'est pas déjà sous le feu des projecteurs, aucun éditeur n'en voudra. Je ne croyais plus au Père Noël mais j'ai quand même essayé de contacter quelques éditeurs, pensant que leurs refus m'apprendraient quelque chose. C'était encore trop optimiste ! Ils refusent pratiquement sans un mot. Une seule fois... et c'était même drôle ! J'avais pris la peine de sélectionner des éditeurs ayant une collection qui publiait ce genre de textes, disons les témoignages. Après un passage au standard, j'ai une dame au bout du fil à laquelle je déclare que j'ai écrit un journal intime. "Qu'est-ce que vous entendez par journal intime ?" me demande-t-elle alors sur un ton pincée où je sentais une désapprobation naissante. Un peu déconcerté, je lui explique quand même qu'un journal intime consiste à noter chaque jour les événements marquants et les réflexions qu'ils ont suscité. "Oh, ça c'est bien !" m'envoya-t-elle alors, visiblement rassurée sur l'écrit et sur l'homme. Je n'avais plus à être marqué à l'encre rouge, c'était déjà ça, mais je n'ai pas eu droit au tapis rouge non plus.


Journal d'un quinqua

..................................A l'assaut de la cinquantaine


L'avis d'un éditeur

Comme j'avais la chance d'avoir un ami dans l'édition il m'a fait la grâce de passer mon manuscrit à un éditeur de ses relations, Loris Talmart, qui depuis nous a quitté. Monsieur Talmart lui a fait cette réponse :

Vous m'avez demandé mon avis, le voici. Je pensais qu'il s'agissait d'un faux journal, c'est-à-dire un roman présenté sous forme de journal (comme le Journal d'un Curé de Campagne, par exemple). Il n'en est rien. C'est un vrai journal. Ce genre littéraire a ses amateurs, mais le public ne s'intéresse qu'aux journaux des gens connus, célèbres. Ce manuscrit n'est pas publiable actuellement. Il faut attendre que l'auteur ait conquis la notoriété par des oeuvres d'imagination ou des essais, des biographies, etc. Cela dit, ce journal est bien écrit, il ya beaucoup de réflexions intéressantes, de remarques fines qui rendent l'auteur sympathique. Ce n'est pas un esprit secondaire. Ce qui se dégage de la lecture de son manuscrit c'est une grande impression de morosité, un sentiment de continuel lassitude, une sorte de délectation dans l'échec, les ratages. Ce pourrait être une originalité et justifier la publication d'un document venu d'un écrivain sans réputation, malheureusement le journal de la morosité, de l'échec et de leur analyse impitoyable a déjà été fait, et avec quelle maîtrise, par Amiel qui nous a laissé ses 40 000 pages mondialement célèbres. Je pense donc que ce journal, venant après ce monument de désespérance, n'est pas susceptible, ni maintenant ni plus tard, d'un vrai succès philosophique, littéraire ; ce ne pourrait être au mieux (en cas de grande notoriété de l'auteur) qu'une curiosité.

On ne peut être plus clair !