Le deuil peut se faire en grande cérémonie ou sans cérémonie, juste dans le secret de nos cœurs et, chose plus singulière, je dirais même extraordinaire, un deuil et un autre deuil, soudainement apparus de concert, peuvent se mêler si étroitement qu’ils vont jusqu’à confondre, en une seule tristesse inextricable, des événements totalement étrangers, sans que celui qui ressent la violence des sentiments ne puisse dire ni pourquoi ni comment. On ne peut dire, non plus, s’ils se mélangent pour plus ou pour moins de douleur, car chacune séparément ne pouvant être mesuré la somme des deux ne peut l’être davantage.
Deux deuils donc, les plus dissemblables qu’on puisse imaginer. D’une part, la perte de Karl Poulsen le sympathique directeur de la fondation danoise de la Cité internationale Universitaire de Paris et, de l’autre, de la jeune femme de l’Université Catholique de Louvain, venue à la Fondation Biermans-Lapôtre (Maison de la Belgique) pour mener à bien ses recherches sur la noblesse dans les grands Pays-Bas. Mais elle, Dieu merci, n’est pas morte ; ce qui est mort c’est plutôt une idée que je me faisais de moi-même et que le prêtre, qui célébrait l’office à la mémoire de Karl, a enterré sans le savoir.
Commençons par le commencement ! Karl Poulsen était le directeur de la Fondation Danoise de la Cité depuis une éternité, mais je ne le connaissais que de quelques années. A la Cité, c’était un personnage incontournable car il était parmi les directeurs de ce qu’on appelle les maisons non-rattachées (qui restent attachées aux pays qu’elles représentent) un des plus dynamiques. Professeur de littérature comparée, traducteur, grand amateur de poésie et de jazz, il organisait fréquemment, à la Fondation Danoise, des concerts, des soirées de poésie, présentant des artistes talentueux avec un réel talent d’organisateur. Souvent, à l’issue de la soirée, la bière coulait à flots et les langues se déliaient. On pouvait parler aux artistes, Karl participait.
Mais tout à une fin ! Depuis plus d’un an moi, et quelques autres fidèles, avions remarqué que quelque chose n’allait pas, car Karl, à qui sa silhouette avait longtemps donné des allures de Falstaff, avait beaucoup maigri au point de devenir, in fine, svelte comme un jeune homme. Il semblait fatigué aussi, ce qui n’était pas étonnant pour quelqu’un qui avait autant maigri. Mais on ne maigrit pas de la sorte sans raison. Et la raison nous la devinions bien qu’il fût toujours le même et fasse preuve d’une admirable discrétion. Oui, il était toujours le même et peut-être, même, encore plus lui-même à chaque fois : un homme attachant qui semblait nous être également attaché, puisqu’il s’attardait à nous faire la conversation après les concerts, plus que par le passé. A la fin il paraissait même aller mieux. Il semblait plus aérien, ce qui nous donnait cette impression. Et puis la nouvelle est tombée, en cette fin de juillet, il était mort d’un cancer.
L’inhumation a eu lieu au cimetière du Père Lachaise. L’hommage funèbre était donné à la chapelle de l’Est qui était pleine de monde. Il y avait bien sûr de nombreux directeurs d’autres maisons de la Cité, Lyliane, une autre fidèle, et moi-même, qui représentions les habitués. La cérémonie était émouvante, un jeune prêtre parlait avec éloquence, en s’interrompant par moments pour laisser place aux voix de la cantatrice et de l’harmonium. L’oraison nous rappelait la parabole du grain qui meurt pour donner naissance à un épi. Ainsi Karl laissait-il derrière lui ce qu’il avait semé, il avait travaillé au service de l’art qui apporte de l’élégance dans notre vie. Son action nous avait permis d’enrichir un peu plus notre vie, de même qu’elle avait permis aux artistes de s’exprimer. Cela menait au message central de l’Evangile : “Celui qui veut sauver sa vie la perd”. D’où le sens de s’ouvrir aux autres, comme l’avait fait Karl, en offrant ses efforts, son temps et sa disponibilité. C’est à ce dernier mot que j’ai compris pourquoi je me sentais si mal depuis quelques jours, avant même que la nouvelle de la mort de Karl ne me parvienne.
Tout avait commencé une semaine aupavant au Restaurant de la Cité, lorsque dînant rapidement avec le projet d’aller faire une partie d’échec japonais ou Shogi avec une connaissance, je demandais à une jeune femme qui s’apprêtait à dîner si je pouvais lui tenir compagnie. A peine lui avais-je souhaité bon appétit qu’elle me posa cette question bien tournée :
" Vous êtes du quartier ?
– Non mais je suis un ancien résident de la Cité et j’y reviens fréquemment pour assister aux événements culturels.
– Ce soir ?
– Malheureusement, il n’y a rien."
A mon tour je lui demandais si elle était du quartier, et elle en était effectivement puisqu’elle résidait à la Fondation Biermans-Lapôtre, venant de l’Université de Louvain pour faire des recherches à la Bibliothèque Nationale sur la noblesse dans les grands Pays-Bas, c’est-à-dire l’ensemble constitué par la Hollande, la Belgique et le Nord de la France. Je lui dis que je connaissais bien la Fondation Belge qui faisait beaucoup de manifestations culturelles. Je ne lui apprenais rien. Elle n’y était que depuis quatre mois et très vite elle ajouta qu’elle partait à la fin du mois.
" Vous ne revenez pas ?
– Non.
– C’est dommage, nous aurions pu nous revoir aux soirées de la Fondation !"
“Non” est un mot qui suffit à vous briser le coeur, même quand il est dit, comme alors, sans aucune mauvaise intention. Elle me parlait de ses recherches et comme il s’agissait de la noblesse belge, entraîné par le sujet, je lui parlais d’Adrienne d’Artois, la deuxième femme de ma vie par ordre d’entrée en scène et la première dans tous les autres ordres. Enfant naturel, fille d’Elodie d’Artois, je n’avais jamais compris comment elle pouvait être la petite-fille d’un comte d’Artois... “Y avait-il aussi un Artois en Belgique ?” lui demandais-je. Elle m’expliqua, mais ce n’était pas si clair, que cela ne pouvait venir que de l’époque où la province d’Artois française faisait partie de ces fameux grands Pays-bas. Ensuite je partis sur le concept de noblesse et son universalité, qui en Europe remontait à Charlemagne mais qui existait aussi au Japon selon une autre tradition de même que chez les Aztèques tout à fait indépendamment.
Nous parlions, mais c’était moi qui parlais le plus et à un moment j’ai eu honte, j’avais l’impression d’en profiter, de profiter de sa disponibilité pour parler de moi. Je me soûlais de mes propres paroles. En elle tout me plaisait, le fait qu’elle soit historienne faisant des recherches, son discours bien tourné, son beau visage de femme ayant déjà un peu vécu, ses manières charmantes, tout était parfait. “Je vais m’attacher à elle et quand elle partira, je vais souffrir”, ai-je pensé. Un instant j’ai voulu lui demander comment elle s’appelait et, je ne sais pourquoi, j’y ai renoncé. La seule excuse que je puisse maintenant me trouver est que le diable n’était pas loin. Quoi qu’il en soit, je n’ai rien fait de ce que je fais habituellement, je ne lui ai pas parlé de mon blog, pas donné ma carte de visite littéraire qui le présente et, donc, pas demandé la sienne. Je ne lui ai pas demandé si elle avait publié. J’ai été un parfait goujat n’écoutant que la bête raison. Ayant fini de manger, je l’ai plantée là pour rejoindre le gaillard qui m’attendait dans le hall pour la partie de Shogi, ce qui était d’une stupidité sans nom. En conclusion, je lui ai souhaité un bon retour à Louvain, pensant être poli, et je me suis enfui lâchement. En déposant mon plateau sur le tapis roulant, je me suis retourné pour lui adresser un dernier sourire auquel elle a répondu de son côté. A son pauvre sourire, je vis bien qu’elle regrettait que je la quitte. Il y avait bien de quoi être écoeurée, mais, “perseverare diabolicum”, cela n’a pas suffit à me faire faire demi-tour.
“Vous allez partir, lui avais-je dit, pour m’excuser.” Quelle excuse ! Je ne voulais pas souffrir... Quelle erreur ! J’ai souffert tout de suite. Dès le lendemain, je cherchais à la retrouver mais le mal était fait. La Fondation Belge est un immense caravansérail et pour la retrouver sans son nom il aurait fallu être Sherlock Holmes. Dans mes efforts, j’ai fini par accrocher le directeur de la Maison, pour lui en faire la description, pensant qu’il devait la connaître par son activité. Il secoua la tête, et me dit en souriant : “Je ne sais pas tout ce qu’ils font.” Il ne me restait plus qu’à la guetter, ce que je fis, mais l’histoire ne repasse pas les plats.
La vie peut être cruelle ; dès le début j’ai vécu pour le savoir. Mais le plus cruel de tout, c’est de se rendre compte que l’on n’apprend ni assez vite, ni assez bien. Et que pour avoir fait un tas d’erreurs, de fautes, dont on voudrait croire qu’on ne les fera plus, on retombe quand même dans l’ornière. J’ai voulu trouver mon salut dans la fuite, pourtant je connaissais le couplet sur l’amour dans la Carmen de Bizet : “Tu crois le tenir, il t’évite, tu crois l’éviter, il te tient.” Alors qu’avais-je à attendre de cette rencontre avec une charmante jeune femme, de surcroît brillante, moi qui ne suis plus tout jeune ? Probablement rien ! Mais ce n’était pas une raison pour la fuir. Elle avait travaillé dur et elle voulait se distraire un peu avant de quitter Paris, c’était bien naturel. Contrairement à Karl avec nous, je ne lui ai pas offert mon temps, ma disponibilité, j’ai été d’un égoïsme total. Le juste prix en est que je me suis retrouvé face à moi-même, pris à mon propre piège, ne pouvant plus rien faire de bien. J’ai été l’héontontimorouménos des Fleurs du Mal et, comme le poète, je ne peux plus chercher la consolation qu’avec ma plume. Quelqu’un lira, quelqu’un saura, rira ou bien partagera mon fardeau...



