Lettre d’Abou Ghraïb

Un nouveau jour s'est levé sur ma prison, où je suis parce que les autres sont et où les autres sont parce que j'y suis. Que se soit sous les dehors d'un ciel bleu et d'un soleil éclatant ou derrière le rideau poisseux de la tempête de sable, je vais à mes rendez-vous. Où est le bon temps ? Je n'aurais pas cru que tant d'entraves me seraient appliquées dès lors que mes qualifications ont été reconnues. Mes qualifications sont reconnues mais ma qualité est ignorée et je suis comme un rat pris au piège d'un labyrinthe pervers dont tous les codes ont été corrompus à mon détriment. Puisque je suis tombé là, il faut bien que je passe le temps, fasse mon chemin, trouve mon bonheur. Je suis en charge. C’est sacrément lourd ! alors il faut que ça sorte... Je sors les cartes de mon jeu... de mon jeu ou de mes jeux. C’est la vie qui prend corps.

Album
Je ne vois pas d'esprit de corps. Je suis chargé de gérer les corps et je m'applique à mon travail. Un travail plutôt dangereux, car qui sait ce que peut sortir de ces corps, de ce qu'ils cachent ? Pour qu'ils deviennent sages comme des images, il vaut mieux affronter les dragons un par un. Chaque fois que je me concentre sur un sujet il devient alors mon objet privilégié, l'objet de mes soins ; clic clac ! Son corps est comme mien sans être comme le mien. C’est un appendice un peu gauche, un membre tout engourdi que je peux bouger malgré tout, bien qu’il ait perdu sa sensibilité. Sur son visage naissent des expressions étranges, intrigantes, plutôt amusantes en fait. On dirait la douleur, la peine, mais moi je ne sens rien, je ne ressens rien. C’est mon corps et en même temps ce n’est pas mon corps. Mon corps me fait souffrir pour un rien, je suis obligé de m’en méfier, de le chouchouter. Son corps, en revanche, est plastique, élastique, réactif. Son et lumière ! C’est un spectacle, un théâtre d’opérations. J’opère et j’agis du même coup sur ses pensées, ses désirs. Je les mets en adéquation avec les miens. Il ne peut pas m’échapper. Je contrôle tout. Alors il va penser comme moi et faire ce que je veux, cesser de me contrarier moi et la circulation de mes fluides vitaux. Mais en plus, J’ai envie de m’amuser un peu, d’échapper aux contraintes. J’appuie et ça s’allume ! Claque ; une, deux, trois, clique. Prenons la pause : une fois, deux fois, trois fois... Ça marche à tous les coups. Quel soulagement ! Quelle facilité ! Quelle liberté ! C’est une pâte à modeler chaude de couleurs que je pétris à pleines mains, à plein coeur, avec une joie toujours recommencée.